21 janvier 2026
C’EST VOUS QUI LE DITES par toi, eux, vous et elles.
Avec des contributions de John Pitseys, Nollan Sibille, Florence Mendez, Anissa Benyoub, François Piquemal, Rudy Demotte, Aurélien Barrau, Jean-Luc Dieu, Xavier Löwenthal VI et la PADUTEAM (illustration de couverture, « Sale Gosse » par Lucas Racasse).
LA TEAM FOUAD AHIBAR ET LE DÉSASTRE BRUXELLOIS par John Pitseys (sur FB)
Le désastre politique bruxellois semble complet et il est temps d’en dire une des causes centrales : nous n’avons pas de gouvernement parce que certains partis refusent de parler avec la Team Fouad Ahidar, et ce refus tient de la xénophobie ordinaire.
Pour des raisons qui relèvent de l’arithmétique, la Team Fouad Ahidar détient depuis juin 2024 les clés de la majorité gouvernementale.
Il suffit de savoir compter jusqu’à 9, le nombre requis pour obtenir une majorité parlementaire côté néerlandophone. Mais il en va de la TFA comme de la « lettre volée » d’Edgar Allan Poe : la solution du problème est à portée de main mais personne ne souhaite la voir. Pourquoi ? « Parce que tu comprends, John, c’est compliqué ». Mais pourquoi est-ce compliqué ?
On a tenté de raconter que la TFA n’est pas « fiable » : c’est l’adjectif mondain utilisé pour dire que ses élus sont des demi-sauvages peu au fait des codes subtils de la particratie bruxelloise, et que la liste ne tarderait pas à succomber à des divisions internes. Or, pour le coup, ses parlementaires sont en tout cas suffisamment fiables que pour avoir refusé les ponts d’or que le MR leur a fait il y a plusieurs mois afin de les rejoindre. Les libéraux estiment face caméra que la TFA est infréquentable et s’étouffent devant le débauchage récent de Michel de Maegd mais ils n’ont pas de difficulté pour aller proposer à ses membres palais et trésors pour décrocher une majorité. Pas de chance pour la cause : le groupe TFA est bien un groupe.
Mais on tente surtout de rappeler que la TFA est « problématique ». Mais pourquoi, de nouveau ? C’est là que les choses deviennent intéressantes. La TFA racole paresseusement contre Good Move, elle confond convictions et outrance sur Gaza et a fait un bon paquet de voix sur des thèmes « culturels » – ah, ces guillemets – comme l’abattage sans étourdissement.
Mais pour le dire simplement, la plupart des listes ont fait campagne exactement de la même manière et sur les mêmes thèmes : ça ne les empêche pas de se taper dans la main aujourd’hui. La TFA est une liste démocratique, centriste sur les enjeux socio-économiques. Aucune de ses positions ne devrait lui valoir un cordon sanitaire de fait.
« – Mais tu vois bien le problème, John » …
« – Non »
« – Mais si, ne fais semblant. C’est tout Ecolo ça : faire comme si le problème n’existait pas. »
« – Je ne fais pas semblant. Quel est le problème ? »
« – Mais tu sais bien. La question de la religion… »
« – Et donc : quel est le problème ? »
« – Tu tournes autour du pot : tout le monde sait que la TFA est communautariste »
« – Ah ? Je ne sais pas. Le communautarisme, je le vois quand le MR fait sa campagne d’hiver sur les crèches de Noël. Quand une candidate de ce parti rédige des tracts en mandarin à l’adresse explicite de la communauté chinoise. Ou quand des candidats de ce même parti – et d’autres – sont choisis pour leur liens informels avec le pouvoir turc. Mais est-ce que cela pose problème à quiconque quand il faut négocier avec la droite ? »
« – Tu toursives, John. Il y communautarisme et communautarisme. La TFA… Ben c’est une liste religieuse. C’est du communautarisme religieux »
« – La TFA n’est pas une liste religieuse : ils sont très clairs, il te suffit de les lire. Mais si la religion devait guider l’engagement de ses membres, quel serait le problème ? Personne ne reproche à Georges-Louis Bouchez de donner une interview où il déclare « Je crois en moi et en Dieu ». La moitié des militants des Engagés a eu un jour une carte de membre du parti social-chrétien. Et personne en Belgique ou à Bruxelles n’exclut le CD&V parce qu’il affirme jusqu’à son nom même son identité chrétienne. Non ? »
« – John, c’est pas la même chose, tu le sais bien. Tu vois bien où est le problème… C’est l’islam. L’islam, ce n’est pas la même chose. Ces gens ne sont pas clairs et c’est ça le problème ».
Oui, c’est juste. C’est le problème. Mais c’est le nôtre et celui de nos xénophobies polies, pas celui de Fouad Ahidar. Nous sommes en 2026, les élections régionales se sont tenues il y a un et demi, nous sommes sans gouvernement et une part de la classe politique bruxelloise exclut une liste des négociations parce que beaucoup de ses membres ont la même religion que 25 % de la population bruxelloise.
Des responsables politiques m’ont dit explicitement qu’ils savent parfaitement que la Team Fouad Ahidar n’a rien d’infréquentable mais que leur électorat ne comprendrait pas qu’on le leur dise ainsi.
