C’EST VRAIMENT VOUS QUI LE DITES par toi, vous, elles, eux et nous

Plusieurs vidéos et textes intéressants glanés sur les « rézozozios ». Je vous invite en particulier à lire le magnifique texte de Rachid Benzine sur le décryptage d’une fake news de l’extrême-droite honteusement reprise par Apolline de Malherbe : « Saint-Denis : la Ville des Noirs ». (C.S.)

LA « RESPONSABILITÉ » D’UN VOTE par Olivier Tonneau (sur FB)

Bravo à Sophia Chikirou qui a dominé le débat de la tête et des épaules. Sécurité, logement, paupérisation, périscolaire, écologie: précise, sobre, réaliste et ambitieuse. Elle fut aussi, et de loin, la seule correcte face à l’insupportable logorrhée de Dati et aux éléments de langage fielleux de Grégoire, la seule à ne pas interrompre ses interlocuteurs.
Mention spéciale pour n’avoir rien cédé au journaliste dégueulasse qui posait une “question de principe, de valeurs”, à savoir, “dites-vous qu’il y a un lien entre immigration et insécurité, oui ou non?”
Voilà, dites ce que vous voudrez: faire de la politique, c’est ça. S’il y avait eu une véritable campagne, Sophia Chikirou aurait battu Grégoire.
En tous cas, la leçon de la soirée est que si je votais à Paris, je voterais Chikirou. Avant le débat, j’étais indécis: mais le dégoût que m’inspire Grégoire (formatté PS, ça ne rate jamais) et le respect qu’inspire Chikirou, forcent la décision.
J’ai même envie de rêver, toute la campagne se résumant à peu de chose près à ce débat, qu’un tremblement de terre se produise et qu’elle gagne!

X X X X X X

L’argument qui a convaincu Olivier Tonneau de voter Chikirou/LFI

Voter Chikirou, voter Grégoire?
Le débat fut un rappel cinglant de la médiocrité du second, une démonstration éclatante du brio de la première. Mais les voix du bon sens, de tous les amis, soulignent la violence du programme de Dati. Les amis qui bossent dans l’éducation, les amis artistes, les amis précaires qui déjà souffrent et craignent de vivre encore pire demain. Chikirou ne peut pas gagner, on ne vote pas pour se faire plaisir, il faut éliminer le pire, et en l’occurrence Dati c’est nettement pire que Grégoire.
D’un autre côté, ce bon sens, irrésistible à chaque échéance, n’est-il pas une folie sur le long terme? J’ai deux fois voté Macron pour faire barrage à Le Pen. Ces barrages perpétuent la logique du moins pire et confortent la valeur refuge de partis dont en réalité plus personne ne veut. Dans une espèce de vertigineux autoconditionnement collectif, on finit par anticiper la nécessité du barrage, qui informe d’emblée les intentions de vote, lesquelles informent les sondages qui les renforcent en retour. Spirale infinie du conformisme et du renoncement.
Et si je n’avais jamais fait barrage? Et si les macronistes avaient dû apprendre, à la dure, ce qu’est une concession? Et si leurs électeurs avaient compris que c’était à eux de se déporter, que ma faiblesse ne ferait pas leur force? Comment se fait-il que le médiocre Grégoire se sente en capacité, non seulement de repousser la main de Chikirou, mais encore de ne faire aucun geste?
S’il avait par exemple renoncé aux quatre grands chantiers inutiles et adopté le projet insoumis de quatre grands parcs, poumons verts de la capitale; s’il avait repris l’idée d’un moratoire sur la construction de bureaux; s’il avait repris l’idée du gel des loyers; alors il eût été possible de se résoudre à voter pour lui.
Mais aujourd’hui – peut-on encore capituler, rendre purement et simplement les armes? Surtout quand on sait qu’un socialiste comme Grégoire est capable d’à peu près tout. Il est de ces gens dénués de colonne vertébrale qui, quand vient une crise, choisissent toujours la pente du moindre effort. Quand Hollande fut élu, son programme était médiocre; on ne se doutait pourtant pas qu’au bout de quelques années, il irait plus loin que Sarkozy dans la casse du droit du travail et même dans la banalisation des thèmes de l’extrême-droite. Les socialistes n’ont jamais de programme, parce qu’ils n’ont pas de conviction.
D’où l’envie – sérieuse, non frivole, non superficielle – de dire que cette fois, ça suffit; qu’il faut voter Chikirou; et que Grégoire ainsi que ses électeurs devront bien, cette fois, en tirer des conséquences.
Mais face à ça, il y a, demain, les conséquences très concrètes de l’arrivée au pouvoir de Dati, les amis qui pâtiront et qui nous en voudront. J’ai ma famille et mes amis à Paris, tout ça n’est pas pure théorie. Le bon sens n’est-il pas l’autre nom du conformisme? Mais “Fiat justitia et pereat mundus”, est-ce bien raisonnable?

