Avec le “frite-concert”, Semal réinvente le dîner spectacle : LA CHANSON EN MODE MAYO

Hier soir, j’ai modestement tutoyé la pompe, ce champagne du pauvre, et la Friterie de la Barrière, au Comme Chez Nous, pour fêter dignement la réouverture des restos et des théâtres. Pile-poil pour l’ouverture de l’Euro de football.

 
Dès samedi, open bar aux terrasses, avec écran géant en mode vuvuzela, et métro de cinq heures aux pourtours des comptoirs. Ce que Jung appelle la “synchronicité”, Breton, “le hasard objectif”, et le journaliste lambda, le “complotisme”.
Ne boudons toutefois pas notre plaisir. Il se fait rare en ces temps de “déconfinement” déguisé en supplice chinois.
Vous lirez ci-contre, sous la plume de “Still Standing For Culture”, tout le mal qu’il faut penser de cette “réouverture” en trompe-l’oeil, qui assigne à la Culture sa concession perpétuelle dans l’enclos des pestiférés ventilés à l’Artemisia.
Pour les prolos et les tricards du secteur, auxquels je m’enorgueillis d’appartenir depuis près d’un demi siècle, cela ne change toutefois pas grand-chose.
Je n’ai pas attendu le coronavirus pour être confiné dans les marges de la société du spectacle, des stories d’Instagram et des hits qui paradent. C’est le prix à payer pour une vie de liberté dans le travail et d’insoumission dans le champ politique.
Mais à ce parcours du combattant, généralement choisi et assumé, s’ajoutent aujourd’hui les contraintes de l’âge, dont je subis comme tout le monde les effets parfois délétères.
Car si l’on n’a pas su accumuler, au fil des ans, un moelleux capital médiatique, dont la force d’inertie vous préservera alors de l’anonymat, vieillir devient vite un motif d’exclusion, dans un secteur musical qui a toujours privilégié la chair fraîche, les visages d’ange, les publics pré pubères et la rotation du capital.
On a certes raison, dans les milieux autorisés, de dénoncer aujourd’hui le poids de la société patriarcale, du pouvoir des “hommes blancs de plus de 50 ans”, et la minorisation des femmes et des minorités.
Mais le mot important, dans cette phrase, c’est “pouvoir”.
Et il ne faudrait pas que ce juste combat masque d’autres motifs d’exclusion – comme l’origine de classe, ou l’âge du capitaine.
Croyez-moi. Sur le ring musical de l’été, un vieux chanteur bleu blanc belge ne tiendrait pas dix seconde face à une jeune chanteuse estampillée “diversité”. C’est la loi du genre.
A ceux et celles qui en douteraient, je conseille la lecture de “La Vieillesse”, de Simone de Beauvoir, qui ne fut pas seulement une icône du féminisme. Livre terrifiant, mais instructif, et qui nous concernera tous et toutes un jour.
Sauf à proclamer donc un cancer fulgurant, qui sollicitera peut-être l’empathie nécrophage de programmateurs distraits, j’ai autant de chance d’être programmé aux futures Nuits du Bota, ou sur la grande scène d’Esperanzah, que Jan Ceulemans de se retrouver samedi prochain dans le onze de base de Martinez.
A quelque chose, malheur est bon. Les vieux fous peuvent tout se permettre. Et tant mieux si, comme on dit chez nous, je n’ai plus toutes mes frites dans le même paquet.
Depuis quarante ans, j’ai toujours dû forger mes propres outils d’expression pour simplement pouvoir continuer à vivre et travailler. Pour quitter le monde artificiel des écrans tactiles et des réunions Zoom, pour l’échanger contre un face-à-face dans la “vraie vie”, voici la prochaine aventure que je vous propose en libre-service : le “frite-concert”. Interview schizophrène par “les porteurs du projet”.

Claude & Semal, le 11 juin 2021

Claude: Cela fait longtemps que tu ne t’es pas interviewé toi-même. Pas trop stressé ?

