30 septembre 2026
FRESQUE ET FRASQUES D’UN ROMAN GRAPHIQUE (Une interview de Lucas Racasse et de Xavier Löwenthal par Claude Semal)
Les lecteurices de l’Asympto connaissent bien Lucas Racasse, qui nous a déjà offert plusieurs dizaines de ses « photableaux / fauxtableaux » inspirés par l’actualité.
Lucas vient de publier, en collaboration avec l’écrivain et éditeur Xavier Löwenthal, un « roman graphique » assez délirant : « KXZ ».
Difficile de choisir dans quel tiroir ranger cet OVNI éditorial : la Sciences fiction ? Le fantastique ? La littérature « oulipienne » (1) ?
Walk-movie métaphysique, BD cyber-punk, quête littéraire, roman sans/cent personnages, « KXZ » résiste à toute mise en catalogue.
Comme l’art brut, qui n’a de comptes à rendre à personne, il tire principalement sa force de cette enivrante mise en liberté.
J’ai rencontré ses deux auteurs dans l’appartement-musée de Lucas dans une petite rue de Laeken, où, autour de la batterie d’ordinateurs et des palettes graphiques sur lesquelles il travaille, chaque mur est une énigme et une invitation au voyage.
Claude : Comment ce projet de roman graphique à quatre mains est-il né ?
Lucas : Je crois qu’il faut en reprendre la genèse. Pendant le confinement « COVID », j’ai passé cinq mois enfermé chez moi. Comme tu le sais, je souffre d’une maladie rare qui diminue fortement mon immunité, et mon médecin craignait pour ma santé.
Pour « sortir » quand même, je me suis mis à dessiner toutes les nuits, avec une technique ancienne que je connaissais bien, celle des collages en noir et blanc, et je postais tous les jours le résultat sur Facebook. Un « walk-movie » qui me faisait rencontrer des gens « sympas » : Bacon, Bukowski, Nina Hagen, Marianne Faithfull… et des lieux « magiques » comme la « French House » à Londres, un vieux café « dans son jus » où l’on dit que le Général De Gaulle a écrit son appel du 18 juin – mais qui était aussi fréquenté par Bacon, qui avait son atelier dans le coin et qui passait l’après-midi à picoler, par Lucian Freud, et par plein d’autres gens…
Au fil des jours, j’ai commencé à dessiner cela comme un long traveling : je sortais du café, j’allais dans la rue, je rencontrais des gens avec qui j’échangeais des bribes de dialogues, tout ce qui me passait par la tête, tout ce qui me passionne ou que je déteste, et j’ai continué comme ça pendant cinq ans – chaque fois que j’allais mal, je rajoutais un bout.
Mais sans aucune volonté narrative d’ensemble.
Cela a fini par faire comme une longue fresque continue de 50 mètres. Et je ne savais pas très bien quoi faire de cet « objet ».
Comme Xavier, qui est écrivain, dessinateur et éditeur, passe souvent à la maison, je lui ai évidemment montré la chose, et il m’a dit « Oui, mais faut voir avec le texte… ».
Je n’écris pas mal, mais je suis avant tout un homme d’images, comme tu le sais, et écrire un « roman », c’est une autre histoire…
Sur ma terrasse, un après-midi de septembre ensoleillé, un peu comme aujourd’hui, j’ai lancé à Xavier ce défi qui n’avait , je crois, jamais été relevé auparavant : écrire un récit au départ d’un recueil d’images qui – faisait alors 250 pages.
Claude : C’est carrément « oulipesque », comme défi (1).
Xavier : Comme tu le sais, en BD ou dans les « romans graphiques », on fait toujours l’inverse : d’habitude, ce sont les dessins qui « illustrent » un scénario et des dialogues. Ici j’ai fait l’inverse : écrire une histoire au départ d’une très longue « image ».
Lucas : J’ai aussitôt vu s’allumer dans son regard une lueur d’intérêt pour la « performance » littéraire et graphique. Et ils ont accepté (Xavier codirige les Éditions « La Cinquième Couche » avec William Henne, qui était également présent).
J’ai juste rajouté quelques pages en couleurs pour terminer mon « histoire » et avoir une « fin ».