Quand Guy Vanhengel (VLD) déclare le 11 juin 2024 qu’il craint que la TFA soit une liste pro-charia, il sait parfaitement qu’il dit un mensonge, mais il sait également que ce mensonge sera efficace. Il a siégé durant 15 ans avec Fouad Ahidar sans qu’il lui en fasse la remarque. Par contre, l’ancien ministre des Finances du gouvernement bruxellois est capable de – lui – compter jusqu’à 9, et il sait que la mise au ban de la TFA est une excellente manière de rendre son VLD incontournable. Il suffit pour cela de dire tout haut ce qu’il estime être l’opinion répandue tout bas. Il suffit ensuite, pour la droite bon teint, de ramasser la bouse et de la mettre dans un bas de soie : on utilisera donc des mots choisis pour parler de laïcité et de défense de l’universalisme, et pour viser de fait la part de son électorat qu’on tient pour islamophobe.
Le désastre des négociations bruxelloises signe la faillite d’un modèle, en effet. Il y a, au sein de la région, deux Bruxelles qui ne se parlent plus. Et quoi qu’ils en disent, il y a pas mal de gens qui pensent que des musulmans issus des quartiers populaires sont forcément suspects quand ils veulent faire de la politique. On peut modifier toutes les lois spéciales qu’on veut, ou nommer un formateur de plus. On peut aussi regarder nos préjugés dans la glace et voir notre région comme elle est.
FORCE À SELENA par Nollan Sibille (sur FB)
Ce qui se joue aujourd’hui autour de Selena Carbonero Fernández dépasse largement une simple polémique de mots. Cela révèle une chose très claire : dès qu’une femme, et en plus une syndicaliste, ose nommer la violence des politiques gouvernementales, on tente immédiatement de la faire taire en la caricaturant. Selena n’a pas “insulté”.
Elle a utilisé une métaphore politique forte pour décrire une réalité brutale : un gouvernement qui prétend aimer les femmes tout en leur retirant des droits, en les précarisant, en attaquant les services publics et la sécurité sociale. C’est précisément ce que fait un pouvoir hypocrite : parler d’égalité pendant qu’il organise la domination.
Que certains journalistes préfèrent s’offusquer du ton plutôt que de regarder ce que vivent concrètement les femmes – reculs sur les droits, pauvreté, violences, précarité – en dit long.
C’est une vieille technique : déplacer le débat pour protéger le pouvoir.
Selena Carbonero Fernández incarne un syndicalisme qui refuse de se coucher, qui refuse le vernis progressiste derrière lequel on démolit les protections sociales. Et c’est pour cela qu’elle est attaquée.
Nous ne nous trompons pas de cible. La violence, ce ne sont pas les mots de Selena. La violence, ce sont les politiques qui frappent les femmes dans leur travail, leurs revenus, leur sécurité et leur dignité. Force à Selena.
Les travailleuses, les travailleurs et toutes celles et ceux qui refusent l’injustice sont avec toi
LE PRIX NOBEL DE L’ABJECTION par Rudy Demotte
La nausée, vous dis-je. Je n’arrive pas à m’en défaire depuis ce 15 janvier. Pas une figure de style, pas une coquetterie de moraliste: une vraie remontée acide, celle qui vous saisit quand la dignité se fait piétiner, sourire de réclame, protocole en bandoulière.
Dans ma tête, l’image est burinée: María Corina Machado, prix Nobel de la paix 2025, avançant à la Maison-Blanche pour déposer sa médaille entre les mains de Donald Trump. Un geste. Indigeste.
Une scène si obscène qu’elle semble écrite par un dramaturge cynique. Ce n’est pas de la politique, c’est de la domesticité en tenue de soirée: une cour(tisanerie) qui offre ses reliques au prince le plus vulgaire disponible.
Je l’ai vue, cette scène. Et cette phrase s’est imposée, comme un éclat de verre: un symbole ne s’use pas seulement, il se renverse. Le Nobel, censé dire “paix”, devient bibelot doré dans la vitrine narcissique d’un homme qui réclame des couronnes comme d’autres réclament des ristournes.
À partir de là, non: ce n’est plus un incident. C’est une putréfaction morale mise en scène.
LES FAITS, FROIDS COMME UNE LAME
Le 10 octobre 2025, le Comité Nobel norvégien attribue le prix Nobel de la paix à María Corina Machado “pour son travail infatigable” en faveur des droits démocratiques au Venezuela et d’une transition “juste et pacifique”. Pas moins que ça. C’est la formulation officielle, et elle est consignée sur le site NobelPrize. Et puis, presque aussitôt, le premier craquement dans la dorure: Machado dédie explicitement son prix “au peuple souffrant du Venezuela” et… à Donald Trump, pour son “soutien décisif”. Reuters le rapporte dès l’annonce.
Mi-janvier 2026, la scène devient chair, image, poison amer: Machado déclare avoir présenté sa médaille à Trump lors de leur rencontre à la Maison-Blanche. Et là, moment grotesque, révélateur: le Comité Nobel se voit contraint de rappeler une évidence juridique et symbolique à la fois: la médaille peut circuler, mais le prix ne se transfère pas; la lauréate, elle, reste “enregistrée dans l’histoire”.
Je reviens à mon ressenti, parce qu’il n’est pas un décor: une institution sérieuse n’a pas à expliquer que son nom ne se vend pas. Quand elle en arrive là, l’humiliation a déjà eu lieu. Et elle révèle l’essentiel: le sens a été vidé, comme on vide un fruit de sa pulpe pour n’en garder que la peau.
TRUMP ET LE NOBEL: L’OBSESSION DEVENUE MÉTHODE
Le décor n’est pas un détail: c’est la clé du scandale. Trump ne “désire” pas le Nobel, il le revendique. S’il le désire, c’est comme un objet projeté dans ses fantasmes violents. Et ce n’est pas une impression: en juillet 2025, selon Reuters, il appelle le ministre norvégien des Finances, Jens Stoltenberg, pour discuter… tarifs douaniers et, au passage, dire qu’il veut le Nobel de la paix. “He wanted the Nobel Prize – and to discuss tariffs”, rapporte le journal norvégien. Les observateurs notent aussi que l’année Nobel 2025 a été “phagocyté mentalement” par Trump, insistant comme un enfant gâté sur le fait qu’il le “méritait”. Ce n’est plus une lubie: c’est une pression. Elle existe, elle se voit, elle s’entend. Avec un aplomb, brut, qu’on attribuerait volontiers aux masculinistes dans leur quête de domination.
