DES ANNULATIONS ANNONCÉES TROP TARD par Bernard Hennebert (lu par Jean-Marie Chazeau)

Pour écouter l’article de Bernard lu par Jean-Marie, cliquez sur le lien ci-dessous.

Avec le présent siècle, les ouvertures de réservations pour des spectacles ont progressivement commencé de plus en plus tôt. On en est au stade où leurs annonces dans la presse écrite doivent mentionner de plus en plus souvent … l’année du jour de leur déroulement ! Se développent ainsi des stratégies de communication industrielle pour pousser le public à se précipiter pour acheter ses tickets le plus tôt possible.

Il y a de moins en moins de scrupules à annuler ou reporter un spectacle si les réservations battent de l’aile, notamment parce que la communication avec le public est facilitée par l’envoi de courriels.
Et donc, comme les règles sont mal, voire pas du tout définies, vient le sujet complexe du faut-il rembourser, ou pas, et quoi, et comment, et dans quels délais. Avec plein de questionnements connexes comme celui-ci, qu’une actualité me permet de proposer à votre réflexion.

Il n’existe pas de règle précise concernant le moment précis où l’organisateur doit annoncer l’annulation de son activité culturelle au public. Cela lui permet de continuer à vendre des tickets le plus tard possible à des publics qui ne viendront même pas au spectacle, car leur artiste préféré est absent, et le groupe qui le remplace les indiffère.

En 2001 déjà à Zeebrugge

Cette thématique ne date pas d’hier.
Dans Le Soir du jeudi 12 juillet 2001, Ph. Mn. dévoile : « Alors que la nouvelle était connue depuis vendredi dernier (le 6 juillet 2001), nous déplorons d’apprendre officiellement et seulement aujourd’hui des organisateurs, la défection de Nikka Costa à l’Axion Beach Rock, ce samedi 14 juillet 2001 à Zeebrugge ». Pourquoi cette mauvaise humeur journalistique ? On constate que la mise au congélateur de la divulgation de cette annulation a permis la publication d’une interview de l’artiste dans le MAD, le supplément culturel du mercredi de ce quotidien, dans l’édition datée du mercredi 11 juillet 2001.
Cet entretien faisait bien entendu indirectement la promotion globale du festival, et le service de communication de celui-ci n’avait sans doute pas intérêt à ce que l’article soit supprimé en dernière minute.

Pas de Mosimann au Festival Insolent

Un quart de siècle plus tard, un problème analogue, causé par le retour de la Star Academy 2026 en direct sur TF1 agace une partie du public sur la toile. Mosimann est l’une des têtes d’affiches du Festival Insolent qui se déroule le 24 octobre 2026 en Bretagne (prix du ticket : 48€).
Sur la page Facebook Festivalinsolent, le communiqué du 29 septembre 2026 est simplement intitulé « Acid Arab remplace Mosimann ».
Voici son texte intégral : « Nous sommes au regret de vous informer que, pour des raisons indépendantes de notre volonté liées à des contraintes de planning, Mosimann ne pourra pas assurer son show initialement prévu le samedi 24 octobre 2026 dans le cadre du Festival Insolent. Mosimann ayant été nommé nouveau directeur de la Star Academy, nous sommes conscients de l’opportunité qui s’offre à lui et nous ne pouvons que le féliciter. Mais bonne nouvelle : Acid Arab viendra faire vibrer le Festival Insolent (s’ensuit quatre lignes élogieuses de présentation du groupe remplaçant). L’équipe du Festival Insolent ».

Sur cette page Facebook, la majorité des réactions du public sont outrées.
Ainsi, Justine : « Ça fait un moment qu’il a été nommé directeur et que tout le monde se doutait que ça allait donner ça. L’annonce arrive très tard et ce n’est pas respectueux pour le public, qui continuait de prendre des places en grande partie pour lui ». Justine a bien raison. En effet, le festival se déroule un samedi, le jour où TF1 a l’habitude de consacrer la soirée en direct à la compétition de la Star Academy, année après année.
Or, l’annonce de la nomination de Mosimann comme directeur pour la saison 2026 a été faite en grande pompe (pendant 1/2 heure d’antenne environ) dans l’émission Quotidien sur TMC, le 7 septembre 2026.
Pour respecter son public, l’équipe du Festival Insolent aurait donc dû directement annoncer la non-participation de Mosimann à son activité, pour éviter que les usagers attirés par cet artiste n’achètent en vain leurs tickets pendant trois semaines.

À noter, et ce n’est pas le moins grave, que ce communiqué du 29 septembre 2026 fait totalement l’impasse sur le remboursement ou non du public – s’il n’a pas l’intention d’assister au spectacle du groupe remplaçant.
Remboursé ? Pas remboursé ? Le silence à ce sujet est une manipulation indigne du public, qui a accepté d’acheter longtemps à l’avance un « service » qui n’aura finalement pas le même contenu.

Au moins trois jours avant l’événement

Le mode d’annulation du Solidays, le festival de Longchamp prévu du 26 au 28 juin 2026, ouvre une réflexion complémentaire.
Dans Télérama, le 19 août 2026, un éditorial d’Éric Delhaye parle de « l’improvisation des autorités », rappelant l’existence de festivaliers « prévenus à la dernière minute et qui en sont pour leurs frais ».
Il ne s’agit pas ici d’un problème de remboursement de tickets, car l’hebdomadaire note aussi que « Les festivaliers disposent de deux mois pour faire leur demande de remboursement grâce à la plateforme See Tickets, qui gère la billetterie de l’événement ».

Par contre, qu’en est-il des frais annexes dépensés à l’occasion du déplacement lorsqu’on vient de loin à ce festival (transports, nuits d’hôtel) ? On sait que la pratique habituelle est de ne pas rembourser, à l’inverse de ce qui se passe dans certains cas en Europe pour des vols d’avion annulés.