Et dans cette dernière partie, j’ai introduit l’IA dans mon processus créatif, pas pour créer des images, ce qui n’aurait pour moi pas de sens, mais pour créer de la « matière ».
Dans toute la partie en noir et blanc, j’ai par contre encore travaillé « à l’ancienne » – l’IA n’existait d’ailleurs pas encore –, en utilisant la technique de Guy Peellaert, mon « mentor », celle qu’il m’a apprise, en allant par exemple chercher une image de tasse dans ma banque de données, et en l’intégrant dans l’image avec ma palette graphique.
Dans la dernière partie, c’est donc « l’IA » qui a « créé » la tasse. Mais la suite du processus reste ensuite exactement la même.
Xavier : C’est d’ailleurs la première question que les gens nous posent quand ils feuillettent l’album : « C’est de l’IA ? ». À la fin, oui. Seulement sur le dernier cahier. Tout le reste, non. Mais je mets au défi quiconque de « voir la différence ». C’est du collage et de la peinture, à la palette graphique. Après, je me suis attaqué pendant quelques mois au texte. J’avais un long déroulement en « caméra subjective », très « cinémascope », avec ce « personnage » qui se promène et qu’on ne voit jamais…
Lucas : C’était « moi, » à la base ! Mais tout à la fin, il a changé le prénom : cela m’emmerdait.
Xavier : … Avec une fonction très ancienne de l’IA que tout le monde connaît : « rechercher /remplacer » (rires de Claude et Lucas) et j’ai donc remplacé « Lucas » par « Thomas ».
Lucas n’a pas beaucoup de culture chrétienne, contrairement à moi, et ça tombait bien puisqu’il y a toute une réflexion sur le rapport entre le « vrai » et le « faux », ce qui est produit par un algorithme et ce qui est une « véritable » expérience sensorielle.Thomas, c’est le fameux apôtre « qui ne croit pas sans voir » – qui doit mettre ses mains dans les plaies.
Claude : Il serait bien paumé, aujourd’hui, Thomas ! Parce qu’avec l’IA et ses vidéos trafiquées, on serait plutôt amené à ne « croire » que « ce que l’on ne voit pas » !
Lucas : .… Pour moi, tout ce que je ne touche pas n’est qu’un rêve.
Xavier : Et encore, avec les écrans tactiles et les casques VR, la « réalité virtuelle » et polysensorielle ne pose pas de problème. C’est devenu très compliqué. On est dans le cauchemar – ou le rêve – de Guy Debord quand le « vrai » est un moment du « faux ». Après, nous avons encore fait quelques « ajustements » à la marge entre le texte et les images, pour les besoins de la narration.
Lucas : Xavier, qui est aussi un merveilleux dessinateur, est intervenu ici et là dans les images (je n’avais jamais laissé personne faire cela) ; et moi, j’ai changé ici et là un mot ou une phrase dans le texte. Le résultat dépasse toutes mes espérances. Une des plus belles collaborations artistiques de ma vie. Attention : ça part pourtant dans tous les sens.
Moi, j’ai une culture « cinéma » et « musique » assez pointue ; Xavier, il est plutôt « littérature » et « philosophie ». Et ce qui nous rassemble et nous passionne tous les deux, c’est l’histoire de l’art.
Xavier : La grande difficulté, évidemment, a été de trouver une trame narrative dans toutes ces images nées « spontanément » jour après jour ; mais j’y avais déjà trouvé les éléments d’une « quête » (Lucas/Thomas suit un « faon » qui lui ouvre le chemin) que j’ai « transformée » en quête amoureuse d’une femme, « Bambi », en plagiant des phrases entières dans les trois romans d’amour d’André Breton (Nadia, L’amour fou et Les vases communicants) – j’adore le « plagiat ».
Mais j’ai aussi trouvé dans ces images l’amorce d’un thriller, puisque des aliens interviennent dans le récit – des figures inquiétantes qui sont à sa poursuite.
Lucas : « Follow the fawn » (NDLR : « suivre le faon »)
Claude : « Fawn », « phone », c’est fait exprès ? Avec les GPS, aujourd’hui, c’est le « phone » qui nous montre la route ?