Semal: C’est comme de rouler en bicyclette. On ne perd jamais la main.

Claude: Tu veux dire la pédale.

Semal: Restons poli. Tu vas encore jeter un soupçon sur ma très classique hétérosexualité.

Claude: Foin des bavardages ! On n’est pas payé à la ligne. C’est quoi encore, cette connerie de “frite-concert” ?

Semal: Comme tu le sais, j’ai toujours aimé faire la cuisine. Quand j’étais gamin, à la maison, les enfants avaient la responsabilité du repas une fois par semaine. Dans la cuisine de ma grand-mère, j’observais et je guettais ses secrets de fabrication. Et quand j’ai commencé à vivre en couple, c’est toujours moi qui faisais la bouffe. Bref. Quand
j’ai monté le spectacle “A la frite!”, avec Michel Carcan, Agnès Limbos, Laurence Warin et Manu Mathieu, sous un chapiteau sur le parking du Théâtre Public, nous avons fait tous les soirs des frites pour cent spectateurs. Deux cents même, le week-end, car on avait dû doubler les séances en fin de semaine. Et quand on a repris le même spectacle au Théâtre de Liège, je commençais ma journée à midi, en pelant mes vingt kilos de patates sur le trottoir.

Claude: Bref, tu as copié Zenel et Laujol.

Semal: Objection, votre honneur. Notre spectacle a été créé deux ans avant le leur. Ils le savent bien : nous avons eu le même producteur. Mais les bonnes idées appartiennent à tout le monde.
Et puis Zenel, c’est son vrai métier. Moi je ne suis qu’un amateur inspiré. Mon plus beau fait d’armes, c’est d’avoir fait tout seul des frites pour cinq cent trente personnes, à la fête de mon village, à Saint-Sulpice d’Excideuil.

Claude : En les pelant ???

Semal : Non, c’étaient des frites fraîches locales, prédécoupées en sacs de dix kilos. Mais quand même ! Ma botte secrète : j’avais amené dix kilos de blanc de boeuf dans ma valise, car on n’en trouve pas dans les grandes surfaces du sud-ouest de la France. Le lendemain midi, au déjeuner de l’équipe, j’ai été accueilli par des applaudissements comme si j’avais traversé la Manche tout seul à la nage.
Une légende est née : “Les Belges savent faire des frites”. Comme en plus, j’avais amené en camionnette ma friteuse 18 litres PRO, ils doivent s’imaginer que tous les Belges ont une usine à frites dans leur coffre
(rires).

Claude : OK pour les frites. Mais quel est le rapport avec le concert ?

Semal : En théorie ou en pratique ?

Claude : Les deux, mon général.

Semal : Théoriquement, c’est une déclinaison du dîner-spectacle.
La musique a souvent été liée à la bouffe et aux libations. La buvette, c’est souvent le nerf de la guerre. Car les mêmes, qui rechignent à sortir 10 euros comme entrée, en dépenseront 50 au bar en tournées.
C’est le principe même de l’économie artisanale du “cabaret”. Même dans les grandes salles, j’ai encore connu, à l’Ancienne Belgique, les serveuses en tablier blanc qui t’apportaient tes commandes sur les longues tables perpendiculaires à la scène.

Claude : Et le concert ? Le concert ! Le concert !

Semal : La bouffe, c’est un autre accès à la sensualité. Un autre accès au plaisir. Je ne me fous pas des gens : pommes de terre fraîches pelées à la main, double cuisson au blanc de boeuf, mayonnaise maison, sauce fraîche à la ciboulette, et la petite dernière, la Périgourdine, au jus de truffe mixé.
Il faut absolument sortir des écrans. Retrouver le concret des comptoirs, des sourires, et la poésie de la mayonnaise. La tête, le coeur, le ventre. Retrouver le plaisir et le hasard des rencontres. Beaucoup de choses passent par la bouche.

Claude: Mais tu deviens carrément cochon !

