10 mai 2026
MÉLENCHON PASSE EN QUATRIÈME. ET ZOU ! par Claude Semal
J’ai toujours été fasciné par « la ligne des eaux » – cette ligne imaginaire qui, au sommet des montagnes, sépare les eaux pluviales pour les diriger vers l’adret ou l’ubac. Ces quelques centimètres qui conduiront deux gouttes d’eau cousines, l’une vers la pente d’un versant, l’autre dans la vallée contraire – pour terminer leur hypothétique course, 500 kilomètres plus loin, dans la Méditerranée ou dans l’Océan Atlantique. Une variante géothermique de « l’effet papillon », qui postule que dans un système variable et complexe, le battement d’aile d’un lépidoptère peut parfois accoucher d’un ouragan à l’autre bout du monde. C’est la revanche des oiseaux-mouches et des colibris sur toutes les machines de guerre.
Ce moment de bascule, où tout finalement se joue, n’est souvent identifiable qu’à postériori. Mais il s’annonce aussi parfois en fanfare. Dans le grand fleuve de l’actualité, voici cinq de ces points de bascule qui pourront influencer nos vies ces prochains mois
LA QUATRIÈME (INTER)NATIONALE. Dimanche soir 3 mai sur TF1, Jean-Luc Mélenchon a annoncé sa quatrième candidature à l’élection présidentielle en France, au terme d’un processus de validation interne à la France Insoumise. Une candidature aussitôt plébiscitée par les militant·es et sympathisant·es insoumis·es, puis qu’elle a recueilli, sur le site dédié, melenchon2027.fr, plus de 200.000 signatures de soutien en moins de 48 heures. En 2020, il lui avait fallu 70 jours pour atteindre un tel niveau de mobilisation.
Fort de l’expérience de ses trois campagnes précédentes, et, en particulier, des 22% rassemblés sur son programme et son nom en 2022, JLM espère cette fois accéder au second tour pour battre ensuite l’extrême-droite car, affirme-t-il, dans sa majorité, « la France n’est ni raciste, ni fasciste ». Il en veut pour preuve le résultat des élections législatives, où en cas de duel « France Insoumise / Rassemblement National », les électeurs de « Ensemble pour la République » (Macronistes, centre et droite) ont voté assez nettement pour les candidats insoumis (à 43 % pour LFI contre 19% au RN). Seuls les électeurs des « Républicains » de Retailleau se sont rangés, dans cette configuration, derrière les fachos (à 38% pour le RN contre 26% à LFI) (1).
Avec un socle de soutiens à 13 % (+ 1), Mélenchon semble désormais avoir nettement pris l’ascendant sur ses « concurrents » directs à gauche : Glucksmann est à 8% (-2), Ruffin à 7% (-1), Roussel (-2) et Jadot (=) à 3% (Cluster 17/ Le Point, avril 2026).
Et la campagne n’a pas encore vraiment commencé !
Or avec ses 100.000 membres répartis dans tout l’Hexagone en plus de 4000 Groupes d’Action, et une douzaine de porte-paroles populaires et identifiables pour relayer ses arguments et son programme dans les médias, la France Insoumise est une machine de guerre électorale qui surclasse tous ses concurrents, tant sur le terrain concret du porte-à-porte que sur celui de la communication numérique.
La déclaration de candidature de JLM sur TF1, doublée d’une longue interview sur « Brut », a par exemple généré plus de 20 millions de vues en 48 heures (voir à ce sujet l’interview complète de Mélenchon dans la rubrique « C’est vraiment vous qui le dites ») (2).
« Allez, zou ! » comme a dit « le Vieux » – inaugurant au passage un sympathique cri de ralliement. Et zou !
L’ENTRETIEN D’EMBAUCHE DE RUFFIN À LYON. Il y a quinze jours, c’est François Ruffin qui présentait sa candidature à l’élection présidentielle lors d’un grand meeting en plein air à Lyon, sous la forme humoristique (?) d’un « entretien d’embauche » face au « peuple » pour obtenir le « poste » de président. Je n’ai pas été très convaincu, ni par la forme, ni par le contenu (vous pouvez en juger vous-mêmes à cette rubrique (3) ). Lorsque le vice-président de votre association, qui joue le « Mr Loyal » au micro en lisant son papier, dit qu’il vous soutient parce que vous avez « du cœur, des tripes et de l’humour », c’est à peu près le degré zéro du discours politique. J’aimais bien Ruffin lorsque, adossé à la structure efficace et au programme solide de la « France Insoumise », il jouait à « l’électron libre » et pouvait laisser libre cours à sa fantaisie. Celui qui faisait scander « Plus jamais PS » au public dans ses meetings, réalisait des films politiques rigolos et pertinents, ou venait en maillot de foot à l’Assemblée Nationale pour défendre le sport amateur. Après avoir assez inélégamment rompu avec la France Insoumise entre les deux tours des élections législatives en 2024, en traitant à la télé Mélenchon de « boulet, boulet, boulet », tout en continuant à distribuer des tracts avec son portrait dans les cités, il s’est de lui-même enfermé dans un espace politique riquiqui, qui l’a déporté vers la droite sans lui octroyer en retour la moindre once de réelle « respectabilité ».
