CE QU’HÉBERGER UN “SANS-PAPIER” VEUT DIRE par Marie Wiener

Un ami, extérieur au réseau d’aide aux réfugiés, me demandait de féliciter l’un de mes hôtes pour son opiniâtreté dans ses démarches d’intégration. Sans aucune formule affectueuse pour moi, ni aucune allusion au soutien que je lui ai apporté et continue à lui assurer.
Je lui ai répondu sèchement.
C’était une erreur, ça ne sert à rien de marquer agressivement nos différences de perception.
Je m’explique.
Nous autres hébergeuses et hébergeurs savons ce qu’implique notre action, ce qu’il faut manifester de constance et de confiance à ces filles et ces gars pour espérer qu’elles et ils restent debout. Nous essayons de les accompagner sur leur route pleine de chicanes et de gros cailloux. Dans ce réseau, cet “autre monde désirable et possible, et qui est dans celui-ci”, comme aime à le rappeler Delphine, ce réseau où “Love is all!”, comme le clame Nathalie, je me suis fait quelques solides amitiés.
Il y a d’abord Judith, bien sûr, avec laquelle j’ai beaucoup fonctionné en binôme: elle hébergeait tous les éclopés de la terre, et moi je les accompagnais à l’hôpital.
J’ai renoué avec Diane, la mère d’un ami d’enfance de ma fille, qui a suivi un gars en France puis en Norvège. Au bout du monde, elle lui trouvait logement et avocate. Et après des années – car ce fut une affaire non pas de mois mais d’années – ce grand gaillard charmant a obtenu l’asile en France.
J’ai retrouvé Coline, trentenaire que j’ai vu naître, oratrice posée et percutante de tant de manifestations pour la régularisation (et pas que: avant et pendant, organisatrice infatigable, avec Marianne notamment).
Il y a Ximena, amie fidèle de toujours, dont j’ai découvert inopinément qu’elle se levait aux aurores toutes les semaines pour assurer son tour des petits déjeuners des “cuistots solidaires”.
Il y a Franck (le spécialiste des injeras), Marc (qui m’a expliqué comment héberger en temps de confinement), Nico et Isa (fournisseurs de fruits, de pain et de tartes)…
Il y a Dominique et Françoise aussi. Elles n’hébergent pas, ou plus. Elles sont bénévoles à la Porte d’Ulysse. Et ce dernier mois, elles ont préparé des dossiers de régularisation pour les grévistes de la faim du Béguinage et de l’ULB. A nous trois, nous aimons nous organiser de belles promenades et de bons petits gueuletons, au cours desquels elles m’initient au théâtre contemporain et à la littérature belge.
Nous nous entre-félicitons souvent pour ce que nous faisons. Pas par politesse mondaine. Je pense plutôt que c’est parce que nous savons “l’épaisseur” de nos engagements, nous savons ce que, régulièrement, l’une et l’autre nous encaissons. Nous savons que poser les questions règlementaires du dossier à la personne qui vous fait face, pâle comme la mort parce qu’elle relève d’une grève de la faim, question du genre “Etes-vous affilié à des activités culturelles ou sportives?”, ça vous poursuit (Louise Monville, 23 ans).
Dernier exemple vécu: j’ai proposé d’héberger un gars au sortir d’une hospitalisation. Isabelle, qui assure son suivi médical, me l’amènera à 14h. A 13h15, elle m’informe que St Pierre préfère le garder, son cas est complexe et des examens sont encore programmés. Elle est allée pour rien au centre ville, elle a dû trouver et payer un parking, trouver dans les couloirs de l’hôpital la personne habilitée à lui expliquer pourquoi notre ami ne sortirait pas. Elle va rentrer chez elle les mains vides, après une séquence frustrante. Ca ne l’empêche pas de me remercier quand je lui dis que je reste disponible pour recevoir notre ami plus tard, me remercier pour ma souplesse… Je n’ai rien fait, moi! J’avais juste légèrement adapté mon emploi du temps pour être à la maison à l’heure prévue. Mais elle me remercie et c’est bien, c’est comme ça entre nous. Ca resserre les liens, assure la solidité du filet de rattrapage qui continuera à être bien nécessaire.
J’espère que mon ami du début lira ceci, comprendra et ne m’en voudra pas trop?

par Marie Wiener

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