Interview d’Isabelle Jans pour l’UPACT : DU CIRQUE, DE L’INTERMITTENCE ET DES MARINS-PÊCHEURS

Avec son sigle d’organisation corse, l’UPACT est une toute nouvelle venue dans le paysage culturel de la Fédération Wallonie Bruxelles. L’Asympto a rencontré une de ses porte-paroles, Isabelle Jans.

Dans le milieu culturel, Isabelle est surtout connue comme ex-(co)directrice du Théâtre des Doms, la vitrine culturelle de la FWB à Avignon, où elle travailla longtemps en binôme avec Philippe Grombeer, avant de reprendre seule la fonction de directrice pendant quatre saisons.
Après une formation en journalisme à l’ULB, elle avait avant cela occupé plusieurs fonctions dans le domaine culturel, tantôt du côté de la gestion, tantôt du côté de la diffusion. Elle est depuis revenue vivre et travailler dans notre petit pays tempéré, « plus vieux dedans, pluvieux dehors » (Bialek).
Je ne sais si c’est dû à ce long séjour professionnel au bord du Rhône, ou à une vieille ascendance familiale, mais il faut prononcer son nom « à la française », comme dans « les genssss », et non « à la bruxelloise », comme nous le ferions spontanément chez nous, en faisant claquer le « a », le « n » et le « s ».

Claude : C’est marrant. Aujourd’hui, on va discuter à front renversé. Toi, la journaliste, tu vas faire du culturel, et moi, le culturel, je vais faire du journalisme (sourire).
Tu es la coordinatrice d’ « Aires Libres », la Fédération Professionnelle des Arts du Cirque, des Arts de la Rue et des Arts Forains. Mais ce matin, tu es d’abord là comme porte-parole de la toute jeune UPACT, l’Union de Professionnel·les des Arts et de la Création, pôle « Travailleur·euses ».

Isabelle : L’UPACT regroupe dix-huit fédérations professionnelles des Arts et de la Culture, qui représentent soit des travailleur·euses « individuel·les », soit des « porteur·euses de projet », c’est-à-dire des compagnies (pour le théâtre, le cirque et la danse), des groupes (pour la musique) et des ensembles (pour la musique classique).

Claude : Quel rôle et quelle place revendiquez-vous dans le paysage culturel ? Est-ce directement lié à la crise sanitaire, ou est-ce plus général ?

Isabelle : Au début de la crise du COVID, toutes les fédérations professionnelles de la culture s’étaient rassemblées pour s’efforcer de peser dans les négociations. Il y a plus d’une cinquantaine de ces fédérations en Wallonie et à Bruxelles.
A partir du mois de juin, on s’est réuni à cinquante, y compris les Flamands « d’Artist United » et « State of the Art », puisque la région bruxelloise est bilingue, et que certains enjeux relèvent clairement du gouvernement fédéral. Nous avons obtenu ensemble des « mesures sociales de crise » avec la Loi du 15 juillet 2020. Nous voulions aussi faire entendre rapidement notre voix, pour que la réforme du statut des travailleurs et des travailleuses de la culture soit incluse dans la déclaration de politique générale du nouveau gouvernement.
Nous avons parallèlement formulé en ce sens quelques « balises essentielles ».
Mais cela nous semblait difficile d’aller plus loin avec les Sociétés de Droits d’Auteurs, qui ont leurs objectifs propres, et avec les Fédérations d’employeurs, dont les intérêts ne coïncident pas toujours nécessairement avec ceux des intermittent·es.
Aujourd’hui, avec les dix-huit fédérations professionnelles qui la composent, l’UPACT représente des travailleur·euses de tous les secteurs de la culture : BD et illustrateurs, arts plastiques, cinéma et audiovisuel, arts de la scène et musiques. Concrètement, nous sommes organisés en trois groupes de travail : « statut », « mesures corona » et « communication ».

Claude : On peut s’y affilier individuellement ?

Isabelle : Non, c’est uniquement un rassemblement de fédérations. Pour le moment, c’est d’ailleurs une simple association « de fait ». Nous n’avons pas de bureau et pas de permanent – même si les permanents des fédérations ont évidemment participé à sa mise sur pied.

