LE THÉORÈME D’ORWELL : 2 + 2 = 5 par Claude Semal

Je suis sorti un peu mitigé de la projection du film « Orwell : 2 + 2 = 5 », de Raoul Peck – le documentaire que le cinéaste haïtien a consacré à l’auteur de « 1984 ». Pour diverses raisons, j’avais pourtant fortement envie de voir ce film (1).
Mais le documentaire, longuement illustré d’images d’actualité et d’adaptations cinématographiques du livre, m’a surtout semblé enfoncer des portes ouvertes (« la dictature et la torture, ce n’est pas bien » – au cas où vous en auriez douté).
Et le film s’étale longuement sur certains détails biographiques qui eussent peut-être mérité plus de concision. OK, Orwell a écrit « 1984 » sur une île herbeuse en Écosse, et il est mort à l’hôpital de la tuberculose – mais pourquoi consacrer plus de 20’ de pellicule à ces deux sujets – qui n’entrent guère en résonnance avec son œuvre ?

J’ai été plus séduit par l’évocation de sa jeunesse coloniale (Orwell a servi six ans comme officier dans la Police Impériale en Birmanie) ou par sa participation à la Guerre d’Espagne (proche du POUM trotskiste, Orwell allait y être confronté à la double violence du fascisme et du stalinisme). Son beau livre « Hommage à la Catalogne » (1938) a d’ailleurs servi de matrice au scénario du magnifique film de Ken Loach : « Land and Freedom ». Le documentaire de Peck est également plus convaincant quand il dénonce la perversion contemporaine du langage, retourné comme un gant à l’image de la célèbre devise orwellienne : « La guerre, c’est la paix ; la liberté, c’est l’esclavage ; l’ignorance, c’est la force ». On dirait presque du Donald Trump dans le texte !

Ce qui a néanmoins nourri mon malaise, c’est l’absolue noirceur du propos – que rien ne vient vraiment adoucir. À l’image des deux héros rebelles et amoureux du livre, qui finiront par rentrer dans le rang après s’être dénoncés mutuellement à leurs tortionnaires. Or à quoi bon critiquer un système concentrationnaire – si rien n’indique qu’on puisse un jour espérer en sortir ?

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Je ne m’avance pas beaucoup en affirmant que les scores de la France Insoumise seront parmi les plus commentés ce dimanche 15 mars, au premier tour des Municipales en France – soit pour s’en réjouir, soit parce qu’on les craint.
Aujourd’hui créditées de scores entre 9% (à Lyon) et 44% (à Roubaix), avec des dynamiques sondagières plutôt ascendantes, les listes de LFI tutoient en effet les 15-20-25% dans plusieurs dizaines de villes de plus de 30.000 habitants.
Cela devrait logiquement se traduire par la conquête de quelques mairies, ou par la participation à diverses majorités municipales. Ou, a minima, par des alliances « techniques » au second tour pour au moins battre la droite et l’extrême-droite.
Ces résultats viendront couronner une campagne nationale très dynamique, avec plus de 240 réunions publiques de LFI ces quatre derniers mois. En réaction au « LFI bashing » permanents des médias mainstream, 12500 nouvelles adhésions au mouvement ont été constatées ces trois dernières semaines. C’est que l’extrême-droite frappe vraiment à la porte du pouvoir en France, et qu’ils sont nombreuses et nombreux à s’en alarmer.

J’évoquais tout à l’heure l’absence d’espoir dans le film de Raoul Peck.
Ici, c’est exactement le contraire. C’est un espoir qui se lève et se cristallise au cours d’une campagne électorale. Et c’est un bonheur de voir ces salles de meeting débordant sur les trottoirs, rassemblant les laissés-pour-compte de la démocratie, ceux qui n’y croyaient plus, celles qui en avaient été exclues, ceux se désintéressaient de la chose publique – et qui retrouvent ici, à l’occasion de cette élection, des raisons communes de se battre et d’espérer. Cette « nouvelle France », plus jeune et plus bigarrée, que Jean-Luc Mélenchon a souvent évoquée à la tribune, et qui se mêle ici aux « vieux de la vielle » de la « gauche historique ». Celle « nouvelle France » qui soudain prend corps et visages, dans ces salles de banlieue pleines à craquer, et qui applaudissent des candidates et des candidats qui enfin leur ressemblent.

Cette mobilisation des quartiers populaire, gagnée porte par porte, en dehors de tous les radars médiatiques – c’est déjà une incontestable victoire de la France Insoumise.
Mais cette force saura-t-elle trouver sa pleine expression dans les urnes – et au-delà, accèdera-t-elle vraiment au pouvoir dans les communes ?
Cela dépendra pour beaucoup du rapport de forces sur le terrain – et de la réaction du Parti Socialiste et du reste de la gauche à ces résultats.
Là où La France Insoumise arrivera en tête dimanche soir, elle s’est en effet engagée à faire liste commune au second tour avec les autres forces de gauche.
Sur une base programmatique quand c’est possible (ce qui sera sans doute le cas avec les communistes et les écologistes), sur une base plus « technique » quand il s’agit « simplement » de barrer la route à la droite et à l’extrême-droite.

