« IL FERA BEAU DEMAIN » par Gwen Breës

Dans notre société amnésique, on oublie tout, jusqu’aux épisodes les plus truculents de la vie politique. En 2020, les “humanistes” du CDH lançaient un processus de “refondation” en créant un “mouvement positif” baptisé “Il fera beau demain” — car qui ne souhaite pas un avenir radieux ?

Vous vous souvenez ? C’était il n’y a pas si longtemps, et le sketch a duré deux ans. Il devait permettre à l’ex-Parti social-chrétien d’enrayer son déclin et de se débarrasser de son image de démocratie chrétienne un peu poussiéreuse. C’était beau à voir, cette soudaine propension à produire des vidéos ludiques pour les réseaux sociaux, avec un brin d’humour, un zeste de jeunesse et une esthétique feel good. L’opération manquait certes de spontanéité et la collection quasi exhaustive des poncifs de la démocratie participative sentait bon le brainstorming d’agence de comm’ : “coconstruction”, “processus participatif”, “dialogue citoyen ouvert à tous”, “panels citoyens”, “propose tes idées”, “ton avis compte”… rien ne manquait à l’appel.
Gauche, droite, le mouvement se voulait ouvert à tous·tes et suffisamment accueillant pour que chacun puisse s’y reconnaître. Un peu de libéralisme, une pincée de conscience chrétienne, un soupçon de justice sociale et d’écologie : il y en avait pour tous les goûts. Mais ici, ni coup tordu ni décisions venues d’en haut : le CDH jurait ses grands dieux que la page était blanche et que le programme serait écrit par les participant·es. Sus au vieux monde !
“Il fera beau demain” affichait rien moins que l’ambition de “recréer une confiance dans l’avenir”, de “réconcilier les citoyens avec la politique” et de “changer le système de l’intérieur”.

Et tout cela aboutit, en 2022, à l’adoption d’un “Manifeste pour une société régénérée et à un congrès où le CDH changea en grandes pompes… de nom. « Les Engagé·es – « Mouvement Participatif » évitèrent soigneusement de se définir comme un parti, en s’attribuant le label de “mouvement positif, citoyen et participatif”. Ils reproduisirent pourtant aussitôt une structure classique de parti, avec ses chefs, ses sous-chefs, ses sections, ses sous-sections et ses recrutements de “personnalités de la société civile” — avec un penchant pour les hommes d’affaires.
Néanmoins, lors des élections de 2024, l’opération de “rebranding” fonctionna au-delà des espérances. Et Maxime Prévot, auréolé du titre de “l’homme d’une remontada”, devint vice-premier Ministre fédéral après avoir fait alliance avec le MR de Georges-Louis Bouchez.
On connaît la suite. Après deux ans au pouvoir, les citoyens ne semblent toujours pas s’être “réconciliés avec la politique” et le “système” paraît toujours aussi bien fonctionner “de l’intérieur”. Le parti centriste s’est révélé sous des auspices très droitiers, allant jusqu’à se dédire sur des sujets comme les visites domiciliaires.
Et cette semaine, plusieurs figures “engagées” traversent une forte zone de turbulences : des partis ont demandé la démission du président du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour non-respect des procédures aux fins de passer en force une réforme qui n’a pas été concertée, la ministre-présidente a été chahutée par des étudiants en plein discours, et le président du parti s’est fait vivement huer à son arrivée au Parlement.
La “confiance dans l’avenir” ne paraît pas exactement régner dans le corps enseignant, dont près d’un tiers des membres aurait pourtant voté pour les Engagé·es il y a deux ans. On risque de ne pas les y reprendre.
C’est le problème des enfumages : à un moment, la fumée se dissipe.

Gwen Brëes

… Et à propos d’Elisabeth Degryse et de « manipulation »

Je trouve qu’avoir des jeunes élèves qui se mobilisent pour des causes, ça peut tout à fait faire sens puisque c’est aussi un des jobs de l’école, c’est de faire de nos jeunes des citoyens actifs”, a dit Elisabeth Degryse en conférence de presse. On notera qu’elle “trouve” que “ça peut faire sens” : dans son esprit, rien n’est donc tout à fait acquis.