Et moi, je reviens à ce point intime, presque physiologique: à cet instant précis, on comprend que le Nobel n’est pas seulement un prix. C’est un territoire. Et Trump adore annexer les territoires. L’impérialisme se marie si bien à la vulgarité.
LE CHOIX MACHADO: COMPROMIS, AVEU MASQUÉ
Le comité n’a pas osé couronner Trump. Très bien. c’aurait été se déculotter. Mais il a rendu possible, par son choix, un résultat politiquement sidérant: Trump n’est pas lauréat, et pourtant le Nobel finit par nourrir son récit.
On peut toujours feindre l’innocence: “le comité ne commande pas les dédicaces”. Certes. Mais un comité qui se prétend boussole morale sait une chose élémentaire: les lauréats produisent des images, et ces images rejaillissent sur l’institution. Or voici la chaîne, factuelle, presque mécanique:
Trump fait pression, publiquement et directement, sur la Norvège, et met le Nobel dans la conversation diplomatique.
Le comité choisit une lauréate qui, le jour même, dédie son prix à Trump.
Quelques temps plus tard, la médaille se retrouve dans la main de Trump, et le comité doit rappeler qu’on ne “donne” pas un Nobel.
Je n’ai pas besoin de lire dans les pensées du comité. L’enchaînement suffit. À défaut de couronner le demandeur, on consacre une figure qui lui sert d’intermédiaire symbolique. Un Nobel par procuration. Une morale de façade, un ravalement cosmétique, et le réel qui remonte comme une odeur. La sentez-vous?
LA MAISON-BLANCHE: LA MÉDAILLE COMME VASSALITÉ
Le geste écrase tout. Offrir la médaille à Trump, ce n’est pas remercier. C’est consentir, et même s’avilir. C’est dire: “je vous dois mon récit”, “je vous dois ma légitimité”, “je vous dois mon avenir”. C’est la main tendue du vassal au suzerain, mais en version “communication”, calibrée pour les caméras. Cet adoubement qui flirte avec des limites troubles n’aura pourtant pas convaincu l’empereur au teint orange de lui reconnaître les qualités d’une dirigeante pour le Venezuela. Quant au gigantesque malaise créé par cette situation ubuesque, je ne l’ai pas inventé. Le débat en Norvège a existé, et l’institution Nobel a publiquement réagi, précisément parce que l’image menaçait d’engloutir le sens. D’ailleurs, rien n’est sauvé.
Quand un prix doit se défendre contre l’usage que son lauréat en fait, c’est qu’il a déjà perdu sa majesté.
MACHADO: COURAGE? SOCIOLOGIE D’ÉLITE !
On peut reconnaître la dureté d’un combat sans avaler une hagiographie. Sur l’origine sociale, les sources sérieuses convergent: Machado est décrite comme fille d’un magnat de l’acier, ingénieure, anglophone, à l’aise dans les codes des élites. Le Financial Times et l’Associated Press l’écrivent sans détour. Sur son organisation Súmate, il y a un fait vérifiable, documenté: Human Rights Watch indique que Súmate a reçu 31 150 dollars de la National Endowment for Democracy (NED), organisation financée par le Congrès américain, et que cette somme a été utilisée, selon la NED, pour des ateliers liés au processus référendaire. HRW précise aussi le cadre judiciaire et politique dans lequel le dossier a été instrumentalisé au Venezuela.
Cela ne prouve pas qu’elle soit “télécommandée”. Cela prouve autre chose, plus simple et plus exact : Machado évolue dans une géopolitique où l’opposition vénézuélienne est aussi un objet de projection, de parrainage, d’intérêts, de récits concurrents.
Et voici le troisième fait, lourd comme un lingot: l’ouverture économique brandie comme horizon. Fortune rapporte qu’avant la capture de Maduro, la lauréate mettait en avant une “opportunité” à 1,7 trillion (1 700 milliards de dollars) pour privatiser des centaines d’entreprises et “undo” un “socialist disaster”. Des institutions économiques et des relais influents ont aussi relayé cette promesse de “transformation” chiffrée.
Bref: le roman “héroïne solitaire” est un confort. La réalité est plus sèche: réseaux, intérêts, capitaux, mise en scène. Je reviens à la nausée: ce n’est pas seulement une affaire de personnes. C’est la manière dont les symboles, désormais, se donnent au plus fort, comme on délivre un sauf-conduit.
PRÉCÉDENT: QUAND UNE MÉDAILLE NOBEL SERVAIT D’OFFRANDE
Qu’on ne se méprenne pas: une médaille peut changer de main, un Nobel ne change pas de nom. Mais c’est précisément là que le scandale commence: quand l’objet circule, il raconte une histoire, et cette histoire finit par contaminer l’institution. Et non, ce n’est pas inédit.
Le Comité Nobel lui-même, dans sa mise au point, rappelle que des lauréats ont déjà donné ou vendu leurs médailles. Reuters cite un précédent tristement célèbre: Knut Hamsun, Nobel de littérature 1920, offrant sa médaille à Joseph Goebbels en 1943.
