20 avril 2026
L’ÂME NOIRE DE LA DÉMOCRATIE par Claude Semal
Sous-titré « Manifeste pour un autre idéal politique », « L’Âme noire de la Démocratie », le nouveau livre de Geoffroy de Lagasnerie, m’a semblé suffisamment stimulant pour l’esprit pour y consacrer une chronique.
Deux préambules d’abord (1). Comme chansonnier et comme journaliste, je suis devenu par la force des choses un « professionnel de l’écriture ». Mais bien que mes parents l’eussent été, je ne suis pas moi-même universitaire. Je n’ai donc jamais été « formaté » par cette noble institution. Et j’ai souvent été exaspéré depuis par le jargon « universitaire » ou « technocratique » qui recouvre régulièrement certains essais intellectuels. Un charabia sémantique qui masque souvent une grande pauvreté de contenu (du genre : « l’eau mouille »). Ce langage pédant est ainsi utilisé pour mettre en avant un certain statut social (« vous avez vu : je suis un intellectuel ? ») plutôt que pour exprimer l’originalité d’une théorie ou l’intérêt d’une pensée. Chez Geoffroy de Lagasnerie, c’est en quelque sorte l’inverse : c’est une réflexion vivante, complexe, contradictoire, mais qui cherche d’abord à se faire comprendre de façon intelligible. Nul ne doute que Geoffroy soit philosophe et sociologue, à commencer par lui-même : il n’éprouve donc pas le besoin de le surligner à chaque paragraphe.
Ce qui ne signifie pas, second préambule, qu’il faille à mes yeux prendre tout ce qu’il raconte pour du pain bénit ou des épîtres de catéchisme. Ce n’est d’ailleurs pas son objet. Geoffrey de Lagasnerie chevauche une pensée libre, audacieuse, parfois paradoxale, toujours en chantier, qui nous invite à interroger toutes nos prétendues « évidences ».
Le livre nous pousse ainsi régulièrement à reformuler nos propres réflexions – quitte à penser « contre l’auteur » plutôt « qu’avec lui ». C’est en cela aussi que ce livre est particulièrement stimulant. Vous en jugerez peut-être sur pièce par vous-même ;-).
Critiquer la démocratie « par la gauche », ce n’est évidemment pas lui préférer la dictature ou l’autoritarisme. Cela va peut-être de soi, mais cela va encore mieux en le disant.
C’est examiner ce qui, dans son fonctionnement même (débats, élections, délégation de pouvoir, élaboration des lois, exercice du pouvoir) peut parfois conduire une « majorité » à prendre des décisions si contraires à l’intérêt commun, aux libertés individuelles, à l’écosystème et à tout ce qui nous rend vivants.
C’est se demander pourquoi et comment « la démocratie » a pu conduire « … à des législations écocides, des pulsions fascistes, l’incarcération de masse, la condamnation à mort de près de 50.000 migrants dans la Méditerranée depuis 2014, le démantèlement des services publics et tant d’autres mesures régressives économiquement et socialement » (p. 186) ?
C’est s’interroger sur la valeur d’une « opinion » ou d’un vote quand ils ne sont basés ni sur une enquête préalable, ni sur un savoir particulier.
C’est s’inquiéter le l’aspect moutonnier des votes partidaires dans les assemblées, quand ils s’expliquent plus souvent par imitation que par conviction.
C’est de toutes façons constater que certaines catégories sociales restent totalement exclues de tout ce processus décisionnel, alors qu’elles en subissent pourtant elles aussi les conséquences (les jeunes, les enfermés, les migrants, les générations futures… ).
Sur tous ces points, je suis « en gros » le raisonnement de l’auteur.
Le vote d’une loi, affirme Geoffrey, devrait toujours être fondé sur la connaissance scientifique de son objet, et non sur l’expression d’une simple « opinion » (qui est précisément souvent formatée par le système que l’on ambitionne d’amender).
Pour s’en assurer, l’auteur imagine la création d’une sorte de « Conseil scientifique » qui pourrait valider les projets de lois en fonction des connaissances scientifiques du moment – comme le « Conseil constitutionnel » valide l’adéquation entre un projet de loi avec la Constitution du pays. A contrario, l’auteur s’indigne de l’adoption par la droite et l’extrême droite de la bien-nommée loi Duplomb, qui a levé en 2025 certaines contraintes sanitaires et environnementale dans l’agriculture industrielle … contre l’avis de la quasi-totalité des structures scientifiques travaillant sur l’Environnement et la Santé.
Les assemblées dites « représentatives », soumises aux aléas des partis et des élections, lui semblent d’ailleurs, de façon générale, des lieux de non-débat, où chacun vote finalement en fonction de sa seule appartenance partidaire.
