LES ROIS MAUDITS DE LA RTBF par Bernard Hennebert (et Marc Moulin)

Pour écouter l’article de Bernard lu par Jean-Marie Chazeau, cliquez sur le lien ci-dessous :

Le gouvernement de la Fédération Wallonie Bruxelles devra très bientôt nommer un nouvel administrateur général à la RTBF.
Beaucoup s’agitent actuellement dans les coulisses du monde politique pour faire élire un de leurs candidats préférés.
Pourrait-il être pire que l’actuel, Jean-Paul Philippot, qui a dirigé et transformé le service public pendant près d’un quart de siècle (de 2002 à 2026) ? Cette question revient parfois sur la toile.
On peut toujours trouver pire, mais cela ne veut pas dire que ceux qui l’ont précédé furent remarquables… En 24 ans de règne de Philippot, nombre d’usagers de la RTBF ont sans doute oublié à quoi ils ressemblaient. Et comment ses prédécesseurs, tous de sexe masculin, ont fait évoluer nos radios et chaînes de télévision publiques – avant le gigantesque développement de la toile.

Mon livre « Il faut sauver la RTBF » a été publié en 2008 chez Couleur Livres. Marc Moulin avait accepté de rédiger sa préface. Dans un texte d’une dizaine de pages intitulé « Les Rois Maudits de la RTBF », il analysait l’apport de chacun des cinq administrateurs généraux qui s’y étaient succédés depuis 1960. Je crois intéressant de partager aujourd’hui avec vous une réflexion qui ne manquait pas de panache.
Ce « préfacier », hélas décédé bien trop tôt (1942 – 2008), était pianiste, compositeur, animateur et producteur radio, humoriste et chroniqueur. Son nom évoque les groupes Telex ou Placebo. Il fut également le producteur de Lio, d’Alain Chamfort et des Sparks.
Un de ses bouquins, « La Surenchère / L’Horreur médiatique », publié en 1997 par Labor, reste l’un de mes livres de chevet.

Le prochain contrat de gestion

Jean paul Philippot

Si l’on est à la recherche du successeur de Philippot, il est également grand temps de réfléchir parallèlement au contenu du prochain contrat de gestion de la RTBF. L’actuel, qui a pris cours le 1er janvier 2023, se terminera en effet le 31 décembre 2027.
Ce nouveau contrat sera signé par le gouvernement actuel, avec sa majorité MR – Les engagés, puisque les prochaines élections ne sont annoncées que pour 2029.

À titre personnel, j‘aurais deux propositions qui me semble prioritaires à vous soumettre.

1 : Pourquoi ne pas faire évoluer la composition du conseil d’administration ertébéen? Actuellement, il est composé de treize représentants des partis politiques, répartis en fonction des derniers résultat électoraux. Je propose que cette façon de procéder ne concerne que la moitié de ce CA, et que l’autre moitié soit composée de citoyens choisis par tirage au sort. Ceux-ci seraient rétribués pendant cinq ans pour cette tâche, et ils devraient suivre une formation pluraliste qui leur permettrait de mieux connaître les coulisses de notre monde médiatique.

2 : Je pense, plus que jamais, qu’il convient de supprimer toute publicité à la RTBF, y compris le sponsoring et le placement de produits, pour restreindre son influence sur les programmes.

Marc Moulin abordait d’ailleurs cette thématique à la fin de sa préface en 2008 :
« La RTBF, comme presque tous les services publics, est victime d’une libéralisation mal comprise et mal conçue.
Aujourd’hui, on aperçoit enfin comment l’argent fait main basse sur les dernières sources de richesses qui ne lui appartenait pas encore (postes, chemins de fer, énergie, eau, etc…). La privatisation des services publics fonctionne sur le mode du pillage.
Voilà pourquoi à la RTBF, 25% des ressources en publicité orientent 75% au moins des programmes. Et voilà pourquoi Jean-Paul Philippot demande plus de pub et plus “d’indépendance” (comprenez : moins de comptes à rendre). Qu’on aime ou non la publicité, on n’a jusqu’ici quasiment jamais évité qu’elle produise cette logique dévastatrice. (…) La pub n’est ni mauvaise, ni méchante. Elle n’a jamais empêché la qualité de l’info dans les grands quotidiens. Mais il faut la craindre dans les médias à zapette, ceux qui n’ont pas la force de résister à ses déviances. Il faut donc sauver la RTBF, et qu’elle fasse retour au non-marchand, qui est son lieu de naissance et sa maison. Ce n’est pas utopique. Cela consistera à supprimer des programmes que seule la pub a fait naître, et des personnels et moyens que seule la pub a engagés ».