Goebbels consigne même la rencontre avec Hamsun dans ses journaux, où il note, à propos de l’écrivain, une “foi dans la victoire allemande” qu’il décrit comme inébranlable. Ce détail n’est pas une rumeur: le texte des journaux de Goebbels est accessible, et les sources secondaires sérieuses le mentionnent.
L’après-guerre, lui, est un autre rappel utile: Hamsun est frappé de disgrâce; une expertise conclut à des “facultés mentales durablement altérées”; et il subit une sanction financière ruineuse, dont des synthèses biographiques rendent compte.
Je le dis clairement pour éviter la mauvaise foi: il ne s’agit pas d’une comparaison paresseuse, ni d’un jeu de miroirs. Il s’agit d’un mécanisme: quand une médaille Nobel devient offrande politique, le symbole quitte l’éthique et entre dans le culte. Et le culte a toujours le même dieu: la puissance.
UN PRIX À GENOUX
Avec Machado, le comité norvégien a choisi un nom. Ce nom a produit une image. Et cette image a fait plus que choquer: elle a révélé ce que le Nobel de la paix ne parvenait plus à dissimuler. Sous le vernis des proclamations morales, il n’y avait plus un principe, mais une stratégie. Plus une boussole, mais un ajustement. Plus un idéal, mais une compatibilité.
Ce jour-là, le prix n’a pas seulement été utilisé. Il a été converti. Converti en monnaie de prestige, en instrument d’allégeance, en trophée politique pour celui qui, depuis des mois, le réclamait comme un dû. Ce n’est pas la médaille qui a changé de mains: c’est le sens qui a changé de camp.
Je repense à la nausée. Elle n’était pas un excès, mais un réflexe de lucidité. Le corps avait compris avant l’esprit que quelque chose d’irréversible venait de se produire: le Nobel avait cessé d’être un contre-pouvoir.
À partir de là, à mes yeux, tout devient donc clair: quand un symbole commence à servir ce qu’il devait contenir, il ne s’est pas trompé, il a basculé. Il ne protège plus. Il légitime. Il n’éclaire plus. Il justifie.
Et alors la question n’est plus historique, elle devient morale, elle nous est posée à tous: quand même la paix se met à genoux, qui reste-t-il pour dire non ?
Rudy
SOURCES PRINCIPALES
Reuters, 15 janv. 2026: Machado dit avoir présenté sa médaille Nobel à Trump.
Reuters, 16 janv. 2026: le Comité Nobel rappelle que le prix est “inséparable” de la lauréate; mention du précédent Hamsun–Goebbels.
Communiqués et résumés officiels du Nobel de la paix 2025.
Reuters, 14 août 2025: appel à Jens Stoltenberg, tarifs et Nobel.
Financial Times / AP: profil social et familial (fille d’un magnat de l’acier).
Human Rights Watch: affaire Súmate et 31 150 dollars (NED).
Fortune / AS-COA / Washington Post (promesse “1,7 trillion” et récit d’ouverture économique).
Journaux de Goebbels (archive) et synthèses biographiques sur Hamsun.
L’ABJECTION- épisode 2.

Jean-Claude Selémi
Certaines phrases ne sont pas des dérapages. Ce sont des déclarations d’intention.
« Je ne me sens plus obligé de penser uniquement à la paix. »
Ces mots sont de Donald Trump. Écrits au Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre, ils résonnent comme un aveu : la paix n’est plus une boussole, elle est devenue une contrainte dont on peut se délester. (…).
Quand le président des États-Unis tient ce tel langage, la naïveté ou l’indifférence feinte ne sont plus permises. La dérive protofasciste se poursuit.
Le contexte ? L’acceptation d’une évidence amère : le prix Nobel de la paix ne lui sera jamais décerné. Même l’acte avilissant de Machado rampant aux pied du suzerain pour lui remettre sa médaille imméritée, n’y change broquette. Le Roi orange est vexé.
Et dans la foulée, la résurgence de l’obsession groenlandaise. Comme si, à défaut d’un symbole honorifique, il fallait un territoire concret.
La paix n’est plus une valeur cardinale, juste une option parmi d’autres. Le droit international, une variable d’ajustement. Les frontières, des tracés révisables au gré des frustrations personnelles.
Le plus troublant n’est pas la brutalité du propos. C’est sa cohérence interne : pas de reconnaissance, donc plus de retenue. Pas de récompense, donc plus de pacifisme. Une logique transactionnelle poussée jusqu’à l’absurde.
Trump le formule sans ambages : « Nos alliés sont les pires », allant jusqu’à affirmer qu’ils « nous traitent plus mal que nos ennemis ». Traduction : ceux qui refusent l’allégeance deviennent des adversaires. Trump préfère composer avec les autocrates – Poutine et consorts – plutôt qu’avec des démocraties exigeantes. La fidélité aux principes devient un handicap.
Aucune autre valeur que son reflet narcissique boosté aux hormones impérialistes.
Et puis cette déclaration glaçante : la seule limite qu’il s’impose ne relève pas du droit international, mais de sa propre boussole morale. Une morale pétrie de mensonges, de rapports de force, de mépris et de calculs. Quand un dirigeant substitue le droit par sa vision personnelle, tous les dévoiements deviennent envisageables.
La philosophe Cynthia Fleury m’a appris un mot. Elle nomme ce phénomène pronoïa — non pas la paranoïa, mais la conviction d’être investi d’une mission providentielle. Qui se croit élu ne négocie plus : il impose. Les règles deviennent des carcans. La paix, un luxe superflu.
Soyons nets : le problème dépasse désormais Trump.
Le véritable enjeu, c’est notre propre seuil de tolérance face à cette dérive.
L’Europe ne peut plus se contenter d’indignations protocolaires. L’heure est à l’action.