X X X X X X X

Il faut aussi verser au dossier cet excellent, et très fâché, texte de Pierre Tevanian.
Il insiste justement sur deux points, l’un matériel et l’autre philosophique. Le premier concerne la différence réelle et immense entre Grégoire et Dati (un autre post sur sa page prend le logement pour cas d’espèce et c’est éloquent).
Le deuxième concerne la responsabilité, qui “fonctionne toujours en chaine et non en gâteau dont on retranche des parts. C’est pas moi qui ai mis le feu, je suis quand même responsable de pas appeler les pompiers. Ce n’est pas moi qui ai jeté le gamin dans l’eau, je suis quand même responsable de le laisser se noyer ou de plonger. Ce n’est pas moi qui ai donné l’ordre, j’ai tout de même le pouvoir d’y obéir ou pas. Etc etc etc. Aucune situation n’est équivalente, mais toutes ont cela en commun: un “premier responsable” dont la responsabilité est accablante n’épuise jamais toute la responsabilité, la chaine de responsabilité se poursuit et chaque maillon disposant d’un pouvoir dispose d’une entière responsabilité de ce qu’il en fait.
Tévanian a raison: on ne peut pas prétendre que Grégoire et Dati sont équivalents. On ne peut pas non plus se contenter de dire que c’est la faute à Grégoire. Alors pourquoi voter Chikirou ?
Les raisons proposées dans mon post du matin résistent-elles aux arguments de Tévanian ? Probablement pas. Et pourtant quelque chose résiste encore, le sentiment que non, décidément, on ne peut pas céder à tous les chantages en permanence, et qu’il y a davantage qu’un petit plaisir personnel à refuser de jouer le jeu: qu’il faudra bien, à un moment, retrouver une certaine intransigeance.
Tévanian dit: même si je n’ai pas jeté le gamin dans l’eau, j’ai encore la responsabilité de plonger. L’analogie a ses limites car, en l’occurrence, il ne s’agit pas d’un crime dont nous serions les témoins mais d’un chantage. Voter Grégoire, ce n’est pas seulement sauver Paris, c’est récompenser Grégoire, lui dire qu’il a eu raison de balayer le quart de la gauche et de s’épargner toute concession programmatique. Et comme toujours, céder au chantage ne fait qu’encourager le maître chanteur. C’est ainsi que le barrage est devenu la clé d’un chantage qui a permis à l’extrême-centre de saccager tous les droits sociaux et de préparer, non seulement dans les discours mais dans les lois et les actes, le terrain à l’extrême-droite, sans jamais craindre d’être sanctionné. Quand cesse-t-on de céder?
Les arguments de Tévanian portent, la résolution s’effrite, est-ce la raison qui prévaut ou quelque chose qui m’échappe ? Qui m’échappe et qui résiste…

Analyse très intéressante des Youtubeurs de la Paduteam sur la responsabiité de la direction des Verts et de Marine Tondelier dans cette élection municipale (C.S.) :