Mais là où LFI ne peut prétendre conduire les opérations, comme à Paris, c’est encore la bouteille à encre. Des dirigeants du PS ont en effet affirmé à plusieurs reprises refuser tout accord avec LFI « au premier comme au second tour ». Glucksmann, l’ex-candidat du PS aux élections européennes, est encore plus catégorique. Au risque de faire basculer des villes à l’extrême-droite ?
Tout dépendra probablement des rapports de forces locaux – et de la possibilité qu’auront (ou non) les socialistes de construire localement des majorités « alternatives » avec les Macronistes. Dans les autres cas, il y aura par défaut des « triangulaires », voire des « quadrangulaires » – puisque toutes les listes ayant dépassé les 10% sont en situation de se maintenir au second tour.

Si le sujet vous intéresse, ou si vous hésitez encore avant d’aller voter dimanche, je vous invite à regarder l’émission « Allo Mélenchon » dans notre rubrique « C’est vous qui le dites » (2). JLM y répond aux questions d’actualité des internautes en compagnie des députés Antoine Léaument, Aurélie Trouvé (l’ex présidente de la Commission des Affaires Économiques) et Paul Vannier (le responsable des élections à LFI).
Avec notamment une très intéressante séquence sur le Liban – où JLM s’était rendu en 2024 pour rencontrer les dirigeants du pays, et où il annonçait déjà une probable invasion du Liban par Israël. C’est ce genre d’intuition qu’on attend d’un dirigeant politique.
Et après cette élection ? Ensuite, cela sera très vite l’élection présidentielle de 2027, qui reste en France la « mère des batailles » – pour laquelle tous les sondages créditent actuellement Bardella de plus de 30% des voix. Et qui, au second tour, aura probablement face à lui une insoumise ou un insoumis. Mais cela, c’est une autre histoire !

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Parmi les prétextes invoqués par le Parti Socialiste pour rompre tous les ponts avec la France Insoumise, il y avait, on s’en rappelle, la mort du militant néonazi Quentin Deranque dans une rixe de rue à Lyon.
Une séquence politico-médiatique hallucinante, orchestrée par les médias Bolloré offrant table ouverte à Alice Cordier, la directrice des féminazies de Némésis, et qui allait se conclure par une minute de silence solennelle à l’Assemblée Nationale en l’honneur du « jeune Quentin ».
Reprenant à son compte le narratif de l’extrême-droite, le Parti Socialiste s’empressait alors de balancer la Jeune Garde et les militants antifascistes sous l’autobus, sans attendre l’enquête judiciaire, tout en accusant La France Insoumise d’encourager la violence dans le débat public.
J’ai déjà expliqué ici en quoi cette assertion l’exact contraire de la vérité : en prônant une « révolution citoyenne » non-violente et par les urnes, LFI a, au contraire, spectaculairement rompu avec l’imaginaire insurrectionnel et viriliste qui a longtemps inspiré une partie de l’extrême-gauche (3).

Alice Cordier, directrice de « Némésis » : une gestuelle nazie à côté d’un nazi

Mais revenons à Quentin Deranque – ce qui, vous le verrez, nous ramènera aussi à Orwell.
Car tout était faux, dans cette histoire. Alice Cordier, qui est, elle aussi, une « vraie » nazie, a menti dès la première minute.
Cette bagarre de rue n’avait rien à voir avec la conférence de Rima Hassan à l’université de Lyon. Ce ne sont pas des militants antifascistes qui ont organisé un « guet-apens » pour affronter des militants d’extrême-droite : c’est exactement l’inverse. Ce sont ces derniers qui étaient équipés et préparés à la bagarre. La police était prévenue, et n’est pas intervenue – ni pendant la bagarre, ni après. Pourquoi ?
Quentin Deranque n’a pas été laissé pour mort sur le sol, mais il s’est relevé, il a discuté avec des témoins de la scène, il a marché deux kilomètres, et il a choisi par lui-même de ne pas se faire soigner à l’hôpital. Pourquoi ?

Le quotidien « L’Humanité » a démontré le rôle que Némésis avait joué dans l’organisation d’un tel piège, en utilisant ses « militantes » comme « appâts ». Les massages échangés avec des « militants identitaires » (et publiés par « l’Huma ») sont très explicites à ce sujet.
Le site « Médiapart » vient en outre de montrer que Quentin Deranque n’était pas cet étudiant catholique, pacifique et un peu réac, que les médias nous ont présenté pendant un mois, mais un militant nazi de la pire espère, adorateur d’Hitler, s’entrainant à se battre au couteau, appelant au meurtre des « nègres », et débitant les pires horreurs violentes et racistes sur le Net – caché derrière divers pseudonymes aujourd’hui dévoilés (4).
Mais bien entendu … « les véritables fascistes, aujourd’hui, ce sont les antifascistes » (sic) (cf « Marianne », CNews, Le Figaro, Valeurs Actuelles, La Libre Belgique, etc. …).
Orwell, encore. Orwell, toujours.
Peut-on au moins espérer que le Parti Socialiste revienne à de plus saines lectures – et ne laisse plus l’extrême-droite lui dicter sa stratégie électorale et ses communiqués de presse ?

Claude Semal, le 13 mars 2026.

(1) Le film est actuellement programmé en France et en Belgique
(2) cévouki
(3) LFI ET LES FAFS : UNE INVERSION ACCUSATOIRE par Claude Semal
(4) https://www.mediapart.fr/journal/france/120326/quentin-deranque-catholique-traditionaliste-la-ville-et-neonazi-en-ligne

Pour celleux qui s’intéressent à la politique, un passionnant dialogue à quatre à la veille des municipales en France :

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