À Paris, les très fortes chaleurs ont commencé le 18 juin et ont duré jusqu’au 2 juillet – avec un record de température observé le 24 juin. Le festival commence donc plus d’une semaine après le démarrage concret de la cause matérielle qui va l’anéantir. Pour son premier jour, le vendredi 26 juin, la préouverture est fixée à 15H00, l’ouverture à 16H00 et le conseil est donné aux festivaliers de se présenter avant 18H00.
La préfecture de police de Paris annonce officiellement, dans un communiqué de presse diffusé ce jour-là vers 10H00, qu’il faut annuler l’événement pour cause de canicule. Le site du Parisien relaie cette information à 10H14, et France Info, à 10H25. Le public peut donc prendre connaissance de l’inutilité de se rendre à Longchamp seulement cinq heures avant l’ouverture des portes.
Cette information intéresse beaucoup de monde, la précédente édition ayant attiré plus de 250.000 spectateurs.

L’exemple est pertinent, car les prévisions météo étaient très précises près d’une semaine avant ce 26 juin. Si la préfecture avait annoncé au public sa décision trois jours plus tôt, des milliers et des milliers d’acheteurs de tickets auraient sans doute pu annuler leur déplacement – et au moins une partie non négligeable de ce qu’il leur a coûté. Le réchauffement climatique aurait dit merci à le préfecture.

Pour éviter des pétitions entièrement justifiées qui réclameraient de plus en plus fort des remboursements annexes, il faut mettre en place l’obligation d’annoncer une annulation ou un report au plus tard trois jours complets avant le démarrage d’une activité. Sauf bien sûr en cas de force majeure (comme une maladie de dernière minute). Sans considérer bien sûr comme motif valable une vente insuffisante des tickets – pour ne prendre qu’un exemple fréquent !

Et les grèves « sauvages » ?

Une lettre d’André intitulée « La grève et la douloureuse », publiée dans le courrier des lecteurs du Télérama du 20 mai 2026, va également dans ce sens. Celui-ci regrette d’avoir reçu de l’Opéra Bastille de Paris un e-mail d’annulation à 16H34, seulement trois heures avant le début de la représentation du 5 mai 2026 de « Rusalka » de Dvoràk, pour laquelle il avait acheté ses tickets. La cause de cette annulation est une grève d’une partie du personnel. Pour André : « Le monde de la culture n’est-il pas régi par des lois communes nécessitant un temps de préavis? Je doute qu’un préavis de trois heures soit légal. Si j’entends bien que les Franciliens qui avaient un billet ont eu, soit la possibilité de rester chez eux, soit d’y retourner, quid du provincial qui doit a minima prévoir un aller-retour et une nuit d’hôtel ? Ne pourrait-on contraindre l’organisateur à prévenir les spectateurs au moins 24 heures à l’avance ? L’Opéra Bastille ne se sent nullement responsable de cette situation. Il est d’ailleurs tout-à-fait impossible de contacter un interlocuteur avec qui évoquer la situation ».

Le site Resmusical nous apprend que, le lendemain, d’autres annulations, pour un motif analogue, ont touché des représentations de « Roméo et Juliette » toujours à l’Opéra Bastille, et « La Dame aux camélias » au Palais Garnier.
Les réactions d’internautes sont nombreuses et le plus souvent négatives.
Patrice, qui devait venir de Royan en train : « J’ai trouvé particulièrement lamentable d’être prévenu de cette annulation quelques heures seulement avant la représentation». Martine: « Je n’ai reçu aucun e-mail, ni aucun SMS pour me prévenir et je suis une abonnée fidèle ». Caroline a vécu plusieurs annulations dues à des mouvements de grève : « Les conditions d’information des spectateurs n’ont pas changées! Aucune anticipation, aucune annonce de préavis et les gens sont prévenus au dernier moment ». Delmas : « Quel manque de respect du public qui réserve et vient de loin. On est pris en otage ». Gérard: « Des semaines d’attente et de joie à l’idée de passer un bon moment, beaucoup d’argent perdu à notre niveau (125 euros, c’est énorme pour nous), tout ça pour un SMS laconique ».
Tissiet : « Je fais partie de ces provinciaux qui ont réservé depuis longtemps, avec billets de train et hôtel… Aucun respect vis-à-vis de ce public qui leur permet de vivre ».

Il ne s’agit pas ici de s’opposer de quelque façon que ce soit aux grèves. Aucune solution n’est sans doute possible pour l’usager culturel lorsqu’elles sont sauvages. Par contre, lorsqu’il y a eu l’envoi d’un préavis, l’organisateur ne devrait-il pas prévenir le plus rapidement possible les personnes qui ont acheté des tickets et dont il détient les coordonnées? Quant aux syndicats, pourquoi ne respecteraient-ils pas également ces autres travailleurs durant leurs activités de loisirs?

Le Code indique « dans les plus brefs délais »

Se serait-il pas temps de légiférer à ce sujet au niveau européen ?
Notons qu’en Fédération Wallonie Bruxelles, ce type de pratique peut donner suite à plaintes de la part des spectateurs, et cela depuis plus 20 ans.
Le point 3 du Code des usagers culturels, qui doit être respecté par les 4.000 organisateurs subventionnés, exige en effet à ce propos une information « dans les plus brefs délais ».
Voici ce point 3 en entier : « Informer les usagers dans les plus brefs délais, en cas de modification substantielle ou d’annulation de l’activité culturelle concernée (qu’elle soit occasionnelle ou permanente). Prévoir au moins des modalités de remboursement des usagers dans les deux hypothèses, si l’accès à l’activité culturelle est payant ».

Bernard Hennebert

 

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