Lucas : Non, non, c’est juste mon accent anglais qui est mauvais (rires). Maintenant que tu le dis, je l’entends évidemment. Mais rien à voir.
Claude : Ce n’est donc pas un jeu de mot pourri (rire).
Xavier : Le personnage, Lucas/Thomas va donc croiser tous ces gens, toutes ces pop stars, et cela va devenir à certains moments complètement délirant, psychédélique, est-ce qu’on est dans un fil narratif… dans un jeu vidéo… ou dans un rêve ?
Le personnage constate des « anomalies », qui rappellent cette femme du début, qui sait « lire dans le jet d’eau des fontaines », et qui « voit des choses là où les autres ne voient rien ».
Lucas : Dans mes images, il y avait aussi dès le départ une vague référence au film « Matrix » et à la réalité virtuelle, avec par exemple ces moments où l’image « se brouille » pendant plusieurs pages. Dans quelle réalité « parallèle » se trouve-t-on ?
Xavier : C’est « l’allégorie de la caverne » en philosophie : où est la réalité ? Mais c’est aussi une référence aux jeux vidéo – avec cette « horizontalité » des premiers jeux de plateforme, où l’on passait de « niveau » en « niveau ».
« KZX » est monde truffé de références à la culture pop et rock, mais avec aussi des putes et des dealers, notre monde, quoi, où l’on peut croire que les « stars » sont nos « copains ».
Claude : Question un peu « bateau », mais comment vous êtes-vous rencontrés ?
Lucas : Tu commences, je prends la suite.
Xavier : On s’est connus… ou plutôt, on s’est reconnus… C’est le bon terme…
Claude (chantonne la chanson de Jeanne Moreau) : « On s’est connu… on s’est reconnu »
Xavier : Oui, voilà. J’étais invité par Alain Cofino Gomez au Festival d’Avignon pour faire une fresque dans la cour du Théâtre des Doms…
Lucas : …Où je travaillais encore de mon côté, pour y créer toutes les affiches de la saison.
Claude : On est en quelle année, là ?
Lucas : Je ne sais pas… 2018 ?
Claude : Ah ! C’est tout récent, alors ? En vous voyant comme ça, je pensais que vous étiez de vieux copains.
Xavier : Attends, tu vas voir. Quand j’arrive à Avignon, j’entends bruisser des rumeurs comme quoi, entre Lucas et moi, cela ne va pas bien se passer. Qu’il vaut mieux que je me tienne à carreau quand Lucas sera là. Qu’il va me mettre son poing dans la gueule. (rires)
Et puis on se rencontre, et pas du tout. On passe l’après-midi à boire des coups, et puis la soirée à boire des coups, et vers trois heures du mat’, dans un bar d’Avignon, je lui dis : « Si on faisait vraiment connaissance ? T’es qui ? Tu viens d’où ? ».
– « Du Brabant Wallon ».
– « Ah ! tiens, moi aussi ».
– « Moi, je viens d’un petit bled qui s’appelle Piétrebais ».
– « Ah ! ben, moi aussi, je viens de Piétrebais ! ».
– « Oui, mais moi je viens d’un bout du bled qui s’appelle Chapelle Saint-Laurent ».
– « Oh ! mais moi aussi je viens de Chapelle Saint-Laurent » …
Et puis lui me regarde et fait : « …Putain ! Les frères Löwenthal ! ».
Et moi je fais : «… Putain, Lucas ! ». En fait, on habitait l’un en face de l’autre dans la même vallée, et on avait fait les 400 coups ensemble quand on était gamins.
Et il s’était passé 45 ans sans qu’on se voie ! On ne s’était simplement pas reconnus.
Ceci dit, attention, à l’époque, on n’était pas vraiment « amis ». Il m’a volé mon vélo !
Avec mes cinq frères et sœurs, on était une bande à nous tout seul. On allait aux scouts et à la messe. La bande de Lucas, en face, c’était des athées.
Lucas : Parce que moi, à dix ans, je suis parti à l’école à Bruxelles… Et voilà.