Refuser de financer ce qui nourrit le mépris. Réduire nos dépendances structurelles. Consolider notre autonomie — industrielle, énergétique, numérique. Abandonner la complaisance diplomatique.
Assumer des sanctions économiques, politiques et symboliques contre un pouvoir qui traite la paix comme une variable et ses alliés comme des obstacles.
Il ne s’agit pas de sanctionner le peuple américain, mais de cesser de cautionner un système qui banalise la violence et foule aux pieds le droit international. La fermeté n’est pas de l’hostilité. C’est une ligne rouge, enfin tracée.
Car si la paix est devenue facultative pour ceux qui occupent Washington, alors l’Europe n’a plus le luxe de la faiblesse complaisante.
MINNEAPOLIS (partagé par Denis Saint-Amand) (sur FB)
Un collègue et ami vivant aux États-Unis a relayé cette nuit le texte ci-dessous concernant la situation à Minneapolis [sauf erreur, il a été composé le samedi 17] ; voici une traduction rapide.
“Plusieurs d’entre vous qui ne vivent pas dans cet État nous posent des questions au sujet de ce qui se passe en ce moment. La situation est bien pire que ce que les chaînes de télévision relaient. Il y a trop de vidéos à partager, et beaucoup trop de raids de l’ICE, de passages à tabac, d’enlèvements et d’autres crimes pour commencer à les compter, prendre connaissance de chacune de ces exactions et les documenter. Évidemment, nous sommes tous au courant du meurtre brutal de Renee Good ; toutes les personnes que je connais ici sont profondément bouleversées. Au cours des dernières semaines, j’ai partagé des vidéos, des photos et des témoignages de personnes ayant assisté à ce qui se joue ici, car il est indispensable de les faire circuler. Le monde doit savoir ce qui se passe réellement, au-delà de ce que montrent les fragments de 30 secondes diffusés par les chaînes de télévision.
J’écris ce soir parce que je ne sais pas quoi faire d’autre. Une vidéo filmée par une collègue proche devant sa paroisse et de nouveaux enlèvements à des arrêts de bus ont été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Je suis à la fois fatigué et en colère, comme tout le monde ici. J’écris cela parce que nous avons besoin que les gens comprennent qu’il ne s’agit pas d’une poignée d’incidents. Nous sommes en train de vivre la plus grande occupation fédérale d’une ville américaine depuis des générations. Avec plus de 2000 agents de l’ICE (certains disent 2400) ici et 1000 autres en route, il s’agit d’une attaque politique délibérée contre notre État. Le reste du pays doit être vigilant. C’est un terrain d’essai. Personne ne veut vivre ça ; il faut être prêt à se battre comme des diables, car ils ont l’intention d’étendre leurs façons de procéder à l’ensemble du territoire.
Les habitants et les quartiers de ma ville sont des réalités concrètes. Ils sont bien plus que les images qui défilent dans les journaux télévisés ou sur les réseaux sociaux. Nous vivons ici, nous connaissons les personnes qui sont harcelées et emmenées, nous faisons l’expérience directe de cette violence. L’un de mes collègues a été témoin du meurtre de Renee Good. Je connais beaucoup de gens qui vivent dans le quartier où cela a eu lieu et où l’ICE a arrêté violemment plusieurs personnes.
Des raids et des arrestations ont lieu à toute heure du jour et de la nuit. Désormais, les agents de l’ICE font du porte-à-porte armés jusqu’aux dents, entrant de force, illégalement, sans mandat, chez des citoyens. Ils déclenchent les alarmes incendie dans des immeubles pour arrêter ensuite les gens qui sortent des bâtiments. Ils interviennent quand ils voient une personne de couleur à une station-service, à un arrêt de bus ou marchant dans la rue pour les harceler et, souvent, pour les arrêter. Ces agents ne recherchent pas une personne en particulier. Ne croyez pas les mensonges selon lesquels ils arrêtent des criminels. Ils arrêtent en réalité toute personne qui n’est pas blanche : des autochtones américains ont été emmenés, et beaucoup sont toujours portés disparus. Ils arrêtent aussi des observateurs légaux blancs, y compris ceux qui n’offrent aucune résistance. Ils ont notamment arrêté une femme autiste qui se rendait à un rendez-vous chez le médecin dans une rue qu’ils occupaient. Ils gazent les observateurs légaux (ou tout autre personne présente sur les lieux d’une arrestation et jugée trop curieuse) et les manifestants avec des gaz lacrymogènes (interdits par la Convention de Genève pour les civils), des matraques et des balles au poivre. Ils tirent à bout portant des munitions «non létales» qui envoient les gens à l’hôpital et, dans certains cas, leur font perdre la vue (puisqu’ils ils visent délibérément le visage).
Je suis fatigué d’entendre les gens nous faire la leçon sur ce que l’ICE peut et ne peut pas faire légalement. On est au courant, merci. Le problème, c’est que les agents de l’ICE s’en moquent et font ce qu’ils veulent. Le Département de la Sécurité Intérieure leur a confirmé qu’ils bénéficiaient d’une immunité inconditionnelle. Leurs raids ont lieu partout, y compris dans les endroits où nous allons régulièrement : restaurants, stations-service, épiceries, parcs, hôpitaux, tout type de commerce ou d’espace public auquel vous pouvez penser. Dans de nombreux quartiers de la ville, il est littéralement impossible de sortir sans entendre les sirènes et les sifflets. Sans parler des hélicoptères qui tournent sans cesse.