Semal : C’est une image. Les frites, c’est bien sûr aussi une ruse de guerre. Une façon d’exister au milieu de cent types qui vous pèlent les couilles. Moi, je pèle les patates. “Ce que je fais, aucune bête ne l’aurait fait”. Aucun chanteur non plus. Saint-Exupéry.

Claude : Et donc, tu sers les frites, tu vas te laver les mains, et tu chantes tes chansons. J’ai tout compris ?

Semal : Plus ou moins. Je crois quand même que je changerai aussi de chemise. Mais oui, en gros, c’est ça.
J’occupe dans la chanson en Belgique une place un peu particulière. J’ai sorti il y a trois ans une intégrale de mes douze albums de chansons. Certains de mes spectacles de chansons ont dépassé les vingt mille entrées. Dans toutes les petites villes de Wallonie, dans toutes les communes de Bruxelles, il y a toujours 50 ou 500 personnes qui me connaissent. Mais souvent, plus personne ne m’y programme.
Et donc, depuis quelques années, je pratique l’auto-organisation, je sollicite des concerts chez l’habitant, des concerts “au chapeau”, pour toucher ce public disponible mais délaissé.
Dans ce réseau, je tourne en formule “légère”, accompagné par Pascal Chardome à la guitare et aux claviers. Dans la grande majorité des cas, cela fait de super soirées, et cela paye nos deux salaires.
Mais nous n’en faisons qu’une dizaine par an. Avec le concept du “frites concert”, j’espère doubler ou tripler ce chiffre.
Cela dépendra toutefois surtout de la réactivité des organisateurs et du public. Si la proposition accroche, tant mieux. Si cela n’intéresse personne, tant pis. Comme disait Tonton Georges, je la remettrai dans ma guitare. Je m’inventerai autre chose, et mes frites, je les boufferai moi-même
(rires).

Claude: Des pistes pour concrétiser la chose ?

Semal : J’ai eu un premier contact, amical et technique, avec les “Baladins du Miroir”, sur leur beau terrain de Jodoigne, puisque le projet a aussi une dimension “foraine”. Il fut question d’un “concert test”, et de la construction d’un module de transport. Les quinze litres bouillants de ma friteuse PRO se sont déjà renversés deux fois pendant le démontage, ce qui mérite sans doute, et un habillage esthétique, et un appareillage de sécurité.
J’ai un autre contact, plus récent, avec la Tricoterie à Saint-Gilles – où j’avais organisé en 2013, avec le futur noyau du FACIR, les premiers “Etats Généreux de la Musique”.
Je cherche en effet un point de chute régulier, dans la région bruxelloise, où la formule “frite-concert” pourrait être régulièrement proposée au public. Mais le développement concret du projet dépendra surtout de sa diffusion… et donc de vous.

Claude : Concrètement, comment fait-on pour te contacter ou avoir des infos ?

Semal : Mon mail est public : claude.semal@gmail.com. Je vous répondrai sans faute dans la semaine.

Claude : Il me semblait jusqu’ici que tes chansons se suffisaient à elles mêmes. Ce supplément de mayo, n’est-ce pas un peu vain ? Une concession au “storytelling” de cette “société du spectacle” que tu dénonces par ailleurs ?

Semal : Tout est vain, à commencer par nos propres existences. Rien n’a de but ni de sens, si ce n’est les chemins et les plaisirs que nous construisons ensemble. Et il y a pire dans la vie que de manger de bonnes frites avec de bonnes sauces en écoutant de bonnes chansons. Non ?

Propos recueilli par Claude & Semal le 11 juin 2021

2 Commentaires
  • anne collard
    Publié à 18:37h, 20 juin

    Bravo Claude pour les frites et merci Semal pour les chansons ! A bientôt.
    La tricoterie ça m’arrangerait…..

    • Semal
      Publié à 19:53h, 20 juin

      J’en discute cette semaine avec l’équipe, mais cela semble bien s’annoncer !

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