GLOIRE A L’ESCARGOT ! par Luc Honorez (sur FB)

Je bois mon sommeil et me réveille avec un mal de tête de lard. Je voudrais faire rimer terril avec fusil mais une tasse de café ça me suffit. Trop tôt pour les culbutes de vocabulaire. Je me casque les oreilles et écoute la radio chanter le baiser que Souchon offre à une plage de Belgique… Je commence à accepter le lever du jour.
Vaporeux je suis car j’ai été dormir tard. C’est que, dehors, il pleuvinait. Humidité chérie par les escargots qui se dressent en S dès qu’il pleut et prennent le cargo de leurs promenades baveuses.
Ils étaient des dizaines sur les murs. Presque silencieux. Le seul bruit qu’ils faisaient c’était rame-plane-plane en traînant leur coquille à forme de tambour ou de maison, c’est selon le compte en banque de ces gracieux rampants.
Deux antennes sortent de leur face au bout d’un long cou. Ils les sortent pour se dire bonjour et les rentrent pour un jovial « au revoir ».
Ils babillent entre eux, s’ils sont sur la pelouse ils évitent nos chaussures. Écrabouillée, leur coquille ferait un piteux coq-au-vin. Et si on abîme le bout de leur antenne ils n’on plus qu’un hôtel borgne pour dormir.
Les coquilles ont des formes et des couleurs en spirales et en ronds qui rappellent l’art du peintre Jean-Michel Coulon.
Si Audrey Hepburn vivait encore, je lui offrirais un bouquet d’escargots.
Elle appellerait Blake Edwards et Julie Andrews, ses voisins en Suisse, pour qu’ils admirent mon bon goût.
Mais Audrey, que je vis pour la dernière fois à Gstaad, n’est plus qu’une libellule dans nos souvenirs. Et c’est triste. Seule une vacance romaine pourra faire renaître notre sourire de joie.
Mais j’esquive les escargots et donne des escarres à la clarté de mon écriture.
Je suis comme ces nouvelles vedettes qui passent d’un rôle à un autre personnage: Gosling, Chalamet, Pattinson, Benjamin Lavernhe… Je vais d’un sujet P à un sujet T dans la même phrase. Je rebute ou je marque un but, à vous de juger.
Je caresse la coquille de mes escargots. Une fine pierre soyeuse sous les doigts. Je crois bien que beaucoup d’entre-eux rient sous les chatouilles. Cela me rend heureux: je sers encore à quelque chose.
Mais il ne pleuvine plus. Mes copains à coquille rejoignent leur domicile. Et moi mon lit.
Mais je pense à ces chers amis. Et je passe les heures nocturnes à embrouiller, dans ma tête, un poème. Je ne puis en livrer que quelques bribes à l’aube qui me regarde par la fenêtre:
“Il faut chanter tout ce qu’on aime, Exalter tout ce qui est beau. Et c’est pourquoi comme un poème, Je vais chanter les escargots”

LA « VILLE DES NOIRS », BALLY BAGAYOKO ET FRANTZ FANON par Rachid Benzine

Rabat, 18 mars 2026, 5h00 du matin. Terrasse de l’hôtel Tour Hassan. Le café fume. Dehors, la ville dort encore. Sur l’écran de l’ordinateur, une vidéo. Mardi 17 mars, matinale RMC. Apolline de Malherbe face à Bally Bagayoko.
Il vient d’être élu maire de Saint-Denis. Dimanche soir. Premier tour. Victoire écrasante. Il devrait célébrer. Mais il est là, sur un plateau télé, face à une journaliste qui lui pose une question. « Alors qu’un de mes confrères vous interrogeait sur la ville des rois, vous disiez que c’est aussi la ville des Noirs, est-ce que ça compte pour vous ? » Bagayoko ne cille pas. Son visage reste calme. Ses mains posées sur la table. Il répond.
« Ce n’est pas la ville des Noirs, c’est la ville donc des Rois, et du peuple vivant. »
Il vient de corriger une phrase qu’il n’a jamais dite.