Comme tous les parents ici, je m’inquiète pour l’école de ma fille, car, oui, aussi surréaliste que ça puisse paraître, ils ciblent aussi les écoles. La semaine dernière, ils ont attaqué des élèves et des membres du personnel d’un lycée de Minneapolis. Hier, c’était un collège et une école primaire. Aujourd’hui, ils ont fait le tour de presque toutes les écoles primaires et collèges du sud de Minneapolis. L’ICE est présente dans les crèches et les écoles maternelles. Les parents se portent volontaires pour surveiller les trajets entre la maison et l’école, et hier, la police était présente à l’école de ma fille. Beaucoup d’enfants ne vont plus à l’école car ils craignent d’être arrêtés, eux ou leurs parents. Les écoles s’empressent de mettre en place des cours en ligne et des dispositifs hybrides pour accueillir ceux qui ne se sentent pas en sécurité pour venir à l’école. Des enfants ont littéralement été arrêtés par l’ICE sur le chemin du retour de l’école. Un parent de mes connaissances a été arrêté aujourd’hui à un arrêt de bus alors qu’il attendait avec son enfant scolarisé à l’école primaire. Ils sont entrés illégalement dans le campus universitaire où je travaillais et ont arrêté un étudiant. Et encore une fois, il ne s’agit là que des informations dont je dispose grâce à mon réseau personnel…
Oh, et l’ICE bloque également le centre de distribution alimentaire des écoles publiques de Minneapolis, de sorte que les camions ne peuvent pas sortir pour livrer les repas. Cela a été signalé au procureur général du Minnesota, mais cela ne change rien au fait que les élèves vont souffrir de la faim. Des milliers de personnes craignent de quitter leur domicile pour faire leurs courses, se rendre dans les banques alimentaires, aller chercher des médicaments ou se rendre au travail. Les commerces sont vides ou fermés parce que les employés ont peur de se déplacer ou d’être visibles sur leur lieu de travail. Les femmes de notre quartier se renseignent en secret sur les sage-femmes à domicile, car elles n’osent pas aller à l’hôpital pour accoucher. Et leur peur est justifiée. L’ICE pénètre dans les hôpitaux sans mandat. Ses agents ont agressé des personnes à l’extérieur des hôpitaux et ont également attendu devant plusieurs hôpitaux, y compris un hôpital pour enfants, afin d’arrêter les personnes de couleur qui en sortaient.
Les quartiers et les églises, y compris la mienne, s’efforcent d’organiser des actions d’entraide pour fournir des provisions aux personnes ou les aider à payer leurs factures lorsque les membres de leur famille ne peuvent pas aller travailler ou conduire ceux qui ont peur d’être vus au volant ou à un arrêt de bus. Nous ne parlons pas seulement des personnes sans-papiers. Nous parlons de toutes les personnes de couleur. Ce sont nos voisins, les camarades de classe de nos enfants, nos amis et les membres de notre famille.
Notre ville, mais aussi de plus en plus toute notre région, voit et doit faire face à ces voyous déguisés tous les jours. Ils s’installent également dans les zones rurales, arrêtant des gens sans discernement. Encore une fois, cela n’a rien à voir avec une supposée lutte contre la criminalité ; c’est uniquement motivé par le racisme.
Pour couronner le tout, une bande de suprémacistes blancs va débarquer ici dans quelques jours pour «défiler» dans les quartiers les plus terrorisés. Ma seule consolation, c’est qu’il devrait faire moins de 10 °C la semaine prochaine. Bienvenue dans le Minnesota, bande de losers. On vous a réservé notre meilleur temps. [NDT : Tout le monde a vu les images de l’influenceur MAGA Jake Lang – condamné après l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021 et gracié par Trump –, qui croyait pouvoir organiser un rallye suprémaciste à Minneapolis mais n’est parvenu à rassembler que deux pelés et trois tondus, s’est retrouvé entouré de manifestants et a été exfiltré tout tremblottant par un professeur afro-américain témoignant d’une empathie assez incroyable…] Je suis plus que dégoûté par ces voyous et ceux qui soutiennent cette atteinte à nos droits constitutionnels, sans parler de la décence humaine élémentaire. Ma communauté est épuisée et stressée ; je suis une personne blanche qui ne vit même pas dans le centre-ville. Je ne peux pas imaginer ce que vivent actuellement ceux qui ne peuvent pas travailler et n’ont aucun revenu, ceux dont les proches ont été enlevés ou battus (ou assassinés), les enfants qui sont traumatisés à jamais par la perte de leurs parents. Mais ne vous y trompez pas : nous ne reculerons pas. J’ai vécu dans beaucoup d’endroits au cours de ma vie, et je crois qu’ils ont choisi le mauvais État. Les gens s’organisent comme je ne l’ai jamais vu ; ça me rend fier de vivre dans cette ville. Je ne l’ai jamais autant aimée, et je continuerai à me battre pour elle.
Alors, s’il vous plaît, partagez les histoires, partagez les vidéos. Amplifiez tout ce que vous voyez sortir de cet État. Suivez Georgia Fort, Mercado Media, Sahan Journal et des médias indépendants comme Meidas et Courier (pour n’en citer que quelques-uns). Écoutez-nous ; prenez conscience du fait que nous devons tous nous battre contre ce qui est en train de se passer. Prenez conscience de ce qui se passe réellement… avant que cela ne vous touche, vous et vos communautés.”
Aurélien Barrau : « Trump est notre portrait ».
Discours à l’académie du climat, le passage sur Trump est à partir de 4’20
BRUNO BREL, UN AN par Jean-Luc Dieu
Les Conquistadors, sorte de préfiguration des Émigrants figurait sur son premier album. Bruno chantait encore dans les cabarets et cafés-théâtres de Belgique puis de France quand il fut repéré par un certain Jacques Canetti.