Claude : L’emploi étant une matière fédérale, ce poste ministériel a souvent été occupé par un flamand, ce qui a parfois bloqué les discussions. La situation du secteur culturel semble en effet fort différente au nord et au sud du pays. Or cette fois, c’est un ministre francophone, et le cabinet de Pierre-Yves Dermagne (PS) a d’emblée montré des signes d’ouverture… où vous vous êtes engouffrés.

Isabelle : Oui, nous venons d’obtenir deux choses importantes.
La première, c’est une revalorisation du montant journalier minimum des allocations de chômage pour les travailleurs de la culture qui bénéficient du maintien « en première période » (ce qu’on appelle « avoir le statut »). Et ce, de façon rétroactive, du 1er janvier au 30 juin. Pour les cohabitants, le montant minimum passera ainsi à 1357 euros par mois (contre 991aujourd’hui), et pour les chefs de famille, à 1540 euros (contre 1357 aujourd’hui).
La seconde, c’est un élargissement de la « période de référence » pour ouvrir les droits à des d’allocations de chômage exceptionnelles, toujours pour les travailleurs de la culture, pendant toute la durée de la crise du COVID. Pour cela, ils et elles devaient prouver dix prestations artistiques (ou vingt jours de contrats) entre le 13 mars 2019 et le 13 mars 2020. Cette « période de référence » est prolongée jusqu’à aujourd’hui. Cela a été très difficile à négocier, mais on voulait absolument intégrer à ce dispositif le plus possible de travailleurs précaires et de jeunes sortis des écoles. S’ils demandent et obtiennent aujourd’hui ces allocations, ils y auront droit au minimum pendant trois mois. C’est toujours ça de pris.

Claude : Cette mesure remplace les fameux 312 jours de contrats qui ouvraient auparavant le droit général au chômage ?

Isabelle : Oui, mais de façon temporaire, uniquement pour les travailleurs de la culture, et jusqu’à la fin de la crise du COVID. Cet accès provisoire au chômage est l’équivalent, pour ces travailleurs salariés, du « droit passerelle » pour les travailleurs indépendants.

Claude : A qui cette demande doit-elle être adressée ?

Isabelle : Aux organismes de payement (CAPAC ou syndicats). Ce dispositif a déjà été utilisé par 500 bénéficiaires.

Claude : Je ne veux pas minimiser la chose : c’est formidable pour ces 500-là. Mais cela me semble très peu par rapport au nombre de gens potentiellement concernés.

Isabelle : J’ai l’impression aussi, mais comme tu le sais, il n’y a pas de cadastre des travailleurs de la culture. On ne peut évaluer les choses qu’au « pif ». On sait aussi que beaucoup passent encore ainsi entre les mailles du filet, tant les conditions de travail dans notre secteur sont parfois précaires. Beaucoup survivent avec quelques contrats par-ci par-là, quelques « RPI », des petits jobs dans l’Horeca. Pour eux, la galère continue, même si on essaye de trouver des solutions.

Claude : Je suppose que pour ceux-là, le dernier recours, ce sera le CPAS.

Isabelle : Voilà. Il y a d’ailleurs 30 millions qui ont été débloqués pour les étudiants via les CPAS. Mais là, les conditions sont beaucoup plus strictes, ce ne sont pas des droits individualisés. On enquête sur ta famille, sur ton entourage, avec qui tu vis, on met le nez dans ton quotidien.

Claude : Combien de brosses à dents dans la salle-de-bain ?

Isabelle : Et puis le CPAS, cela concerne tout le monde. Ce n’est pas une compensation Corona pour les gens qui sont empêchés de travailler. C’est une autre logique. Il n’y a aucune raison que la sécurité sociale des travailleurs de la culture passe par les CPAS.

Claude : On est bien d’accord. Tout autre chose. Est-ce qu’en renégociant le statut des travailleurs de la culture, c’est à dire aussi les contrats de travail, l’UPACT n’intervient pas dans le périmètre qui est historiquement celui des syndicats ?

