« DOCKERS », L’ARCHE DE NOÉ

Ce site citoyen, gratuit et bénévole, et dédié à « l’intermittence », souligne en miroir l’impréparation et les incohérences du nouveau statut des « travailleurs et travailleuses des arts ». Interview d’Anne-Catherine Lacroix, juriste, et de Nicolas Bier, monteur cinéma.

Un joli nom, DOCKERS. Un peu trop couillu, peut-être, par les temps « queer » qui courent – mais qui sent la sueur du travail, et qui est déjà tatoué là où il faut.
DOCKERS évoque ces travailleurs du port qui louaient leurs bras à la journée, bonnets sur la tête, pour décharger les marchandises des bateaux. Puis restaient là sur le quai, « désœuvrés », à attendre l’arrivée du prochain navire. Les premiers travailleurs « intermittents ».
Même si c’est plutôt autour de l’industrie du cinéma, à Paris, avant et après la Deuxième Guerre Mondiale, que ce régime de travail particulier fut appliqué aux travailleurs des arts – avec son mélange très caractéristique de « jours chômés » et de « jours prestés ».
Une variante du statut des « marins-pêcheurs » (souvent cités en Belgique par nos camarades Von Sivers et Donato), dont le travail saisonnier, à courir au cul des morues, a pu servir de « modèle » et de jurisprudence à la reconnaissance d’un « travail intermittent » spécifique aux travailleurs du spectacle.

Au tout début de cette année 2024, la toute jeune association « DOCKERS » avait organisé une soirée d’information et de rencontre à la « Tricoterie » à Saint-Gilles. 400 personnes s’y sont bousculées – et 200 supplémentaires s’y seraient certainement jointes si la taille de la salle l’avait autorisé.
C’est dire si le besoin d’information est fort parmi les « travailleurs et travailleuses des arts » – d’autant plus que leur « nouveau statut » est entré en application à la date du premier janvier.
J’ai rencontré Anne-Catherine Lacroix, juriste, et Nicolas Bier, monteur cinéma, qui sont à l’initiative de ce beau projet. Interview matinale et tranquille au café « Le Soleil », dans le centre de Bruxelles, pendant que 1300 tracteurs bloquaient tout le reste de la capitale.

Claude : Si j’ai bien compris, « Dockers », c’est à la fois une association, et une plate-forme sur laquelle les travailleurs et travailleuses des Arts peuvent gratuitement s’inscrire, pour vérifier si elles et ils remplissent les conditions pour ouvrir leurs droits au chômage en général – et au chômage « artiste » en particulier. C’est bien cela ?

Nicolas : En gros oui, mais je vais un peu préciser. Nous sommes structurés sous la forme d’une ASBL. Et s’il est vrai que la plate-forme s’adresse aujourd’hui plus particulièrement aux intermittent·es du secteur culturel, pour les informer des conditions d’ouverture ou de reconduction de leurs droits au chômage, elle est en fait ouverte à tout le monde. Une des « entrées » de la plate-forme concerne d’ailleurs le « régime général ». Si tu es boulanger ou chauffeur de bus, elle peut donc également te renseigner. C’est un outil qui fonctionne déjà mais que nous voulons continuer à développer.

Claude : Cela me troue le cul qu’avec des règles d’accès au chômage de plus en plus complexes, qui plus est en mutation permanente, un tel outil numérique ait dû naître d’une initiative citoyenne bénévole. Et pas des services consacrés de l’ONEM, du Ministère de la culture, de l’état, des syndicats ou des organismes de paiement. Même la plate-forme numérique en principe dédiée au nouveau « statut », « Working in the Arts » (WITA), ne semble toujours pas opérante ! C’est quoi, ce « binz » ?

Anne-Catherine : Oui, je sais. Je n’ai pas d’explication.

Nicolas : Moi non plus. Mais ce n’est pas la première fois que des citoyens prennent des initiatives, et qu’elles sont ensuite seulement reconnues et aidées par les pouvoirs publics.
A chaque fois qu’on a rencontré un pouvoir institutionnel, car cela fait quand même cinq ans qu’on travaille là-dessus, ils se sont étonnés : « Quoi, cela n’existe pas déjà ? Super idée ! ». Ben oui, mais ils auraient pu commencer par là.
Si cet outil avait existé plus tôt, il nous aurait par exemple aidé à mieux mesurer les conséquences de la réforme, en testant ses différents paramètres.