C’est pourquoi, à ces assemblées partidaires élues, Geoffroy de Lagasnerie préfèrerait, pour légiférer sur tel ou tel sujet, des assemblées citoyennes tirées au sort, à l’image de celles imaginées par le belge David Van Reybrouk (2), et qui pourraient, avec l’aide de scientifiques et d’experts, imaginer des « solutions » en adéquation avec les plus récentes connaissances scientifiques. Selon des études citées par l’auteur, ces assemblées de néophytes tirés au sort seraient même plus « progressistes » dans leurs conclusions que les assemblées élues !
Cela vaut en tout cas le coup d’essayer.
Je suis plus circonspect devant d’autres affirmations et thèses du livre.
Sa charge contre le prétendu « fantasme » de « l’autogouvernement » me semble assez faiblement argumentée. Au prétexte qu’il ne pourrait jamais s’accomplir pleinement, « l’autogouvernement » serait donc par définition « illusoire », (p.140). Et Geoffrey conclut (en s’appuyant sur Foucault) que « l’idéal progressiste n’est pas un idéal de représentation ni d’autogouvernement » (p. 146). Alors que pour moi, si. Évidemment, si.
Et ce n’est pas parce qu’elles resteront nécessairement imparfaites que certaines formes d’incarnation et « d’autogouvernement » ne doivent pas nous servir de ligne de conduite, de ligne d’horizon ou de modèles concrets d’exercice du pouvoir. Quoi d’autre, sinon ?
On verra bien sûr ce que cela donne à l’usage, mais l’élection de Bally Bagayoko et de la gauche radicale à la tête de la municipalité de Saint-Denis ouvre par exemple un espace politique neuf, où les classes populaires laissées en jachère ont cette fois directement investi le champ politique – avec leurs propres revendications, leur propre programme et leurs propres priorités. Il suffit pour s’en convaincre de voir la gueule du bloc bourgeois à l’annonce de cette victoire. Ce qui ne serait jamais advenu si on avait, dès le départ, snobé cette perspective comme un illusoire « fantasme ».
Je ne m’explique pas très bien non plus la fascination systématique de l’auteur pour « les minorités » (sans que ce terme ne soit d’ailleurs jamais vraiment défini).
Parce qu’avec mon assez classique « lecture de classe » des événements, la conquête du pouvoir politique est d’abord, au contraire, l’émergence et l’affirmation d’une « majorité » sociologique des classes populaires face à … la « minorité » bourgeoise, précisément, qui jusque-là monopolisait le pouvoir. Cette distinction entre « nous » (les 90% du peuple) et « eux » (l’oligarchie sur son iceberg fondant) me semble même être le moteur des « révolutions citoyennes » dont s’inspire par exemple la France Insoumise dans l’Hexagone.
Et s’il y a bien sûr, au sein de ce bloc populaire majoritaire, de merveilleuses minorités à défendre et à encourager – mais ce qui les définit d’abord, c’est d’appartenir à ce bloc populaire majoritaire.

Enfin, je ne comprends pas du tout (mais pas du tout !) l’idéalisation romantique que fait Geoffrey de Lagasnerie de l’État, promu, à la suite de je ne sais quelle opération du Saint-Esprit, en fer de lance de futures réformes « progressistes ». « Comme l’exprime Émile Durkheim dans « Leçons de Sociologie », ce qui est, en fait, beau et important dans l’État, c’est qu’il soit capable d’élaborer des volitions (3) neuves et originales » (p. 149) et « Le progressisme doit affirmer la recherche d’une sorte de perfectionnement moral à travers l’État » (p. 151).
Ben, mon colon ! Je conçois que l’on puisse, en France, accorder un peu de crédit à un état démiurge qui, en quelques occasions – Bonaparte, De Gaulle –, su engager quelques perspectives réformatrices porteuses d’avenir. De là à en faire le vecteur et le récipiendaire béat de la beauté, de l’originalité et de la morale, il y a un gouffre que quelques tonnes d’horreurs impériales, coloniales et sociales auraient dû, à jamais, délégitimer.
Je m’aperçois donc, en relisant ces notes, que mes divergences avec Geoffrey de Lagasnerie sont plus nombreuses et plus profondes que je ne l’avais imaginé en refermant son livre.
Peut-être la persistance rétinienne des quelques interventions télévisées où j’avais entendu ce mec posé et sympa dire des choses aussi brillantes que pertinentes sur quelques sujets délicats. J’attends donc son prochain bouquin avec impatience.
Après tout, c’est lui, le sociologue et le philosophe – et c’est peut-être moi qui ai mal lu.
Écoutez-le ci-dessous présenter son livre, il vous parlera probablement mieux que moi ;-).
Claude Semal, le 20 avril 2026.
(1) Poke à Mourad Guichard et « L’œil de Moumou ».
(2) « Contre les élections », Acte Sud, 2014
(3) volition = acte de volonté
IL EN PARLE MIEUX QUE MOI 😉


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