Après ce soir-là, à Avignon, on ne s’est plus lâché pendant une semaine de Festival. On avait une « connexion …, je ne sais pas. On était nés dans le même « fucking » paysage ! Et après, on a fait la fête ensemble tout le mois d’août à Bruxelles.
Claude : J’ai une question pour chacun d’entre vous, car il est un peu difficile pour moi de parler plus avant d’un livre que je n’ai pas encore lu.
Lucas, tu es l’un des rares dans mon entourage à avoir accueilli l’IA avec un certain enthousiasme (2). Toujours du même avis ?
J’ai vu pour ma part sur Youtube des choses je dois dire assez effrayantes. Tu tapes par exemple « chansons d’amour sur Paris » dans un moteur de recherche, et tu tombes sur des kilomètres de soi-disant « chansons » avec une image en noir et blanc, et des heures de « chansons » sans queue ni tête qui ont toutes été générées par IA. Faut-il vraiment voir là l’avenir de la musique ?
Xavier (qui répond à la place de Lucas 😉 ) : Ce sont des parasites faits pour « monétiser » des « vues », parce qu’à partir d’un certain nombre de vues, Youtube te rétribue. Comme c’est devenu très facile, pour des gens qui maîtrisent un peu les machines, de pondre de la musique au poids pour pas un balle, ils se sont lancés dans la chose. Avant, c’était le cas avec la chanson pour enfants…
Lucas : Ce n’est pas TA question ! (rire de Claude).
Lucas (à Claude) : D’abord, pour ton information, je suis en train de sortir un album de dix titres conçus avec l’aide de l’IA. Je finalise le mixage la semaine prochaine. Oui, oui, par rapport à l’IA, je suis encore pire qu’avant ! Mon plus gros problème avec l’IA n’est pas artistique, mais écologique : il faut absolument qu’ils trouvent un système de refroidissement qui ne consomme pas tant d’eau, et qu’ils aillent vite, parce que de ce point de vue-là, c’est vraiment une catastrophe.
Pour le reste, moi je travaille avec Suno, qui est le principal opérateur en matière musicale, et dont la puissance évolue encore de mois en mois. Cela fait un an que je bosse là-dessus. Au début, je composais simplement des berceuses pour une copine colombienne qui a un bébé, et puis je me suis pris au jeu.
Eh bien, Sumo, le mois passé, a été obligé de changer toutes ses règles.
Parce qu’il y a des gens qui produisaient de la musique au kilomètre toute la journée, et balançaient tout ça sur Spotify. Suno a « avoué » qu’ils étaient en train de tuer les artistes. Ils ont donc limité les téléchargements à sept morceaux par mois en mode « gratuit » et à 50 morceaux par mois en mode « pro ».
Ça va calmer tout le monde, mais cela fait quand même 250 « chansons » par an et par personne. C’est catastrophique ce qui se passe pour le moment, mais pour la musique du moins, je crois que c’est en train de se réguler.
Claude : Je reviens à mon exemple sur « l’amour à Paris ». Les « arrangements » et les « voix » sont « standardisés » et « bien foutus », mais tu n’as pas un pet d’émotion là-dedans. C’est du papier peint musical. Et ce qui m’inquiète, c’est qu’on n’est qu’au tout début de la chose. Et qu’ils vont certainement arriver à « humaniser » (ou à « diriger » artistiquement) le « produit » pour le rendre plus performant et plus « touchant ». Comme sur les premiers enregistrements numériques des CD, trop « froids », où on a fini par rajouter le bruit de l’aiguille du phonographe pour « salir » le son !
Ceci dit, on a déjà eu par le passé la même discussion avec l’apparition du « sampling ». Bon, on a fini par « s’adapter ». Mais il y a quand même eu un fameux accident industriel, puisque beaucoup de musiciens d’orchestre ou de studio, qui n’étaient pas pianistes ou guitaristes pour piloter un « clavier », ont carrément disparu de l’écran.
Lucas : Oui, ce fut déjà le cas avec l’apparition du DX7 au début des années ’80 – avec ses sons pourris –, ou avec le développement du « home studio » par la suite, qui a fragilisé toute la filière professionnelle de la prise de son.