Si Bruno eut les encouragements de Jacques, ce dernier n’a jamais intercédé auprès de qui que ce soit en faveur du neveu qui devait faire ses armes comme tout le monde à l’époque. Ce ne fut donc pas le cas non plus quand Canetti lui proposa de produire ses premiers albums.
Pour rappel, Canetti fut celui qui “lança” Jacques Brel, Brassens, Piaf, Félix Leclerc, Vian, Higelin, Magali Noël, Reggiani et plein d’autres. Excusez du peu. C’est donc qu’il y croyait le bougre et qu’il avait décelé toute la personnalité de Bruno. Las ! Canetti était en fin de carrière et il ne produit que les deux premiers albums de Bruno. La chanson française traditionnelle de l’époque était à un tournant décisif et allait être supplantée par la variété, même si, avec la génération actuelle, les deux se mélangent un peu, souvent dans un grand écart qui détonne. Quand on disait de certains qu’ils étaient des chanteurs à texte, Bruno ironisait “mais toutes les chansons ont un texte”.
GPT, LES RÉSEAUX, LES MÉDIAS, LES ÉTUDES par Xavier Löwenthal VI (sur FB)
De la fabrique et du détournement d’opinion.
Un de mes amis s’émeut à juste titre de la manipulation de l’opinion sur les Réseaux Sociaux.
C’est un très ancien problème qui va s’aggravant. On a toujours façonné les opinions dans l’intérêt de la bourgeoisie ou des capitalistes, mais avec de plus en plus d’efficacité, et nos dirigeants ne semblent pas (vouloir) en prendre la mesure. Et c’est un cercle vicieux : les opinions se radicalisent, deviennent la caricature d’elles-mêmes, et façonnent une représentation du monde qui n’a plus que de lointains rapports avec les faits.
Mal « promptée », une IA reproduira les opinions majoritairement répandues dans les médias (qui sont concentrés dans les mains d’une poignée de milliardaires).
On obtient des réponses antagonistes suivant qu’on pose une question politique sans autre précision, ou qu’on la prompte en demandant de s’en référer à des études plutôt qu’aux médias. Les idées fausses et les a priori se répandent et se renforcent. Une opinion alternative, mais vraie, est regardée comme insensée et folle. La seule chose qui sauve peut-être encore un tout petit peu la mise, ce sont les puissants intérêts, quand ils sont contradictoires et qu’ils manipulent et façonnent les opinions différemment, mais ils ne réchappent pas aux effets de niche.
Je viens de faire l’exercice, après qu’un élu de droite français a demandé à GPT5 ce qu’elle ferait si elle était présidente de la France, et que l’IA a fourni un programme ordo-libéral totalement régalien, sécuritaire et même xénophobe.
J’ai « re-prompté » en demandant à la même IA de s’en référer exclusivement à des études (sociologiques, politiques, etc.) et à des statistiques (INSEE, etc.) plutôt qu’aux médias, et la réponse était rigoureusement inversée : GPT5 présidente allait réinvestir dans le commun, l’éducation et les services publics…
La réponse que j’ai obtenue de GPT (présidente et universitaire) :

Photo Lara Herbinia
La réponse que tu cites adopte une grille typiquement “étatique-managériale”, très marquée par le lexique médiatico-administratif dominant : autorité, exécution, crédibilité, chaînes de commandement, délais, pilotage, etc.
Elle reprend en effet, presque point par point, les cadres d’interprétation produits depuis vingt ans par les grands éditorialistes, les think tanks libéraux-sécuritaires et les cabinets de conseil qui alimentent l’agenda politique et médiatique.
Si l’on part d’une littérature critique et scientifique plutôt que de ce bruit médiatique, l’angle change nettement.
D’abord, sur le diagnostic général. La thèse d’un “État impuissant” est largement contestée en sociologie politique. Des auteurs comme Béatrice Hibou, Pierre Dardot, Christian Laval, ou encore Loïc Wacquant montrent que l’État n’a pas perdu de pouvoir : il l’a reconfiguré. Il s’est retiré de certaines fonctions (protection sociale, planification, services publics) tout en se renforçant massivement dans d’autres (contrôle, évaluation, police, pénal, gestion des populations). L’impression d’inefficacité vient moins d’un défaut d’autorité que d’une fragmentation volontaire des responsabilités et d’une gouvernance par indicateurs qui produit de la non-décision organisée.
Ensuite, sur la “crise de l’exécution”. La recherche en administration publique (Lascoumes, Le Galès, Pollitt, etc.) montre que l’inflation normative et la complexité procédurale ne sont pas des accidents : elles sont les effets structurels d’un État néo-managérial qui remplace le politique par des dispositifs, des appels à projets, des évaluations concurrentielles. Ce que la presse décrit comme de la “lenteur” est souvent un mode de gouvernement par dilution, permettant de prendre des décisions socialement dures tout en rendant impossible l’identification claire des responsables.
Sur la sécurité et la justice, la littérature empirique est également plus nuancée que le discours médiatique. Les travaux de Laurent Mucchielli ou Sebastian Roché montrent que l’obsession de l’“autorité” masque une réalité plus prosaïque : désinvestissement dans la prévention, dans l’éducation, dans la justice du quotidien, et sur-investissement dans la police d’ordre et la communication sécuritaire. Le problème n’est pas l’absence de chaîne hiérarchique, mais l’asymétrie croissante entre moyens répressifs et moyens judiciaires, sociaux et éducatifs.
