20 mai 2026
LA RÉVÉLATION D’UNE VOIX par Françoise Nice
La révélation d’une voix, la voix d’Isabelle Dumont.
C’est assez étrange et amusant, quand une fiction inventée à partir d’une histoire vraie débouche sur une nouvelle réalité. Et donc, il suffit de tirer ce fil-là pour écrire sans difficulté une critique louangeuse et enthousiaste.
Il était une fois, dans une cité minière en Ecosse, une jeune senior qui chantait depuis toujours et qui connut un succès phénoménal en 2009 en faisant sortir de sa gorge une voix exceptionnelle. Elle s’appelle Susan Boyle. Elle avait tout sauf le look pour se produire sur les plateaux de télé. Son talent fut porté par les médias, scruté sans doute par des faiseurs de fric, soutenu par les publics à qui l’on a appris à rêver autour de « Si tu saisis ta chance, si tu réussis, tu gagneras beaucoup d’argent … et décrocheras le bonheur ». En somme le B-A BA du capitalisme : si une seule personne réussit, tout le monde peut réussir, toi aussi. Et donc le système se sauve lui-même de son injustice consubstantielle. Et l’on bave à gogo devant les suspenses des concours.
Ceci pour dire qu’aller voir au Théâtre des Martyrs à Bruxelles “Susie got talent », la première pièce écrite par le comédien Réal Siellez, vous rappellera l’histoire de cette dame écossaise à la voix fabuleuse. Et vous révélera celle d’Isabelle Dumont, comédienne, créatrice de cabinets de curiosités, une femme à la culture encyclopédique, dotée d’un bel humour…et d’une voix fabuleuse.
Cette fois-ci, Isabelle Dumont interprète une quinquagénaire issue d’un milieu populaire, dite « simplette » par son frère très envieux (François-Michel Van Der Rest).
Elle joue ce rôle écrit par Réal Siellez, où elle incarne une femme que les animatrices des plateaux télé et les managers vont pousser à d’incessants défis, manipuler comme une bête à gagner du pognon. Ce paradis du vedettariat en partant de rien, même si tu n’es plus toute jeune, grosse, pas très jolie, pas très futée non plus, ce paradis -là est un mythe, une hallucination qui peut rapporter gros. Pas seulement à cette femme qu’un manager pousse derrière les micros, sous les spots. Mais à tout son entourage.
La vraie histoire de Susan Boyle je ne la connais pas. Sauf que son « I dreamed a dream » s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires. Les efforts, les rêves des candidats de la télé-réalité façon « The voice », je ne connais pas non plus. Pas plus que l’univers de l’Eurovision. Où chanter serait la clé d’un paradis terrestre.
Le texte de la première pièce de Réal Siellez s’est librement inspiré de l’histoire de Susan Boyle. Et l’histoire qu’il a écrite évolue graduellement : l’extraordinaire voix de Susie fait d’elle l’instrument des fabricants de shows et de concours qui rapporteraient succès gloire bonheur. Des miracles sous les projecteurs. Si ce n’est que, comme on l’avait appris en regardant « On achève bien les chevaux », ce genre de course au succès éreinte, aliène et peut conduire à la folie ou à la mort. Dans la fiction de Réal Siellez, l’histoire finit bien. Allez découvrir.
Dans la mise en scène de Muriel Clairembourg, assistée de Chléa Bormans, outre le texte, le chant, les musiques et créations sonores de Victor Novak, beaucoup d’attention a été donnée à la gestuelle, au mouvement. Jouer le rôle de cette femme dite « simplette », pressée de courir de défi en défi, contrainte d’aller chanter pour un rassemblement de jeunes catholiques autour du Pape Grégoire XVI, contrainte de changer de look pour mieux luire sous les projecteurs, c’est aussi tenter de démonter la fabrique des illusions, la manière intime dont le système modèle les corps et les gestes.
Autour de Susie, il y a son manager (Réal), Wanda cette femme membre du jury (Chloé Struvay) qui a voulu lui donner une chance, il y a son frère Dan. Il y a encore, sur le bord du plateau, « La voisine » (Céline Peret). Elle observe, égrène des racontars, elle est l’incarnation symbolique de ce que, nous le public faisons des bêtes de scène qu’on nous exhibe pour épicer nos mornes vies. Notre regard n’est jamais neutre. Apprendre le « savoir-paraître », se coiffer, se maquiller, s’habiller pour s’animer sous les feux est un cirque social, esthétique, voire sexuel. Susan, la vraie, Susie son lointain alias de théâtre inventé par Réal Siellez mettent en évidence l’absurdité douloureuse de ce monde d’artifices assez éloigné des corons d’Ecosse ou du Borinage.
Et ce qui est appréciable dans cette création de la Cie Debout sur la chaise, c’est que ce « Susie got talent » s’il nous fait souvent rire, échappe à tout regard moqueur ou dévalorisant tant vis à vis de la vraie Susan Boyle que vis-à-vis de Susie et des personnages créés pour ce spectacle. Dans l’ombre de la salle on entend encore la voix magnifique d’Isabelle Dumont. Habile au chant et comme à l’imitation du cri d’une baleine.
Françoise Nice
« Susie got talent » de Réal Siellez ( ed Emile&Cie), à voir au Théâtre des Martyrs à Bruxelles jusqu’au 28 mai. Avec plusieurs événements liés au chant. Photos Émile Barret.


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