J’imagine votre question : « Mais la RTBF va perdre énormément d’argent ». Je me permets de vous signaler une autre question essentielle : « Que coûte à la RTBF la publicité, sa recherche et tout ce qu’elle induit ? »

Les Roi Maudits

Dans cette préface, Marc Moulin introduit ainsi la partie consacrée aux « Rois Maudits de la RTBF ».
« Les monarques maudits de la RTBF sont Robert Wangermée, Robert Stéphane, Jean-Louis Stalport, Christian Druitte et Jean-Paul Philippot.
Ils ont en commun d’avoir été désignés par le PS avant la fin du mandat de leur prédécesseur, manœuvre classique du parti pour « coiffer au poteau » les autres partis qui auraient légitimement pu revendiquer un minimum d’alternance.
Car le PS, qui plaisante peu quand on touche à ses fiefs, tient particulièrement à celui de la RTBF.
Ce n’est pas qu’on soit cultivé, mais on a quand même lu Alvin Toffler et ses best-sellers, qui affirment que le pouvoir appartient à ceux qui possèdent l’information et la communication. D’ailleurs, quand on prend le pouvoir, la tradition est que les putschistes s’emparent par priorité de la radio-télévision nationale et des aéroports. Ce “goût” extrême du PS pour l’influence sur les médias doit être noté comme une des causes principales de la dégradation des médias, de l’information et de la démocratie dans notre communauté ».

Robert Wangermée /1960 – 1984 (selon Marc Moulin)

« Il fut le seul à marquer vraiment, parmi les administrateurs généraux de la RTBF. Docteur en philosophie et lettres, professeur à l’Université Libre de Bruxelles, musicologue chevronné, voilà un profil aujourd’hui incongru, à l’ère des cadres commerciaux.
Il a convaincu plus qu’il n’a séduit, au contraire de son successeur Robert Stéphane, qui a séduit bien plus qu’il n’a convaincu.
Il voulait l’originalité, la qualité absolue, et l’information dérangeante.
À cette époque, le MacCarthysme n’était pas si loin, et les incessants procès en “gauchisme”, dont l’info RTBF faisait l’objet au sein du public bien-pensant et de certains “milieux”, ont dû, inconsciemment ou non, rappeler à Wangermée à quels désastres la perméabilité des patrons de presse et de communication aux mondes politique et commercial avait condamné l’Amérique. Si Robert Wangermée était encore Administrateur Général de la RTBF aujourd’hui (hypothèse toute théorique), le service public ne connaîtrait pas le dixième de ses problèmes actuels.

C’était un homme de savoir, de culture et de divertissement. Un véritable humaniste, comme on dit hélas désormais à propos de n’importe qui. Passionné de musique classique – qu’il appelle de façon énervante “grande musique”, “musique sérieuse” ou, pire encore, “belle musique”, il a toujours fait la place à toutes les cultures. Son modèle fondateur pour la RTB(F) : la BBC. Quand on voit ce qui reste des télés et radios publiques aujourd’hui dans le monde, on peut dire – même si la BBC est en crise – qu’il ne s’est pas trompé.

Il ne s’est d’ailleurs trompé sur quasi rien.
De mouvance (mais pas d’obédience) socialiste, il a imposé l’indépendance totale de son entreprise. Par le respect, une méthode à laquelle plus personne ne pense, apparemment. Il a promu le pluralisme (dévoyé depuis) et l’impertinence dans l’information. Aujourd’hui, on se contenterait déjà de la pertinence. Après Mai 68, il a lancé des cellules contestataires où s’agitaient les zozos de la RTBF dans des débats internes aussi sérieux que joyeux. Brillant gestionnaire et stratège, il ne s’est fait “avoir” que sur de rares dossiers : une décentralisation aberrante, et des acquis sociaux superfétatoires – c’étaient les golden 60’s…  Pendant 25 ans, il a garanti à la RTBF, par sa stature personnelle et son indépendance farouche, une crédibilité qu’aucun de ses successeurs n’a pu soutenir. Sa seule vraie erreur : l’introduction de la publicité. Pas très BBC. Et voilà que la petite solution d’appoint est devenue LE problème de fond du service public. »

Robert Stéphane /1984-1993 (selon Marc Moulin)

« Il est aussi un surdoué, comme son aîné. Autre atout, il est journaliste, et connaît de l’intérieur tous les métiers de la production audiovisuelle.
Ses principaux défauts sont un certain nationalisme liégeois (qui étonne un peu chez un homme d’une pareille envergure), une gadgétisation et une fuite en avant dans sa vision professionnelle.
Dès qu’une nouvelle technique, un nouveau décodeur ou un nouveau satellite apparaissait, cet homme curieux et intelligent ne parlait plus que de cela. Il redessinait l’avenir en fonction de cela, et biffait de tous les ordres du jour tout ce qui ne se rattachait pas à cela.
Son bureau était jonché de télécommandes et d’appareils qu’il n’avait finalement, ni le temps d’utiliser, et encore moins celui d’apprendre à utiliser. Intronisé au moment de l’explosion de la pensée libérale-libertaire, il en fut un propagateur naturel dans l’entreprise. Il fallait plus de tout.