En même temps, toute nouveauté technique a d’abord récolté la désapprobation de la génération précédente. Je te rappelle qu’en 1902, dans son « Testament aux jeunes artistes », le sculpteur Auguste Rodin crachait sur la photographie, parce qu’elle n’était qu’un « pâle reflet de la réalité ».
Xavier : Aujourd’hui dans le rap ou dans le jazz, qui sont les deux domaines où l’on a le plus utilisé le « sampling », c’est totalement admis. Et cela n’empêche pas la créativité. Après, dans tous les domaines, on a bien sûr le problème de l’ensevelissement.
On est écrasé par des millions de productions très médiocres, à une échelle beaucoup plus grande qu’avant. Mais enfin, cela ne date pas d’aujourd’hui non plus. Quand Debord parle du cinéma des années ’50, il évoque des films de cowboys et d’indiens ou des histoires d’amour à la guimauve dont plus personne ne se souvient aujourd’hui. L’industrie de « l’entertainment » a toujours produit 90% de merdes. Mais paradoxalement, l’art et les artistes ont aussi toujours dépendu des innovations techniques qu’ils se sont, au passage, appropriées.
Lucas : Comme Andy Warhol avec la sérigraphie – qui n’était pas du tout au départ « destinée » à finir dans les musées et les salles d’expo.
Il y a une chose qu’il faut bien piger. Je crois que pour les créateurs qui vont intégrer l’IA dans leur processus de travail, au même titre qu’un autre outil, tout ira bien – comme l’ordinateur pour les graphistes et les synthés pour les musiciens.
Mais si tu dis à l’IA : « fais-moi une musique » ou « fais-moi une BD » ou « écris-moi un roman », elle va bien sûr te donner « quelque chose », mais cela n’aura le plus souvent qu’un médiocre intérêt.
Ne pense donc pas « l’IA va me prendre mon métier ». Mais pense : « Je vais intégrer l’IA à ton métier, et je travaillerai mieux ».
Xavier : Le problème, ce sont les gains de productivité hallucinants qu’une telle technique va rapidement induire.
Comme ce fut le cas des révolutions technologiques précédentes avec la machine à vapeur, la mécanisation, la robotisation ou internet (qu’on n’a pas vraiment vu venir : au départ, c’était un truc « anarchiste » qui ne concernait que quelques universitaires).
Et le vrai « problème », c’est donc que tous les gains de productivité sont captés par les détenteurs des moyens de production. Sans cela, l’humanité pourrait très bien vivre, et confortablement, en travaillant trois heures par jour. L’anomalie, c’est que les IA appartiennent aujourd’hui à quelques milliardaires.
Claude : Tu sais qui, à ma grande surprise, a déjà théorisé la chose ? Le pape ! Il a même consacré une encyclique au sujet !
Bon, j’ai une question personnelle pour toi aussi, Xavier, disons, plus « idéologique ».
Je t’ai longtemps connu sur Facebook comme le fouteur de merde de service, l’avocat du diable et le provocateur qui jonglait avec les paradoxes, les sophismes et une certaine espièglerie pour mettre à mal ce que j’appellerais « la bonne conscience de gauche ». Or depuis quelque temps, tu écris des choses beaucoup plus carrées, et qui me semblent inspirées par une vision plutôt « lutte des classes » du monde. Es-tu d’accord avec ce diagnostic, et si oui, que s’est-il passé pour expliquer ce changement de ton ?
Xavier : Oui. Parce que pour moi, en Occident, l’arrogance des riches et leur violence est en train d’écraser tout le monde, avec la complaisance de la classe moyenne qui se croit supérieure et qui a très peur de basculer… dans la classe moyenne, et les deux ensemble forment une espèce de fascisme « soft ». J’étais très fâché sur une certaine « gauche », morale, moralisatrice, bien-pensante, qu’on va retrouver dans la Revue Nouvelle, par exemple, ou chez certains cadres d’ÉCOLO, un dérivé du catholicisme laïcisé, avec lequel j’avais beaucoup de mal – et contre lequel je suis souvent monté au créneau. J’ai toujours eu beaucoup de mal avec la connerie à gauche, et c’est pour ça que j’étais « provocateur ».