Son indépendance, autrefois un atout, n’est plus que le reflet de son isolement. Il a d’ailleurs préféré créer sa propre structure (« Debout !») plutôt que de rallier celle créée par les « ex LFI » Autain et Corbières (« l’APRES »). Ruffin, combien de divisions ? Il a beau avoir enfilé un petit veston et ses petites lunettes, et froncer ses petits sourcils pour avoir l’air sérieux, qui l’imagine sérieusement face à Trump et Poutine ? Coincé entre LFI, à qui il a brutalement tourné le dos, et le PS, qui jamais ne se rangera derrière lui pour une campagne présidentielle, il s’est condamné à jouer les seconds couteaux en fer blanc, cotisant à l’improbable « primaire » qu’il ne respectera que s’il la gagne, et s’inventant entretemps des slogans creux formatés en vers de mirliton, « les tours et les bourgs », tout ça, sa véritable marque de fabrique, mais pour fabriquer quoi ?

Photo de couverture de « Marianne ». Ne jamais avoir peur du ridicule.
Plus grave est, à mes yeux, est l’effondrement de son discours programmatique, qui semble témoigner d’une armature idéologique pour le moins fragile. Exemple. Parmi les « revendications » de Ruffin sensées « revaloriser le travail », on trouve une prime défiscalisée de « 1000 euros », assez semblable à la « prime Macron » qu’il avait, à juste titre, dénoncée lors de sa création. Or il faut toujours prioritairement revaloriser « le salaire brut », parce que lui seul est pérenne, et que lui seul permet de financer la sécurité sociale. Pour les syndicalistes et les « gens de gauche », c’est la base.
Plus grave : dans ce discours inaugural, à forte portée symbolique, Ruffin a déclaré refuser « l’immigration économique », enfourchant ainsi un des principaux chevaux de bataille programmatiques de l’extrême-droite. Il « refuse de faire avec les services ce que l’on a fait hier avec l’industrie » et estime que la France ne devrait « pas faire appel à des médecins algériens, tunisiens ou roumains » ou « à de la main d’œuvre subsaharienne » (qu’en termes technocratiques ces vilaines choses-là sont dites). Un point que Clémentine Autain, une de ses « concurrentes » à la « primaire », a d’ailleurs aussitôt relevé pour assez sèchement le contredire.
Ruffin a bien tenté depuis de faire rentrer le dentifrice dans le tube, en expliquant qu’il veut combattre « la demande de main d’œuvre immigrée exigée par le MEDEF », mais qu’il demande aussi, pour ces travailleurs immigrés, « les mêmes droits sociaux que pour les travailleurs français ». Dont acte. Même s’il « avait foot », le jour de la manif contre l’islamophobie, je veux bien admettre que Ruffin n’est « pas raciste ». Mais il commet je crois une erreur stratégique en plaçant au cœur de sa campagne présidentielle un des thèmes centraux de l’extrême-droite.

Un geyser qui fait pschit
« PRIMAIRES » DE LA GAUCHE. C’est peut-être une impression, mais François Ruffin me semblait aussi un peu tirer la gueule sur les « photos de groupe » des canditat·es à la « primaire de la gauche », qu’il imaginait, il est vrai, comme « une primaire geyser ». Pour le coup, le geyser a plutôt fait « pschhittt » ! Ils et elles se sont retrouvés cette semaine à la Bellevilloise, une salle socio-culturelle parisienne, pour tenter de relancer « une candidature commune » (?) de « la gauche » (?) à la prochaine élection présidentielle en France. Quelques centaines de militant·es à peine pour porter un « choix » qui devrait pourtant, en principe, structurer toute la vie politique française dans l’année à venir. Mais y croient-ils encore vraiment eux-mêmes ?
Olivier Faure, président du PS et partisan de cette « primaire », était certes bien présent, mais en quelque sorte « pour du beurre », puisque que la majorité de son parti s’oppose désormais frontalement à cette procédure. La disparition du PS se rajoute donc à l’absence déjà actée de Mélenchon et de la France Insoumise, de Raphael Glucksmann et de Place Publique, de Fabien Roussel et du PCF, comme de Cazeneuve et de François Hollande.

Le meeting de « la primaire ». Le seul « racisé » dans l’image assure… la sécurité.
Restent donc « en piste » les seuls adhérents au groupe « écologiste » de l’assemblée nationale, à savoir Marine Tondelier, et les ex transfuges de LFI, Clémentine Autain et François Ruffin. Tout ça pour ça ? En supposant que cette procédure les « départage », ce qui reste à prouver (car Ruffin semble vouloir y aller « coûte que coûte »), en quoi ce résultat influencerait-il les candidatures de Mélenchon, Glucksmann, Roussel et Hollande ? En aucune façon. Cette candidature est donc faussement présentée comme « unitaire », alors qu’elle ne fera que rajouter une quatrième (ou une cinquième) « candidature » à toutes celles qui existent déjà. Clémentine Autain était d’ailleurs assez alarmiste à la tribune, en se demandant si ce meeting était « le chant du cygne ou le sursaut » de la primaire. Comme disent les jeunes, « la question, elle est vite répondue ».