Isabelle : Il n’y a en tous cas aucune volonté de notre part de marcher sur leurs plates-bandes. On ne travaille pas du tout sur la concertation sociale employeur/employé. On travaille sur le « statut » et « les compensations corona ».
Et par rapport à la crise corona, alors que tout notre secteur a été lourdement impacté, les syndicats n’ont strictement rien fait. Rien du tout. Les fédérations ont été obligées de prendre le relais et de se mobiliser fortement pour défendre les travailleur·euses, alors que la plupart de nos membres sont affiliés à un syndicat…

Claude : Dans certains secteurs de la FGTB, ils ont l’analyse, ou je ne sais pas ce qu’il faut dire, le fantasme, de voir la création de l’UPACT comme une machine de guerre contre les contrats de travail employeur/salarié.

Isabelle (elle ouvre des yeux comme des soucoupes) : Ah ! Oui ? Ils disent ça ? Mais on ne représente que des travailleurs et des travailleuses, pourquoi est-ce qu’on ferait ça ?

Claude : Tu sais bien, c’est la suite des blocages qu’on a rencontré dans certains milieux syndicaux dès qu’on a parlé de « redéfinir un statut » pour les travailleur·euses de la culture. Ils craignent de voir la dilution des contrats de travail « classiques » dans ce nouveau dispositif. Regarde ce qui s’est passé avec la création d’un bureau social comme SMART. Il a bien sûr sorti beaucoup de gens du « no man’s land » social, mais en même temps, il a poussé les ASBL et les théâtres à se défausser de toutes leurs responsabilités d’employeurs. Or chez SMART, les frais administratifs, c’est toi qui les payes, plus ton employeur. Et cela va dans le sens d’une UBER-isation générale de la société. Même une grosse boîte comme la RTBF, qui faisait autrefois de « vrais » contrats, fait aujourd’hui appel à une société d’intérimaires… qui a ses propres locaux à l’intérieur même du bâtiment Reyers !

Isabelle : Bien sûr, cela, je le comprends. Mais c’est peut-être à la RTBF qu’il faut s’en prendre, pas à l’UPACT. De façon générale, je crois que les syndicats commencent seulement à « penser » l’intermittence, qui est intrinsèque à nos métiers. Ils semblent restés attachés à des contrats en « CDI » (contrats à durée indéterminée) qui ont pratiquement disparus dans notre secteur, sauf dans certains orchestres et quelques ballets. Il y a de moins en moins de travailleur·euses artistiques salarié·es dans les institutions. Le moteur de la création s’est déplacé vers les compagnies et les porteur·euses de projets.
Ces petites structures se retrouvent paradoxalement en situation de jouer le rôle d’employeur, alors qu’elles n’en ont ni l’âme, ni les moyens. Pour les autres secteurs de la culture, comme les « BD-istes », on est plutôt sur un statut de « travailleur autonome » – ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas les protéger socialement.

Claude : Dans le milieu du spectacle, l’intermittence a été là dès les origines du syndicalisme. Si je me souviens bien, en France, la CGT-spectacle est née avant-guerre autour des grands studios de cinéma, qui nécessitaient un personnel artistique et technique très spécialisé, et à qui il fallait bien donner les moyens de vivre entre le tournage de deux films.
En Belgique, on a trouvé un compromis « à la belge », en s’inspirant du statut des marins-pêcheurs, dont le travail est lui aussi saisonnier, puisqu’il dépend du cycle de reproduction des morues (rires). Pendant une partie de l’année, tu suis les bancs de poissons en pleine mer, et ton patron te paye pour cela ; le reste de l’année, tu restes à quai pour réparer les filets, et le chômage prend le relais. Le problème, dans la culture, c’est qu’il y a de moins en moins de morues, et de plus en plus de filets à réparer (rires).


Isabelle : Ceci dit, nous avons évidemment déjà rencontré la FGTB, mais ce ne devait pas être les mêmes personnes, car cela s’est très bien passé.

Claude : La récente occupation du Théâtre National, qui a été initiée à la fois en dehors des Syndicats et des Fédérations, vous a pris un peu à contrepied en pleine négociation avec le cabinet Dermagne ?

