04 septembre 2026
LE SUD-LIBAN ABANDONNÉ par Abbas Fahdel
Il faut le dire sans détour, sans chercher des mots qui rendraient la réalité moins inconfortable : le Sud du Liban est abandonné. Abandonné de tous. Abandonné par un gouvernement qui semble avoir renoncé à son rôle le plus élémentaire : protéger son territoire et ses citoyens. Pendant que des villages sont rasés, que des familles vivent sous la menace permanente des frappes israéliennes et que d’autres ne peuvent pas rentrer chez elles, le pouvoir libanais regarde sans rien faire. Il proteste parfois du bout des lèvres, puis retourne à ses affaires. Comme si le Sud était un territoire à part. Comme si ses habitants étaient des Libanais de seconde catégorie. Comme si la destruction de leurs maisons, de leurs villages et de leur avenir ne concernait pas la République libanaise. Où est l’État ? Où sont les institutions ? Où est la voix du gouvernement lorsque des villages libanais sont occupés et rasés ?
On entend des communiqués, des déclarations, des condamnations de circonstance. Mais face à la violence réelle, face aux ruines et à la peur, ces mots deviennent presque obscènes. Un gouvernement qui ne peut pas empêcher la destruction de son territoire devrait au moins être capable de porter haut et fort la voix de ceux qui sont bombardés. Or même cette voix semble aujourd’hui étouffée par l’indifférence, la paralysie et les calculs politiques.
Mais le plus terrible n’est peut-être pas seulement le silence du pouvoir. C’est celui d’une partie du pays.
Car pendant que le Sud est écrasé par les bombes, une partie du Liban continue sa vie comme si rien ne se passait. On va à la plage, on fait la fête, on fait des affaires. Le Sud souffre, et une partie du reste du pays feint de ne pas voir cette souffrance.
Et il y a pire encore que l’indifférence. Il y a ceux qui se réjouissent.
Ceux qui applaudissent chaque frappe israélienne parce que les victimes appartiennent à une autre communauté confessionnelle. Ceux qui voient dans les morts, les blessés, les villages rasés et les familles déplacées une victoire dans leurs petites guerres confessionnelles. Ceux qui sont capables de regarder la destruction d’un village libanais et de penser : tant mieux, ce ne sont pas les nôtres.
Mais qui sont donc « les nôtres » ? Depuis quand un enfant du Sud n’est-il plus l’enfant du Liban ? Depuis quand une maison libanaise détruite devient-elle une bonne nouvelle parce que ceux qui y vivaient ne votent pas comme vous, ne prient pas comme vous ou ne portent pas le même nom que vous ? À quel moment le Liban a-t-il cessé d’être un peuple pour devenir un assemblage de communautés qui attendent la catastrophe de l’autre pour se sentir victorieuses ? Il faut avoir touché le fond pour se réjouir des bombes qui tombent sur son propre pays. Car, qu’on le veuille ou non, les bombes qui détruisent le Sud détruisent le Liban. Les morts du Sud sont des morts libanais. Les maisons du Sud sont des maisons libanaises. Les villages du Sud appartiennent à ce pays. Et ceux qui s’en réjouissent ne sont pas seulement indifférents à la souffrance de leurs compatriotes : ils participent à la destruction du lien qui fait encore du Liban un pays.
Israël peut bombarder un village. Mais lorsque des Libanais applaudissent la destruction de ce village, c’est quelque chose de plus profond qui est détruit : l’idée même d’appartenir à une communauté de destin. Quant au gouvernement, son silence et son impuissance ne peuvent pas devenir une politique. On ne gouverne pas un pays en abandonnant une partie de son territoire au sort des bombes. On ne construit pas un État en laissant ses citoyens seuls face à la peur. On ne défend pas le Liban en acceptant qu’une partie du pays soit traitée comme une terre sacrifiable.
Et surtout, on ne peut pas demander au Sud de continuer à croire au Liban lorsque le Liban semble avoir cessé de croire en lui.
Il faudra un jour rendre des comptes. Pas seulement sur ce qui aura été fait. Mais aussi sur ce qui n’aura pas été fait. Sur les villages abandonnés. Sur les familles laissées seules. Sur les enfants qui auront grandi avec le bruit des bombardements. Sur les maisons qui auront disparu. Et sur ce silence immense qui aura accompagné leur destruction.
Le Sud n’est pas une marge du Liban. Il n’est pas un problème confessionnel. Il n’est pas une zone sacrifiable. Il n’est pas un « détail local ». Le Sud, c’est le Liban. Et lorsqu’un pays regarde une partie de lui-même brûler sans se lever, ce n’est pas seulement cette partie qui est en train de mourir. C’est le pays tout entier.
Abbas Fahdel (sur sa page FB)


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