Claude : Nicolas, toi tu es intermittent comme monteur au cinéma. Et toi, Anne-Catherine, tu donnes des conseils sociaux et juridiques à « l’Atelier des Droits Sociaux ». C’est ça qui t’a donné envie de rejoindre le projet ?

Anne-Catherine : Comme cet outil n’existait pas, je faisais de plus en plus souvent simplement le boulot d’une calculatrice – qui est la partie la moins intéressante de mon travail. Mon métier, c’est d’expliquer leurs droits sociaux aux gens, pas de faire des « bêtes » calculs de C4. Et de fait, depuis que DOCKERS existe, je suis déchargée de cet aspect purement « technique » – même si, par ailleurs, la mise sur pied de DOCKERS m’a aussi demandée beaucoup de temps et d’énergie !

Claude : Quels retours avez-vous eu de votre conférence à la Tricoterie ?

Anne-Catherine : On avait au départ pensé à un « simple moment de rencontre conviviale » (rire)… On a été un peu dépassé par les évènements ! Beaucoup de gens étaient en questionnement ou en panique par rapport à la « réforme » et à ses conséquences – puisqu’elle venait d’entrer en vigueur au premier janvier.

Nicolas : Les gens étaient en déficit d’information, et étaient je crois surtout là pour ça ! Les trois-quarts ne connaissaient même pas l’existence de notre plate-forme.

Claude : Quelle est la fréquentation actuelle du site ?

Anne-Catherine : En neuf mois d’existence, nous avons eu 1900 inscriptions – et près de 20.000 contrats « encodés ». Sans faire vraiment de « publicité », nous recevons encore une dizaine d‘inscriptions par jour, avait des « pics » chaque fois qu’on parle publiquement de nous.

Claude : Attendez-vous à un « pic » demain (rires).

Anne-Catherine : Il y a parfois 50 ou 60 personnes en même temps sur la plate-forme.
Quand tu arrives sur notre site, tu as trois options : 1. Est-ce que tu veux ouvrir tes droits au chômage « général » ? 2. Est-ce que tu veux ouvrir tes droits au régime « travailleur des arts » ? 3. Ou est-ce que tu as déjà ce statut de « travailleurs des arts », et que tu veux « simplement » le renouveler ?
Au départ de ces trois situations « de base », tu encodes tes contrats, et tu sais ce à quoi tu vas avoir droit, ou ce qui te manque pour que ce soit le cas.

Nicolas : La « machine » traduit les sommes brutes en « nombres de jours », et te donne aussi une idée assez précise du montant des indemnités que tu peux espérer.
Il y a également un outil de « simulation », qui te permet, en variant certains paramètres, et de voir ce que cela change au résultat final.

Anne-Catherine : Je précise que depuis la « réforme », seul le montant « brut » des contrats est pris en considération, et l’ONEM comptabilise le même nombre de jours non-indemnisés, que ce soit pour des contrats « à la durée » ou pour des contrats « à la tâche ».

Claude : Au-delà de cet aspect social et technique, dont l’utilité saute je crois aux yeux, j’ai moins bien compris l’argumentation plus « idéologique » que vous développez dans votre petit texte de présentation – comme quoi il faudrait « découpler l’emploi et le travail ». J’avoue que pour moi, cela reste des concepts assez abstraits.

Nicolas : Je peux me lancer, mais cela va prendre des heures (rires).
Disons que, comme intermittent, j’ai le sentiment de travailler pratiquement tout le temps – alors que seule une partie de ce travail va me procurer un salaire et être considérée comme du « travail » : celle qui, en règle générale, sera exécutée avec « un emploi ».
Ce qu’on fait ce matin, par exemple, pour moi, c’est du « travail » : réfléchir ensemble à ce qui est indispensable à l’exercice de nos métiers. Si nous étions permanents syndicaux, journalistes ou fonctionnaires de la culture, nous serions d’ailleurs payés pour ça !
Ou un musicien qui répète trois ou quatre heures par jour sur son instrument – c’est du travail ! Les dossiers que nous devons écrire pour financer nos projets – c’est du travail (et les grosses institutions payent d’ailleurs des gens à plein-temps pour écrire les leurs !).
Nous, non. Comme chômeurs, nous sommes considérés « sans travail », parce que nous sommes en dehors d’une période « d’emploi ».
Et nous recevons pour cela une « allocation de chômage », c’est-à-dire une « aide », et pas un salaire, qui pourrait être considéré comme un « droit ».