D’autant qu’il existe aujourd’hui, chez les Verts comme au PCF, un courant « réaliste » qui privilégierait un accord programmatique avec LFI aux législatives, avec un partage des circonscriptions à la clé, « en échange » d’un soutien à la candidature Mélenchon à la présidentielle. Wait and see.
ENGIE. La nationalisation de l’énergie est l’une des (très) vieilles revendications du mouvement ouvrier belge (et international). Comme l’air, l’eau, et tout ce qui devrait, en en principe, faire partie de notre patrimoine commun.
Mais lorsqu’un gouvernement aussi réactionnaire que celui de Bart De Bever veut négocier le rachat de « nos » vieilles centrales nucléaires à ENGIE, il doit nécessairement y avoir un autre motif à cet intérêt soudain. Et de fait. C’est l’illustration parfaite du principe : « privatisation des bénéfices, socialisation des pertes ». Ou encore : « Pile tu gagnes, face je perds ».
Ces infrastructures nucléaires ont en effet déjà été financées par nos factures d’électricité dans les années 80 et 90. Elles ont généré quinze milliards de bénéfices depuis leur rachat par ENGIE. Aujourd’hui obsolètes et micro-fissurées, c’est la question du démantèlement des vieilles centrales nucléaires qui se pose, plutôt que celle de leur « éternelle » prolongation. Elles sont d’ailleurs toutes actuellement à l’arrêt !
Qui irait acheter à prix d’or une voiture d’occasion en panne ? De plus, tous les milliards investis dans ce « rachat » ne pourront plus l’être dans le développement des énergies renouvelables – qui sont, elles, réellement porteuses de solutions d’avenir.
La filière nucléaire a certes toujours eu d’ardents défenseurs en Belgique, notamment du côté du MR, mais cette passion soudaine pour des réacteurs à l’arrêt est assez étrange. La vraie question à creuser est sans doute : qui se sucre au passage dans cette opération ?
LA DIAGONALE DU FOU. Jouer au cinglé serait, parait-il, une stratégie subtile pour désorienter vos adversaires au cours d’une négociation. Encore faut-il ne pas l’être vraiment. Plus personne ne comprend rien à ce que raconte et à ce que veut Trump dans le détroit d’Ormuz et dans sa guerre avec l’Iran. Dans la même conférence de presse, il lui est arrivé de dire une chose et son contraire à deux phrases d’intervalle. De menacer de ramener l’Iran « à l’âge de la pierre » et d’annoncer six fois depuis la fin de la guerre, au moment même où Téhéran était une nouvelle fois bombardée.
Certaines de ses déclarations semblent en outre plutôt destinées à « parler » aux marchés financiers plutôt qu’à refléter l’état réel des négociations entre l’Iran et les USA.
Dans son édition du mardi 5 mai 2026, le quotidien « Libération » rapporte que, selon le magazine « Forbes », Trump et sa famille se sont enrichis de 1,4 milliards de dollars depuis son retour au pouvoir. Dans le même numéro, Philippe Coste, son correspondant à New York, titre en page 4 sur « un fort soupçon de délits d’initié autour de Trump ». Il cite deux exemples concrets où des mouvements massifs de capitaux sur le marché du pétrole, ont précédé de quelques minutes des discours où Trump annonçait que « le conflit est fini, pratiquement fini » (le 9 mars) ou « une résolution complète et totale du conflit » (le 23 mars). Ces achats « mystères » ont rapporté des millions de dollars de bénéfices à leurs opérateurs.
Trump est peut-être fou. Mais c’est une folie très particulière, à la mode Picsou. Chaque fois qu’il ouvre la bouche, il faut que cela lui rapporte de l’argent. « Et zou ! ».
Claude Semal, le 8 mai 2026.
(1) https://www.bfmtv.com/politique/elections/legislatives/resultats-legislatives-2024-comment-les-reports-de-voix-ont-permis-au-front-republicain-de-s-imposer_AV-202407070543.html
(2) C’EST (VRAIMENT) VOUS QUI LE DITES par toi, vous, eux et elles
(3) C’EST (VRAIMENT) VOUS QUI LE DITES par toi, vous, lui et elles.


Philippe Malarme
Posted at 23:02h, 09 maiMais où donc a été installé ce ”baromètre d’avril” ? Dans la chambre à coucher de Jean-Luc ? Et pourquoi 2022 ? Ce n’est pas en 2027 qu’il se présente ? Une nouvelle fois, je suis perdu.
Semal
Posted at 04:07h, 10 maiva voir sur le site de cluster 17, tu auras le sondage en entier. le document porte sur analyse de l’évolution des votes des électeurs de JLM en 2022 (8 millions de voix), qui représentent trois électeurs de gauche sur quatre.