Le café refroidit. Je repasse la vidéo. Encore. Fanon savait.
Frantz Fanon. Fort-de-France, 1925. Psychiatre. Martiniquais. Noir. Il étudie à Lyon. Il écrit Peau noire, masques blancs. 1952. Il a vingt-sept ans. Il y raconte une scène. Train. Lyon. Un enfant blanc le voit. L’enfant crie. « Maman, regarde le nègre, j’ai peur ! »
Fanon écrit : « Je ne savais pas encore que j’étais devenu un objet. Je me découvrais objet au milieu d’autres objets. » Le Blanc ne voit jamais le Noir. Il voit ce qu’il projette sur lui. La peur. Le désir. Le fantasme. La menace.
Apolline de Malherbe vient de faire exactement ça. « La ville des Noirs. »

Remontons. Dimanche 15 mars, minuit. LCI. Darius Rochebin interroge Bally Bagayoko. Victoire à Saint-Denis. Rochebin demande : comment définissez-vous votre ville ? Bagayoko répond : « La ville des Rois et du peuple vivant. »
Saint-Denis. Basilique royale. Nécropole des rois de France. Et aujourd’hui : ouvriers, immigrés, enfants de la République. Rois morts et peuple vivant. Phrase historique. Poétique. Inclusive. Mais dans le brouhaha du duplex, sur les réseaux sociaux, une autre phrase circule. « La ville des Noirs. »
Gilbert Collard la relaie. Jean Messiha la relaie. Emmanuel de Villiers la relaie. L’extrême droite tient son scandale. « Bagayoko dit que Saint-Denis est la ville des Noirs. Communautarisme. Séparatisme. » La fake news tourne. Lundi. Mardi matin.
Et mardi matin, Apolline de Malherbe reçoit Bagayoko dans sa matinale.
Elle ne vérifie pas. Elle ne réécoute pas la vidéo originale. Elle pose la question. « Vous disiez que c’est aussi la ville des Noirs. »
Elle vient de transformer une fake news d’extrême droite en question légitime sur un plateau de télévision nationale.
« On me fixe, dans le sens où l’on prépare un colorant. On me fixe, dans le sens où, quand les phénomènes commencent, on répand le fixateur. »
Le Noir n’a pas le droit de parler. Il a seulement le droit de confirmer ce qu’on projette sur lui. Bagayoko dit : « La ville des Rois et du peuple vivant. » Apolline entend : « La ville des Noirs. » Pourquoi ?

Parce qu’un maire noir, LFI, Saint-Denis, banlieue, immigration, c’est plausible qu’il dise « la ville des Noirs ». Dans l’oreille d’Apolline, formatée par les tweets de Collard et Messiha, c’est évident qu’il l’a dit. Elle ne vérifie pas. Pourquoi vérifier l’évident ?
« Je suis surdéterminé de l’extérieur. Je ne suis pas l’esclave de l’idée que les autres ont de moi, mais de mon apparaître. »
Bagayoko n’est pas maire parce qu’il a gagné les élections. Il est maire noir.
Il ne parle pas de sa ville. Il parle en tant que Noir. Tout ce qu’il dit est filtré par ce prisme.
Il dit : « Rois. » On entend : « Noirs. » Il dit : « Peuple vivant. » On entend : « Communautarisme.
Et Apolline de Malherbe, journaliste formée, expérimentée, reproduit cette mécanique sans même s’en rendre compte. Elle pose la question. Bagayoko corrige. Posément. « Ce n’est pas la ville des Noirs, c’est la ville donc des Rois, et du peuple vivant. »
Il ne s’énerve pas. Il ne dénonce pas. Il remet les mots à leur place. Comme s’il savait déjà. Comme s’il avait l’habitude.

