LES PROFS MIS EN EXAMEN par Pierre Gillis

Nous vivons des temps d’engueulades à répétition, pas seulement sur les « rézososo » – les canaux d’information traditionnellement plus feutrés participent aussi au mouvement. Et à la RTBF, la bataille pour contrôler la manœuvre est féroce.
Jacqueline Galant, à qui le MR a confié le rôle de censeur en chef, a une fois de plus démontré la finesse de ses interventions en tonitruant sa volonté d’éradiquer ses adversaires, tous ces « gauchos » qu’elle exècre. Propos insultants et disgracieux – qu’en termes choisis ces choses sont dites ! – pour la ministre-présidente de la FWB.
A la direction de l’info RTBF, c’est Gadisseux le vainqueur du combat, le sceptre est pour lui. Il a sans doute donné suffisamment de gages pour satisfaire ceux qui veulent « redresser » la RTBF, rectification idéologique qui a des antécédents fameux, et plutôt puants.

Un dernier et récent exemple avec le traitement par Gadisseux des mouvements d’enseignant·es en colère. On le serait à moins. Une fois de plus, la fonction que les princes qui nous gouvernent assigne à l’enseignement est confirmée : une variable d’ajustement budgétaire, un point c’est tout. Thomas Gadisseux a interviewé Roland Lahaye, secrétaire général de la CSC-enseignement (RTBF, La Première, 26-05-26). Le malheureux Lahaye a tenté – et il y est même presqu’arrivé – d’expliquer l’exaspération des profs. Tâche compliquée, face à un inquisiteur qui étouffe l’expression d’une réflexion qui le dérange. Florilège des questions et interruptions du « meneur de débat » :
Vous êtes prêt à sacrifier la session d’examens ?
– Le mot d’ordre des syndicats, c’est allez-y, même si c’est les examens ?
– Fin de semaine, certaines écoles ont annoncé qu’ils faisaient grève le vendredi, puis le mardi, histoire d’avoir un plus long week-end.
– Est-ce que la rentrée se fera de manière sereine en septembre ?
Et tout cela alors que Lahaye avait répondu d’emblée en rappelant pertinemment quelques antécédents (pour rappel, ce n’est pas la première fois que les agressions gouvernementales bousculent les sessions d‘examen) : les conseils de classe sont armés pour prendre les décisions de fin d’année, réussite, totale ou partielle, ou échec, même sans examen.

Mais peu importe : manifestement, Gadisseux ne veut parler que des examens. Cette obsession est un indicateur fort de ce que beaucoup (dont Gadisseux) placent au centre de leurs conceptions pédagogiques : ce qui compte, ce n’est pas d’éveiller aux connaissances, de stimuler la curiosité, de transmettre des savoirs. Non, ce qui compte, c’est de trier, d’éliminer le bon grain de l’ivraie, de reléguer celles et ceux dont on ne veut plus.
On n’a évidemment pas échappé au plus grand classique du genre :
Comment ne pas penser que les élèves vont se retrouver en otages de ce bras de fer là ?
Ici, l’argument est vraiment placé à contre-temps : il faut être gonflé pour traiter d’otages ceux qui s’inscrivent de plus en plus nombreux dans le mouvement de contestation, en développant des modalités d’organisation inventives, via Students attack. Sans doute s’agit-il, en se faufilant dans les méandres de la pensée de notre grand inquisiteur, d’une manifestation du syndrome de Stockholm, la victime se soumettant pour survivre et adoptant le point de vue de son bourreau.

Et après tout cela, surprise. La désignation à la direction de l’info RTBF de Thomas Gadisseux, dont on vient de voir à quel point il devrait pourtant rassurer les néo-libéraux, cette désignation déclenche l’ire incontrôlable du GLouB qui passait par là, au point qu’il ordonne à ses séides de démissionner du CA de la RTBF. Officiellement pour des raisons de procédure : personne n’y croit, chacun sait que le GLouB s’assied sur toutes les règles dès qu’il s’agit d’imposer sa volonté malfaisante et de placer ses copains.
La conclusion première est désolante : on peut faire pire que Gadisseux. Par exemple, ne jamais inviter un syndicaliste, ou l’emprisonner préventivement comme terroriste. Le pire est à venir.

La démolition de l’enseignement

Et sur le fond ? L’offensive contre l’enseignement et contre les enseignant·es est d’une brutalité sans nom. Je ne suis pas toujours complètement convaincu par toutes les mesures planifiées dans le cadre du Pacte d’excellence, mais les objectifs avancés pour guider son élaboration le sont, convaincants : combattre les effets de la reproduction sociale par le système scolaire, les rejetons de prolos dans le professionnel, et le général pour l’élite. Une des mesures clés de Glatigny prend le contre-pied de ces intentions, et liquide l’avancée vers le tronc commun jusqu’à 15 ans : 8 périodes à option sont réinstaurées en 3e secondaire, labellisées enseignement qualifiant ou enseignement de transition, c’est une volte-face complète, on divise là où il était question d’unifier. Il est évidemment inconcevable pour Madame prout-prout Glatigny que sa descendance partage ses bancs de classe avec les enfants de sa femme de ménage. Et donc, on met fin à la concertation, comme le déplore Romainville, une des chevilles ouvrières du tronc commun, pour détricoter la logique fondamentale de ce tronc commun.

L’autre mesure qui fait bouillir les salles de profs, c’est l’augmentation sèche de deux périodes (de 20 à 22) par semaine pour les profs du secondaire supérieur, soit une surcharge de 10 % de leur temps de travail, à salaire égal. Je ne connais aucun groupe professionnel qui ne se cabre violemment face à un tel attentat. Chacun s’en rend compte, et le contre-feu se fait dès lors plus mesuré, mais plus pervers.
Exemple avec Caroline Sägesser, du CRISP, qu’on a connue mieux inspirée, aux côtés de l’ancien recteur de la KUL, Rik Torfs, dans Le débat du jour, toujours sur La Première, RTBF (11 05 26). Rik Torfs « comprend tout le monde, je comprends la colère comme phénomène humain très important. […] Mais le fait d’enseigner 2 heures de plus, ça ne me semble pas être une catastrophe ». Et Sägesser de renchérir : « c’est peut-être pas le meilleur des combats. Le mouvement des enseignants recueillera plus de sympathie générale dans l’opinion publique s’il se concentre sur d’autres choses, comme la qualité de l’enseignement, plutôt qu’au volume horaire. » Ben oui, ne parlons pas de ces 10 % d’augmentation sèche du temps de travail, ça fait mauvais genre.

Comme si la qualité de l’enseignement n’allait pas de pair avec la possibilité pour les profs de préparer sérieusement leurs cours. Et cela au nom du fait que les profs de l’inférieur se tapent déjà les 22 périodes par semaine. Pas besoin d’un génie pour résoudre la discordance : que les profs de l’inférieur passent aussi à 20 périodes hebdomadaires, comme le réclament les syndicats.
J’hésite sur la nature du conseil de Caroline Sâgesser. On peut penser à la posture du supporter, genre pilier de comptoir qui aurait sûrement fait gagner le match si le coach l’avait écouté. Ou bien, tout aussi éculé, sur le mode « Mais que ces profs sont maladroits, il faudrait leur apprendre à communiquer mieux… » Comme le font nos ministres : je te casse la gueule, et je t’explique longuement pourquoi c’est pour ton bien.

Pierre Gillis

1 Comment

Post A Comment