Claude : Ce qu’on définit dans le « nouveau statut » comme du « travail invisible » ?

Nicolas : Oui, mais en quoi est-il « visible » ou « invisible » ? Qui définit ainsi le travail ? Quand un pianiste répète quatre heures par jour, on le voit et on l’entend. Ce n’est pas une question de « visibilité », mais de définition de ce qu’est « le travail ». J’essaye de me « désintoxiquer » de celle communément admise, et il revient à chacun, je crois, de le faire également. Si tu changes les rapports de forces, si tu changes les rapports de production, tu changeras aussi la définition et le contenu du mot « travail ».

Tableau de Raphaël Toussaint

Claude : Anne-Catherine, a-t-on déjà pu mesurer l’impact de la réforme sur les bénéficiaires ?

Anne Catherine : On a une évolution chiffrée. D’octobre 2022 à novembre 2023, avec des mesures dites « transitoires », on est passé de plus ou moins 5000 à 7700 personnes qui bénéficient du « système ». Maintenant, est-ce que l’augmentation va continuer avec l’arrivée de la commission ? Est-ce qu’on va assister à des « sorties » au moment du renouvellement ? Déjà que la plate-forme numérique de la commission patine…

Claude : Je ne sais pas très bien comment ils vont pouvoir individualiser l’examen de 7700 dossiers, en deux langues, avec des gens qui ne se réunissent pas tous les jours, et qui, pour la majorité d’entre eux, ont d’autres obligations professionnelles !?

Anne-Catherine : Je suis d’accord. Il va y avoir un vrai problème avec la commission. En fait, on a déjà un énorme problème. Pour introduire ta demande de statut auprès de l’ONEM, du dois avoir une attestation « valide » de la Commission des Arts. Mais les textes sont très clairs : la validité de l’attestation, elle court à sa date d’octroi, sans rétroactivité à la date de la demande (!), et la commission peut mettre trois mois pour prendre sa décision. Or elle est déjà en retard.
Si tu as les 156 jours de travail nécessaires, et que tu vas à la P700 pour t’inscrire aujourd’hui, on exigera cette « attestation »… que tu ne recevras peut-être que dans trois ou quatre mois (puisque leur site, il « bugge » depuis un mois !).
Mais si tu la rentres seulement dans quatre mois, quel sera ton statut en attendant ? Et quels seront tes revenus ?
En plus, si tu fais ta demande ONEM quatre mois plus tard, cela changera la « période de référence », et les « 156 jours nécessaires », tu ne les auras peut-être plus !
Si tu avais par exemple un « gros » contrat de trois mois en début de période – celui sur lequel tu avais précisément « bâti » tout le reste de la procédure –, quatre mois plus tard, il passe à la trappe, et tout sera à recommencer ! Il y a là un énorme problème, …énorme !
Cette « attestation » de « travailleurs des arts » est indispensable pour « entrer » dans le système, et là, pour le moment, les gens ne peuvent pas l’avoir ! Soit le site « bugge », soit le dossier n’est pas traité. C’est pourtant une seule ligne à changer pour permettre une rétroactivité, une ligne ! On parle quand même d’accès à une protection sociale, c’est dingue !

Claude : Quelque chose encore à ajouter ?

Nicolas : Comme on est « pleinement » considéré comme citoyen, à 18 ans, en obtenant sans contrepartie le droit de vote, il faudrait qu’on soit « pleinement » considéré comme un travailleur – dès qu’on a acquis une certaine compétence professionnelle. « Producteur de valeurs économiques » – par essence. Et c’est cette qualification qui devrait à mes yeux être valorisée et déboucher automatiquement sur un salaire. Sur un « droit » qui vous serait dû, et non comme « aide » qu’on peut vous enlever. C’est difficilement concevable aujourd’hui. Mais c’est notre rapport social au travail qui doit changer.

Claude : Vous savez à quoi toute cette histoire me fait penser ? À une « blague » qui pourrait peut-être servir de conclusion à notre conversation. « N’oubliez jamais que l’Arche de Noé fut construite par un amateur, et le Titanic par des professionnels » (rires).

Propos recueillis par Claude Semal le 1er février 2024.

Lien vers le site = https://dockers.io/

 

 

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