Mais, l’air de rien, ce propos de la Ministre-Présidente de la Fédération Wallonie-Bruxelles suggère que les jeunes sont d’abord des élèves, qui ne deviendraient des acteurs politiques que par le truchement de l’institution scolaire.
De là à soupçonner l’action d’adultes derrière la mobilisation des élèves, il n’y a qu’un pas que la ministre ne tarde pas à franchir lorsqu’elle ajoute : “La limite c’est la manipulation”. Voilà la suspicion jetée plus franchement. Mais Degryse est centriste, alors elle nuance aussitôt : “C’est impossible de savoir, dans ce qui se passe actuellement, comment ça a été organisé, d’où viennent les inititatives. Je pense aussi que la cause a été récupérée par des personnes qui n’ont sans doute rien à voir avec l’enseignement et qui profitent de ces mobilisations“.
Tout un imaginaire s’active soudain, où l’on peut entrevoir de jeunes âmes pures manipulées par de vils adultes tapis dans l’ombre et agissant pour d’obscures raisons corporatistes, syndicales ou partisanes. En un mot : des complots. Le problème, c’est que s’il est réellement “impossible de savoir ce qui se passe”, alors mieux vaudrait s’abstenir de spéculer sur ces “personnes” dont on ne sait rien, sinon qu’elles n’auraient “sans doute rien à voir” avec l’enseignement et chercheraient à tirer “profit” de la mobilisation. Surtout quand on est Ministre-Présidente et qu’on s’exprime devant la presse.

En ce sens, Degryse ne fait pas autre chose que Georges-Louis Bouchez lorsqu’il agite régulièrement l’épouvantail de la manipulation pour expliquer les critiques adressées à ses réformes. Celles-ci ne seraient pas contestées parce qu’on y serait sincèrement opposé, mais parce qu’elles auraient été déformées par les médias, les syndicats ou les partis d’opposition.
Dans cette logique, toute forme d’opposition ment et déforme systématiquement, influençant des citoyens mal informés — incapables de lire et d’analyser par eux-mêmes, incapables d’exprimer un jugement autonome à partir de leur situation, de leur vécu ou de leurs idées. Voilà le joker brandi par Degryse, Bouchez et consorts, dès lors qu’il ne leur reste plus que “l’apaisement” et “la pédagogie” à la bouche. Bref : restons calmes, ne critiquons pas, on va nous expliquer.

Souvenons-nous quand même que cet argument médiocre et détestable n’est pas l’apanage de la droite.
Lors d’une réforme du décret sur l’Éducation permanente, le cabinet du ministre Rudy Demotte ne trouva pas mieux que de qualifier “d’agitateurs” les associations qui posaient la question de la place de nouvelles formes d’engagement et de nouvelles générations d’associations dans les politiques culturelles.
Lorsque Charles Picqué était embourbé dans son projet de “révitalisation urbaine” du quartier Midi à Bruxelles, il parla “d’instrumentalisation de la détresse sociale” pour discréditer les habitants qui critiquaient ses plans d’expropriation et de pourrissement du quartier.
Ce ne sont que deux exemples parmi ceux que j’ai pu observer de près, mais il y en a tant et tant d’autres chaque année et à tous les niveaux de pouvoir. La droite ou la gauche, lorsqu’elles sont aux affaires, recourent volontiers au même procédé.
À chaque fois qu’un pouvoir agite le soupçon sur celles et ceux qui le critiquent, à chaque fois qu’il est question de “manipulation”, “d’instrumentalisation”, “d’agitateurs” ou de mystérieux “profits”, il y a de fortes chances qu’on ait affaire au même mécanisme : disqualifier la contestation en la réduisant à une manœuvre partisane, à des intérêts cachés ou à une influence extérieure, plutôt que la reconnaître pour ce qu’elle est : l’expression d’un désaccord politique réel et parfaitement légitime.

Gwen Breës

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