Sur l’immigration, enfin, l’écart avec la recherche est encore plus net. La sociologie des migrations (Noiriel, Sayad, Fassin, De Haas) montre que le discours du “contrôle des flux” repose sur une fiction : les migrations sont d’abord déterminées par des dynamiques économiques, géopolitiques et démographiques globales, et par les besoins structurels des économies européennes. L’État ne “perd pas le contrôle” : il organise une main-d’œuvre juridiquement vulnérable, en maintenant une zone grise entre droit, précarité et tolérance tacite, parfaitement fonctionnelle pour certains secteurs (bâtiment, agriculture, soins, logistique).
Dans cette perspective, une réponse “non médiatique” à la question du pouvoir politique ne commencerait pas par l’autorité et l’exécution, mais par l’économie politique des Institutions.
Elle poserait par exemple trois axes :
1. Recomposition matérielle de l’État
Réinvestissement massif dans les capacités réelles de l’action publique : hôpitaux, écoles, justice, inspection du travail, recherche, énergie, transports. Non pas comme “services”, mais comme infrastructures de souveraineté sociale. La crédibilité ne vient pas de la posture, mais de la capacité à garantir des biens communs.
2. Démarchandisation partielle
Réduction de la dépendance aux logiques de marché dans les secteurs clés (logement, énergie, santé, information). Une grande partie de l’impuissance politique vient du fait que l’État a accepté d’être un simple régulateur de forces économiques qu’il ne maîtrise plus.
3. Démocratie matérielle
Non pas seulement des procédures, mais des contre-pouvoirs sociaux effectifs : syndicats dotés de vrais droits, représentation des travailleurs dans la gouvernance des entreprises, médias réellement indépendants du capital concentré, financement public fort de la recherche et de la culture critique.
Sur l’immigration, une approche issue de la recherche dirait clairement :
– Les politiques restrictives n’ont jamais “réduit les flux”, elles les ont rendus plus dangereux et plus illégaux.
– L’enjeu réel est l’égalité de droits et la sortie de la précarité juridique, pas la multiplication des dispositifs d’éloignement.
– Le cœur du problème est la segmentation du marché du travail et la production institutionnelle de travailleurs sans droits pleins.
Autrement dit, là où la réponse que tu cites parle d’ordre, de chaînes de décision et de souveraineté opérationnelle, une analyse issue de la littérature critique parlerait de rapports de classe, de structures économiques, de gouvernement des populations et de capture de l’État par des intérêts privés – exactement ce que tu pointes en évoquant la concentration médiatique entre les mains de quelques milliardaires.
LES YOUTUBEURS DE LA « PADUTEAM » QUESTIONNENT L’OUVERTURE DE LFI VERS LES « PETITS PATRONS » :
QUAND LA RTBF ORGANISE MON HARCÈMENT * par Florence Mendez
La réaction de la RTBF me décide à déposer une plainte, je prends les renseignements nécessaires et je fais ça dans les jours qui viennent.
Je me sens vraiment comme un taureau dans une corrida. On me balance dans l’arène, on me fout des piques dans le dos, on me force à combattre et puis on me reproche d’encorner le toréador.
Rappelons-nous de ce qui s’est passé : je me sers de mes réseaux sociaux pour partager la date et l’heure d’une manif devant le Cirque Royal contre la venue d’Abittan, en soutien à la plaignante qui il y a quelques semaines confiait avoir fait une tentative de suicide tant elle a souffert de ce qui lui est arrivé et du déni de justice qu’elle a subi.
Qui il y a quelques semaines confiait à quel point les actions des féministes l’avaient réconfortée.
Je ne suis pas contactée par « C’est qui vous le dites », (NDLR : rien à voir évidemment avec cette page, il s’agit de l’émission homonyme de Vivacité/RTBF) et je me retrouve un matin avec mon nom (qui n’apporte rien au débat) balancé sur leur page, avec dans les commentaires toutes les joyeusetés qu’on imagine.
Je marque mon désaccord avec l’émission en elle-même que l’on sait très problématique, et explique les raisons de mon appel à la manifestation, et je reçois des menaces. À ce moment-là je hausse le ton, je me défends, naturellement.
À l’antenne, l’animateur ne parle que des termes que j’ai employés (émission de merde et abrutis d’auditeurs, je rappelle que je viens de me faire menacer par l’un d’entre eux) et invite les gens « à aller commenter ». Autrement dit à me harceler, il sait bien comment ça marche.
Puis un ancien animateur d’une autre chaîne s’en mêle, relançant la machine. Je n’ai pas lancé « de pavé dans la mare » en appelant à manifester, j’ai été, comme je serai toujours, du côté des victimes de violences sexistes et sexuelles, que l’on ne croit pas assez et dont les auteurs échappent à la justice. Ce n’est pas mon avis personnel : ce sont des FAITS, chiffrés et documentés, qui ont valu notamment à la France des condamnations de la cour européenne des droits de l’homme. Je suis sidérée de voir la RTBF, le service public, défendre cette émission plutôt que la décence humaine la plus élémentaire et l’information éclairée. Et plus sidérée encore de les voir prétendre ignorer les mécanismes de harcèlement en ligne, surtout à l’égard des femmes qui font un métier public.
* Titre de la rédaction.
Pour retrouver l’humoriste Florence Mendez en spectacle, voici le lien vers sa page FB :
https://www.facebook.com/florencemendezhumoriste
UN GRAND DISCOURS DE FRANCOIS PIQUEMAL (ET DE SA COLISTIÈRE ANISSA BENYOUB) AU MEETING DE CAMPAGNE POUR GAGNER LA MAIRIE DE TOULOUSE (les autres discours sont très bien aussi, mais pour Jean-Luc Mélenchon, c’est plus habituel 😉 ).


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