CUBA : LA MÉDECINE PAR SON PRÉNOM par Johnny Metteko

Dans ma lettre hebdomadaire aux abonné·es de l’Asymptomatique, j’ai récemment fait appel à votre générosité pour aider un copain à aller porter des médocs à Cuba (l’île est toujours sous blocus, et désormais également privée de pétrole). Voici un court compte-rendu de cette « mission » 😉 (C.S.)

Les petits ruisseaux font… des petits ruisseaux ! Le sac de 23kg de médicaments a été livré ce lundi à la bien nommée Libertad, médecin et directrice de la Maison Médicale de la calle Artes à Casablanca, La Habana. Il y avait aussi sa fille sous sa protection, et Mariela une des infirmières, qui ont ouvert des yeux comme ça tellement les tiroirs et les armoires sont vides là-bas. Elles sont reconnues dans la communauté pour se battre corps et âmes pour tenter de soigner tous ceux qui en ont besoin avec leurs faibles moyens.
Merci à mes deux rabatteurs Jesus Aguirre et Jean-Luc JHell – et à tous les autres copains et copines pour leurs contributions.
Petites anecdotes.

Arrivé à l’aéroport de La Havane, après avoir passé les bagages aux rayons x, sécurité oblige, n’oubliez pas que Cuba est sous menace des États-Unis depuis plus de 60 ans, les événements d’hier l’ont encore prouvé, tous ceux qui sont venus avec une certaine quantité de médicaments ont été redirigés vers un poste de douane dédié au contrôle de ces substances, chaque boîte est vérifiée, il y avait quelques Cubains devant moi, ça m’a mis deux heures et demie avant de sortir.
À la maison médicale c’était la Saint Nicolas, à peine les médicaments déballés, hiii hoo haaa Libertad à directement appelé des patients pour les traiter. Et grâce aux antibiotiques livrés, elle a pu reprendre le traitement de sa fille qui avait été interrompu la veille faute de stock, je n’étais là que depuis 10 minutes que la pastille était gobée, ça c’est du live !

Quasi tout le monde ici a été frappé par le chikungunya, elles aussi, c’est un virus transmis par les piqures de moustiques, il s’attaque entre autre au système respiratoire et aux articulations, et ce parfois pendant des mois si pas des années, les jeunes étant tout aussi touchés que les anciens. La sous-alimentation, et donc la faiblesse et le manque de vitamines, sont un facteur aggravant. Du coup, je croise pas mal de boiteux en rue…
Pourquoi appelle-t-on ici les médecins par leur prénoms ?
Ça les rend plus accessibles et les empêche d’avoir la grosse tête. Je me souviens d’une visite chez un dermatologue à César De Paepe avant d’aller à Cuba. Il m’avait prescrit de la cortisone en crème pour des rougeurs et démangeaisons aux coudes. Je lui avais alors demandé ce que j’avais pour justifier ce traitement, il m’avait répondu en gros, du haut de sa noble profession, que non, parce que lui savait, et moi je ne savais pas, et que je risquais d’aller voir sur internet.
En fait, je crois que Mossieur le Professeur ne savait pas non plus et qu’il m’avait fourgué son produit miracle et cache-poussière…

Une fois arrivé à Centro Habana à La Havane, je me renseigne et on me recommande la docteur Alicia qui consulte au grand l’hôpital Calixto Garcia près de l’Université à Vedado. Je demande son nom de famille, et on me répond que le prénom suffit.
J’arrive là-bas et évidemment pas de routes bleues, rouges ou vertes comme à Saint Pierre pour nous guider, je demande ici et là et à force, je finis par la trouver dans un petit local au sous-sol mal éclairé. Elle me demande : « tu bois de l’alcool » ?
« Oui…pas tous les jours, mais ces jours-là, beaucoup ». « Eh ! bien, diminue un petit peu et viens me revoir ».
Un peu gêné de ne pas devoir payer, je lui file un petit billet qu’elle refuse.
Merci, mais ici la médecine est gratuite, allez, vas-y !

Quelques jours plus tard, on se croise à l’épicerie, elle me reconnaît, me fait la bise et s’excuse de ne pas pouvoir prononcer mon prénom Djan-Clauk… T’inquiète, tu peux m’appeler Yonny. Quelques mois après je reviens avec la gale, que j’avais aussi fourgué à ma petite maman qui n’avait déjà plus toute sa tête, la pauvre. Après ce terrible constat, Alicia nous a badigeonné de souffre, la méchante, et nous a demandé de recommencer l’opération à la maison. C’est tout qu’elle avait pour nous soigner, ici pas d’Ivermectine à portée de main.
Moi et ma petite vieille, on s’est baladés bras dessus bras dessous pendant une semaine ou deux en sentant comme deux œufs pourris, on l’a détestée, mais on a continué à l’appeler par son prénom.
Cela dit, je n’ai jamais dit que nos médecins sont moins bons que les leurs, ou que les Cubains sont tous incorruptibles. Juste que les relations sont différentes…
Sur ce, bonne nuit mes amis.

de notre envoyé (très) spécial à Cuba

Johnny Metteko, alias Djan-Clauk

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