Sur la terrasse de l’hôtel, Rabat s’éveille. Le muezzin appelle à la prière. Le ciel pâlit.
Je pense à Fanon. Lui aussi a vécu au Maghreb. Algérie. Tunisie. Blida. Il soignait les victimes de la torture coloniale. Il a vu ce que produit le refus de reconnaître l’autre pour ce qu’il est. Il a vu le chagrin. Pas le chagrin psychologique. Le chagrin comme catégorie politique.
Le chagrin de ceux qui doivent sans cesse remettre les mots à leur place. De ceux dont les phrases sont déformées avant même d’être entendues. De ceux qui demandent à être reconnus pour ce qu’ils disent vraiment, et à qui on refuse cette reconnaissance.
Apolline s’excuse quelques heures plus tard. Sur X. « Dans le brouhaha du duplex j’avais mal entendu ses propos dimanche soir minuit, et j’en suis désolée. Ses mots exacts étaient “ville des rois et du peuple vivant”. » Excuses acceptées. Incident clos.
Sauf que non.
La vidéo du duplex avec Rochebin est en ligne depuis dimanche soir. On entend clairement « Rois ». Pas de brouhaha. Pas d’ambiguïté. Il suffit de trente secondes pour vérifier. Apolline n’a pas « mal entendu ». Elle a écouté Collard. Elle a écouté Messiha. Et quand elle a reçu Bagayoko, elle avait déjà entendu « la ville des Noirs » avant même qu’il ouvre la bouche. Pourquoi n’a-t-elle pas vérifié ? Parce que ça lui semblait plausible. Un maire noir, LFI, Saint-Denis. Évidemment qu’il dit « la ville des Noirs ». Qu’est-ce qu’il dirait d’autre ?

« Le Noir n’a pas de résistance ontologique aux yeux du Blanc. » Bagayoko dit « Rois ». Apolline entend « Noirs ». Bagayoko parle d’histoire. Apolline entend de la race. Bagayoko parle de peuple vivant. Apolline entend du communautarisme.
Et maintenant, combien de gens croient que Bally Bagayoko a dit « la ville des Noirs » ?
Combien de gens ont cette phrase gravée dans leur mémoire, associée à son visage, à son nom, à sa ville ? Apolline s’est excusée. Mais combien ont vu l’excuse ? Combien ont vu la question ? La fake news ne meurt jamais. Elle circule. Elle mute. Elle laisse des traces.
Et Apolline de Malherbe lui a donné une légitimité qu’aucun tweet de Collard ne lui aurait jamais donnée. Parce qu’elle l’a posée comme question. Pas comme rumeur. Comme fait à vérifier. « Vous disiez que c’est aussi la ville des Noirs, est-ce que ça compte pour vous ? »
La question elle-même était déjà une violence.

Fanon l’explique : « Je suis l’esclave non de l’idée que les autres ont de moi, mais de mon apparaître. J’arrive lentement dans le monde, habitué à ne plus apparaître. Je demande qu’on me considère à partir de mon Désir. »
Bagayoko désire parler de sa ville. De son histoire. De ses Rois. De son peuple vivant.
Apolline lui demande de se justifier d’avoir dit « la ville des Noirs ».
Il n’a pas dit ça. Mais il doit quand même se justifier. C’est ça, le chagrin politique.
Pas la tristesse. Le chagrin comme structure. Le chagrin collectif de ceux qui savent qu’ils ne seront jamais entendus pour ce qu’ils disent vraiment. Qu’on projettera toujours sur eux. Qu’ils devront toujours remettre les mots à leur place.
Le chagrin de demander la reconnaissance et de se la voir refuser. De parler et d’entendre ses propres mots déformés. De ne jamais être un sujet, toujours un écran de projection. Ce n’est pas psychologique. C’est politique. Parce que ce chagrin dit quelque chose sur qui a droit à la parole. Qui a droit d’être entendu. Bagayoko a porté ce chagrin. Sur le plateau. Devant des centaines de milliers de téléspectateurs. « La ville des Rois et du peuple vivant. » Phrase magnifique. Phrase vraie. Mais combien l’ont vraiment entendue ?