Une espèce de Cohn-Bendit P-DG. Ce fut ce qu’il baptisa “la Troisième voie”. On ringardisait le vieux service public poussiéreux, celui des ennuyeuses lectures et des conférences, pour mettre la pédale forte sur l’image et sur le divertissement (et pas seulement dans les émissions de divertissement).
L’ère des directeurs – ex réalisateurs, seulement soucieux de forme et d’imitation, avait sonné pour un trop long moment. Jusqu’au jour où, à la suite d’évènements qu’il serait fastidieux d’énumérer, Sandra Kim est devenue le symbole du renouveau du service public. C’est là qu’on a compris que le service public, à force de ni-ni, et de et-et, devenait du rien-rien, et perdait son identité.
Robert Stéphane, talentueux meneur de revue, laissa à la RTBF un bilan douteux. L’objectif principal de ses successeurs sera de “redresser la barre ». Ils n’y sont pas arrivés… mais n’anticipons pas ».

Jean-Louis Stalport / 1993-1997 (selon Marc Moulin)

« Il fut le premier “top manager” de la RTBF. Comme les idées arrivent toujours en Belgique francophone avec douze ans de retard, il fut affirmé au PS comme un fait de bon sens que pour diriger une entreprise comme la RTBF, il fallait à tout prix un “pur gestionnaire ».
Pas un homme du sérail, ni du métier. Surtout pas. On a même soutenu à l’époque que “rien ne valait l’objectivité d’un gestionnaire qui arrive l’esprit frais et sans expérience, juste capable de lire froidement un bilan, dépourvu de la moindre émotion, dénué du moindre a priori professionnel ».

À ces égards, Jean-Louis Stalport convenait assurément. Il avait la job description inscrite dans les gènes, puisqu’il souligna lui-même lors de ses premières interviews qu’il ne regardait jamais la télé, ni n’écoutait la radio, et que ses filles écoutaient un peu Radio Contact.
Il n’était donc pas seulement un non-professionnel de la profession, mais il n’était même pas public des médias, ni auditeur, ni téléspectateur.
Ce qui n’empêcha pas que deux semaines après son arrivée, il commentait déjà les programmes dans la presse, et deux mois plus tard, y participait (les analogies avec Jean-Paul Philippot sont intéressantes).

Il signa une légendaire “Note culturelle”, premier, dernier et unique pamphlet contre la culture défendu par un patron de radio-télé de service public ! Sans doute pour ceux qui adorent les histoires belges.
Une telle gifle, aussi bouffonne qu’on puisse la ressentir, laissa les milieux intéressés pantois. Et pas seulement les milieux intéressés, d’ailleurs.
Il ne redressa pas les finances de la RTBF.

Christian Druitte / 1997- 2001 (selon Marc Moulin)

Il fut convoqué par Philippe Busquin un dimanche soir pluvieux de 1997. Le président du PS lui posa la

Marc Moulin

bonne question, à propos du mandat d’administrateur général qu’il s’apprêtait à lui faire décerner : « As-tu la santé? ».
À tort ou à raison, l’ancien journaliste répondit oui, et s’embarqua dans un mandat qui n’a pas marqué, mais qui a eu le mérite d’être celui d’un professionnel, d’un homme ouvert, et surtout d’un homme du sérail.
Son règne s’acheva selon la méthode PS bien connue, en capilotade.
Il a eu le temps de lancer une réflexion sur le service public, réflexion qui fut rapidement circonvenue par l’intrusion et le parachutage d’incongrus spécialistes en marketing et d’inquiétants “philosophes” (s’il y avait des philosophes belges autres que Erasme et Jean-Claude Vandamme, ça se saurait). Son règne s’acheva sans qu’on puisse clairement décider s’il aura plutôt été bénéfique ou maléfique.
Il ne redressa pas les finances de la RTBF, en tout cas.

Jean-Paul Philippot / 2002-2027 (selon Marc Moulin)

Il est une énigme. Stalport n’était pas un candidat de Elio Di Rupo, alors que Philippot l’est. Mais à part cela, on se demande toujours ce qui, dans l’expérience Stalport, a pu séduire à ce point le PS qu’il fallût recommencer la chose avec un manager comme Jean-Paul Philippot, d’un profil assez semblable à celui de Jean-Louis Stalport.
On retrouve en effet ici le “pur gestionnaire”, qui n’est ni téléspectateur, ni auditeur, mais qui aujourd’hui fait de la programmation et sabre dans les reportages.
En outre, Jean-Paul Philippot venait de la haute direction des hôpitaux IRIS, qui sont réputés dans le milieu médical comme un des centres géométriques de la gabegie socialiste (voir Yvan Mayeur, recordman PS des mandats). Il y a laissé un confortable déficit.

L’homme semble plutôt vif, intelligent, drôle et sympathique. Et techniquement compétent. C’est seulement après quelques temps (semaines, mois, variables selon les observateurs) qu’on commence à se demander ce qu’il a vraiment compris.
Jean-Paul Philippot fut plutôt bien accueilli lors de son arrivée en 2002. Il faut dire que la RTBF a tout fait pour éradiquer ses personnels (et témoins gênants!) plus âgés, à coup de “plans” jeunistes et de préretraites. M. Philippot soutient qu’il a d’ores et déjà redressé les finances de la RTBF, ou presque. On a du mal à comprendre comment ce prodige est possible.

Bernard Hennebert (avec la participation posthume de Marc Moulin)

 

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