Mais là, nous vivons dans un climat préfasciste qui pue du cul, et j’ai vraiment du mal à imaginer le grand soir pour demain, et après-demain les lendemains qui chantent. J’ai donc décidé de changer de casquette, et je me suis déclaré « communiste de droite » (Claude éclate de rire). Pour combattre les approximations et les mensonges qu’on nous présente en permanence comme des évidences.
Une « opinion », c’est ça : quelque chose qui se dispense complètement de l’exercice de la pensée. C’est la définition de Jung : « l’opinion », c’est l’avis du père qui n’est pas questionné ». Qui est tenu pour « vrai » en l’absence de toutes « preuves ».
Bon, ce changement de pied ne s’est pas fait en un coup.
Il y a eu le mouvement des Gilets Jaunes, que la « gauche » a souvent regardé de très haut.
Moi-même, je suis d’abord tombé dans le panneau. J’étais à Angoulême, et je leur faisais la morale : « quoi, vous voulez consommer plus ? Ce n’est pas écologique ! »
Réflexion de connard bourgeois, évidemment – mais qui était la mienne. Alors qu’ils se battaient simplement pour avoir des conditions de vie dignes.
Puis il y a eu l’expérience sociale mondiale du « COVID » – avec la suspension de toutes les libertés publiques : le fascisme sanitaire.
J’étais très fâché de voir la gauche reprendre tous les éléments de langage de McKinsey – et j’ai vu que c’était partout les mêmes, parce que je voyage beaucoup, et que je parle sept langues. « Restez chez vous, sauvez des vies », « avec bienveillance et empathie ». Qui peut ne pas vouloir « sauver des vies » ? Mais je voyais que moi, assis sur un banc Place Flagey, les flics me foutaient la paix, alors que deux jeunes filles assises un peu plus loin, elles se faisaient verbaliser. Moi, un blanc avec des cheveux gris, c’est bon ! Deux jeunes : crac dedans.
Mes parents, qui étaient vieux, ont dit « non, non, venez nous voir, c’est tout. Parquez la voiture en bas du chemin, comme ça les voisins ne vont pas cafter ».
Mon frère, qui est médecin, me disait : « C’est terrible, je ne peux même plus voir mes patients, on est en train de les laisser crever dans leurs homes ». J’ai vu tout ça. Et puis, d’autres expériences après. Je me suis dit : ce n‘est plus possible.
Claude : Est-ce qu’il y a dans votre œuvre commune un rapport avec l’actualité politique et sociale concrète du moment ?
Xavier : Oui, on y croise aussi toute une galerie de personnages plus « politiques » : Obama, Elon Musk, le prince Harry… Et cela nous renvoie en permanence à cette question : nous présente-t-on vraiment « le monde tel qu’il est », ou sommes-nous dans un simulacre, une « réalité » qui n’est que l’invention d’un algorithme ? Ou un savant mélange des deux ?
En fait, médiatiquement, nous sommes dans un simulacre. Et donc, politiquement aussi, puisque l’un ne va pas sans l’autre. Dans un show qui est un faux-semblant. On vit dans un monde « médié » par des représentations médiatiques et normatives. À la fin du récit, Lucas m’a proposé comme image une « divinité » qui est une « statue de la liberté » complètement pornographique. Elle s’appelle « Liberté », mais elle est aliénation pure. Nous sommes aujourd’hui dans ce moment où toutes les valeurs s’inversent.
Propos recueillis par Claude Semal le 25 sept 2026.
« KXZ » est édité par « La Cinquième Couche » et diffusé/distribué par Les Belles Lettres.
(1) On dit en fait « oulipien ». L’Oulipo est un mouvement littéraire qui a ludiquement exploré les possibilités créatrices des contraintes et de l’aléatoire. On doit notamment aux « Oulipiens » « Cent mille Milliards de Poèmes » de Raymond Queneau, et « La disparition » de Georges Pérec (… tout un livre rédigé sans jamais utiliser la voyelle « e » !) !
https://fr.wikipedia.org/wiki/Oulipo
(2) On peut lire ici l’interview de Lucas : Interview de Lucas Racasse INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : ANGE OU DÉMON ?



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