Isabelle : Il y a un phénomène de contagion qui venu de France, mais qui est en partie basée sur un malentendu. L’enjeu en France, c’est bien sûr la réouverture des lieux de spectacle, mais aussi la défense de l’assurance-chômage des intermittents du spectacle, qui est systématiquement remise en cause par le gouvernement depuis plus de quinze ans, et cela, même en pleine crise « corona » !
En Belgique, au contraire, nous sommes dans une dynamique sociale favorable, qui devrait renforcer la protection sociale des travailleur·euses du secteur. La crise du corona a en effet mise en lumière la précarité de notre secteur. Elle a aussi favorisé des regroupements d’intérêt, comme entre les techniciens de la culture et ceux de l’événementiel, qui ont des conditions de travail très comparables, mais qui vivaient dans deux mondes séparés.
Je crois aussi que l’audition du secteur culturel devant la commission « Affaires Sociales » du Parlement, en mai 2020, a joué le rôle d’un véritable électrochoc.
Les parlementaires ne se rendaient pas compte de notre situation catastrophique. Certains sont vraiment tombés de leur chaise. Et nos revendications ont aujourd’hui trouvé des relais dans pratiquement tous les partis.
Nous, on se bat aujourd’hui pour la réouverture des lieux culturels dans le cadre des droits culturels, des services à la population, de la santé mentale, et des solidarités intersectorielles, pour arrêter de faire peser le poids des mesures sanitaires sur les seuls secteurs de la culture, de l’Horeca et des métiers « de corps ».
Aujourd’hui, par exemple, les places, les parcs et les rues commerçantes sont blindées de monde, mais si tu présentes un petit spectacle en plein air, c’est 4000 euros d’amendes. C’est totalement absurde.

Claude : En plein air, il n’y avait pas une jauge autorisée pour 50 personnes ?

Isabelle : Cela faisait partie des mesures qui devaient rentrer en vigueur le 1er avril, et qui ont été reportées sine die.

Claude : Quel est le rapport entre l’UPACT et « Still Standing » ?

 

Isabelle : Nous sommes quelques un·es à être présent·es dans les deux. « Still Standing » est aussi un regroupement « de fait ». Lors des premières réunions entre Fédérations, au printemps 2020, nous avions mis sur pied un « groupe action ». C’est ce groupe qui a initié la première action « Still Standing », qui était très ouverte, très inclusive : appeler les travailleurs de la culture à se regrouper dans onze villes, et à s’immobiliser symboliquement pendant une minute.

Claude : Je sais, j’y ai participé (sourire). Vous avez aussi, je crois, obtenu plusieurs aides de la Région bruxelloise.

Isabelle : Oui, même si cela a précédé la création proprement dite de l’UPACT. Nous avions obtenu des subsides « corona » pour les ASBL culturelles bruxelloises (deux fois 2000 euros), et certaines aides individualisées pour ceux et celles qui n’avaient pas de revenus (une « prime » qui pouvait monter jusqu’à 1500 euros). Mais il n’y avait jamais rien eu au niveau wallon. Là, il y a un accord de Gouvernement pour 15 millions d’euros dont nous négocions actuellement les critères d’accès et l’application concrète. On doit aussi relancer les aides à Bruxelles – puisque l’activité culturelle est toujours bloquée et que la reprise sera très progressive. On ne risque pas de s’ennuyer à l’UPACT dans les mois qui viennent !

 

Propos recueillis par Claude Semal le 28 mars 2021

Les fédérations de l’UPAC-T

ABDIL — Auteur.trice.s de la Bande Dessinée et de l’Illustration Réuni.e.s
AIRES LIBRES — Fédération des Arts forains, du Cirque et de la Rue
AMBITUS — Fédération des ensembles belges indépendants des musiques classiques
ARRF — Association des réalisateurs et réalisatrices francophones
ARTISTS UNITED
CCTA — Chambre des Compagnies Théâtrales pour Adultes
CTEJ — Chambre des théâtres pour l’enfance et la jeunesse
FACIR — Fédération des auteurs compositeurs interprètes réunis
laFAP — Fédération des Arts Plastiques
FAT — Fédération Théâtre Action
FBMU — Fédération des Bookers et Managers Uni·e·s
FDC — Fédération des conteurs professionnels
HORS CHAMP — Association des métiers du cinéma et de l’audiovisuel
M-Collectif — Marionnettes, théâtre d’objet et arts associés en FWB
METAL — Mouvement des Etudiant·e·s et Travailleurs·euses des Arts en Lutte
ProDiff Collectif — Collectif belge des Métiers de Diffusion et Production en Arts de la Scène
RAC — Fédération du secteur de la création chorégraphique FWB
UAS — Union des Artistes du Spectacle

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