5h30. Je ferme l’ordinateur. Le café est froid depuis longtemps. Rabat s’éveille complètement. Bruits de voitures. Lumière dorée sur les toits.
Je prends ma valise. Taxi. Aéroport. Vol pour Paris dans deux heures.
Dans quelques heures, je serai dans la ville où Apolline a posé sa question. Dans la ville où Bagayoko devra être maire. Dans la ville où ce chagrin circule, invisible, porté par ceux qu’on n’entend jamais vraiment.
Fanon est mort en 1961. À trente-six ans. Leucémie. Il n’a jamais vu l’Algérie indépendante.
Mais il a vu ce chagrin. Bagayoko le porte en 2026. Sur un plateau télé. Et moi, je le porte avec moi. Dans l’avion. Vers Paris.
Le chagrin collectif de ceux qui demandent juste à être entendus pour ce qu’ils disent.
Et à qui on répond : « Non. Nous savons mieux que vous ce que vous avez dit. »

GLUCKSMANN : MONSIEUR 0,34 % par Stephano Palombarini (sur X-Twitter)

J’ai rarement vu un personnage occuper autant d’espace pour la seule et unique raison que les médias ont décidé de le faire exister. Glucksmann ne représente rien, sauf un parti qui a deux députés sur 577 : 0,34% de l’Assemblée nationale.

TRAVAIL, FAMILLE, PATRIE ET ANTISÉMITISME par l’UJFP (Union Juive Française pour la Paix)
Travail, famille, patrie et antisémitisme : la droite et l’extrême-droite à la manoeuvre !
Derrière les attaques visant la FI et l’humour mal placé de son porte-parole sur la prononciation du nom d’un des plus grands pédocriminels de l’histoire récente, des glissements politiques de grande envergure et autrement plus alarmants se déploient.
C’est sans ambages que la ministre Aurore Bergé réutilise l’expression « Anti-France » contre la France Insoumise (qui visait explicitement les Juifs, les communistes, les francs-maçons aux pires moments de l’histoire de France récente), qu’une candidate LR à la mairie de Marseille reprend à son compte ce qu’était le slogan du régime de Pétain « travail, famille, patrie », et que le ministre de l’Intérieur autorise une marche néo-fasciste à Lyon. Il décide même de fermer le Centre d’histoire et de la déportation pendant la marche, durant laquelle les maifestant·es s’adonnent à des saluts nazis, peu de temps après que la présidente de l’Assemblée nationale ait organisé un hommage officiel à l’un des militants de ces mouvances dont la mort n’efface rien de ses engagements politiques. Le ministre de la Justice, Gérald Darmamin avait quant à lui écrit sur l’antisémitisme napoléonien comme modèle “d’intégration avant l’heure”, pour en revendiquer l’application aux musulmans de notre époque. Il y a quelques années, le président de la République avait lui-même réhabilité Pétain en “grand soldat”.
Créé par d’anciens de la Waffen-SS, le Rassemblement national représente toujours, de son côté, le parti du racisme, des idées fascistes et xénophobes.
Même s’il cherche à se blanchir, il cache mal la réalité de son projet de société. Tandis qu’un assistant parlementaire est récemment licencié pour ses tweets haineux, de nombreux néofascistes, monarchistes et identitaires, certains passés par des groupuscules dissous, militent activement au Rassemblement national. La députée Caroline Parmentier, stratège de Marine Le Pen, a écrit pendant trente ans dans le quotidien « Présent ». Elle y parle du « lobby juif », rend l’homosexualité responsable du sida et célèbre Pétain.
La généralisation de ces tropes antisémites sont l’expression d’un imaginaire collectif marqué par un antisémitisme profondément ancré au coeur de l’histoire occidentale. Dans une société par ailleurs traversée par le racisme, le sexisme et l’homophobie, ces préjugés culturalistes et essentialistes restent d’une terrible actualité, légitimés au plus haut niveau de l’État comme l’illustre un rapport récent sur les Frères musulmans commandé par le ministère de l’Intérieur, aux relents complotistes et islamophobes, s’inspirant des écrits d’une anthropologue complètement marginalisée dans le champ scientifique, qui allait jusqu’à affirmer, devant la représentation nationale, que les Arabes représentent les ⅘ des musulmans dans le monde ! On se choisit les experts qu’on mérite…
Dans ce contexte où jouer avec les mots de l’extrême droite et inverser les valeurs est devenu habituel, la polémique sur la prononciation du nom de Jeffrey Epstein n’est qu’un écran de fumée cherchant, outre à masquer les actions, crimes et complicités politiques de l’ancien résident de l’avenue Foch, à détourner l’attention et le débat public des glissements gravissimes de la droite et de l’extrême droite françaises vers un ethno-nationalisme à dimension racialiste et antisémite parfaitement destructeur.
L’UJFP soutient un projet de société inclusif et antiraciste dans lequel ni la haine des Juifs, ni celle des Musulmans ou des Arabes n’ont de place, un projet qui se place résolument du côté de l’émancipation sociale.
Non au retour de Barrès, de Maurras ou de Pétain !
La Coordination nationale de l’UJFP, le 13 mars 2026

 

Le « Moment Politique » de Jean-Luc Mélenchon, analyse de l’actualité « à chaud », est toujours intéressant à écouter. Il est d’ailleurs toujours visionné par des dizaines de milliers de militants d’internautes. C’est aussi une façon de découvrir Mélenchon en dehors des clichés véhiculés par les médias mainstream. Vers la fin de la conférence, analyse assez fine et assez surprenante des élections municipales sur l’ensemble du territoire. (C.S.).

VERS UNE NOUVELLE GAUCHE POPULAIRE ? par Jean-Luc Mélenchon (sur FB)

Au premier tour des élections municipales, on a constaté une percée électorale des Insoumis. Notre attention doit s’attacher à mettre en lumière les corrélations qui contribuent à l’expliquer. Quels condiments spécifiques l’ont réalisé ? D’habitude, c’est en comparant qu’on le trouve. Mais pour comparer, il faut fixer l’année de référence pour cette élection. Comparer les résultats à 2020 n’est pas significatif tant le vote en pleine période de Covid déchaîna l’abstention. Et comme les Insoumis n’étaient que très faiblement présents, cela survaloriserait excessivement nos résultats actuels. Je choisis pour ma part de comparer à 2014. Certes, le Mouvement Insoumis n’existait pas. Il fut créé en 2016. Et notre formation alors, le Parti de Gauche, n’était pas présent tout seul devant les électeurs comme cette fois-ci. Le PG en effet, était allié au PCF dans le cadre du Front de Gauche. Cela réduit la dynamique de la percée. Mais sans l’annuler, loin de là. Cette référence me paraît pertinente dans la mesure où elle met en scène la continuité de notre projet et ses résultats, au fil de ses évolutions.

À mes yeux, une composante essentielle fait notre résultat. C’est d’abord son ancrage social. Ici, la corrélation se fait avec le progrès de la participation au vote des quartiers populaires. À Lille, on le voit avec clarté. Quand la participation nationale perd six points et demi par rapport à 2014, Lille gagne quatre points et demi de participation supplémentaire. Le score des insoumis est alors multiplié par quatre ! La seconde est le niveau de présence de la jeunesse. Lille est la ville la plus jeune de France avec un habitant sur deux ayant moins de 30 ans. Quand une université est présente, ce facteur amplifie ses effets. Ainsi, la liste insoumise gagne 17 points au total. Enfin, la composition « nouvelle France » joue un rôle fédérateur.

La conjonction des trois facteurs se lisait à Lille dans la composition de la liste et aussi par l’identité ouvrière, issue d’un quartier populaire et de son engagement militant sur ce terrain, de la tête de liste Lahouaria Addouche. Le mix a aussi une conséquence : le recul des votes RN. À Lille, il perd six points depuis 2014.
Très satisfaisant mais pas encore suffisant. La participation dans les noyaux du bloc de rupture est encore trop faible. Il faut redoubler d’efforts jusqu’à l’échéance capitale de 2027.
Pour nous, le plus réjouissant et significatif est dans la tendance générale. Pour la première fois, nous progressons plus vite que l’extrême droite. En 2012, je disais « à la fin, ça se terminera entre eux et nous ». Depuis, nous savons que nous sommes engagés dans une course de vitesse avec eux. Nous partions de beaucoup plus loin qu’eux. La famille Le Pen est confortablement installée dans le poste de télévision depuis le début des années 1980. 56 ans après sa création, le parti de Jean-Marie Le Pen butte pour la première fois sur un adversaire plus dynamique que lui. Certes, notre course n’est pas portée par le vent médiatique dans notre dos. Mais cette fois, c’est clair. En termes de dynamique, c’est nous qui avons pris la main.

Par rapport à 2020, dans les communes de plus de 100 000 habitants, le RN progresse, c’est vrai : +6,5 points. Mais les Insoumis progressent plus vite : +8,5 points. Nous doublons notre score à Nantes ou Montpellier, quand le RN divise le sien par deux ; nous le quintuplons à Toulouse quand le RN divise le sien par deux. Autre phénomène extrêmement intéressant : le recul majeur du RN dans les banlieues, en particulier populaires, dans lesquelles il progressait pourtant ces dernières années. Il régresse là où il est présent : reculs à Bron et Saint-Priest en banlieue lyonnaise, à Roubaix, à Athis-Mons ou Villeneuve-Saint-Georges. Plus marquant encore, il a totalement disparu de nombreux endroits où il avait fait plus de 15 % en 2014 : Chelles, Vitry-sur-Seine, Villejuif, Les Mureaux, Villeneuve-d’Ascq, Meyzieu, Tournefeuille, etc.

C’est une démonstration politique : le recul de l’abstention est l’antidote antifasciste. La légère progression du RN par rapport à 2014 est surtout concentrée dans des plus petites communes. Même s’il faut relativiser ces résultats quand on sait que dans les petites communes, le fait qui domine l’élection, c’est la liste unique : c’est le cas dans 7 communes sur 10 ! Notons que nous avons tout de même remporté trois victoires au premier tour dans des communes de moins de 1000 habitants. Dans les communes de taille intermédiaire, La France insoumise ne démérite pas non plus. Dans les communes de moins de 50 000 habitants, les insoumis se qualifient au second tour ou dépassent les 10 % dans 118 communes et dans 91 communes de moins de 30 000 habitants.
Au total, vu du point de vue de la dynamique d’ensemble, la figure du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, élu au premier tour dans la plus grande ville d’Île-de-France après Paris, est davantage qu’un succès électoral. C’est un changement d’époque. Une stratégie est entrée en résonance avec un état du pays et l’activité d’une force militante de masse.

Le deuxième tour va répondre à plusieurs questions désormais importantes. Les candidatures LFI à la tête de listes d’union vont-elles réussir là où la gauche traditionnelle a échoué depuis deux ou trois élections municipales comme à Limoges, Toulouse et d’autres ? Les flots d’insultes et d’accusations absurdes auront-ils démobilisé l’électorat réuni par la vieille gauche traditionnelle ? Plus fondamental encore. Comment le modèle Roubaix peut-il fonctionner ailleurs dans le pays ? À Lille où n’existe aucun risque de droite, la percée insoumise va-t-elle confirmer sa dynamique et gagner ? Cela signerait la naissance possible d’une nouvelle gauche partout où l’on accepterait de tourner la page du naufrage de la NUPES et du NFP dans les trahisons du programme et des combinaisons avec la Macronie.

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