MON JOURNAL DU LIBAN (IX) : LES BIDONS ROSES par le cinéaste Abbas Fahdel

Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, habite avec sa famille à Nabatieh, dans le sud du Liban. Il a dû fuir depuis la guerre et l’invasion israélienne, comme des centaines de milliers d’autres habitants du Liban. C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde. Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. En solidarité avec Abbas et le peuple libanais, je les publie ici chaque semaine dans l’Asympto (C.S.).

24 avril.
Sud-Liban : l’agriculture sous les bombes. Dans le Sud-Liban, région à forte vocation agricole, les bombardements israéliens ont provoqué, pour la troisième année consécutive, l’interruption du cycle de la vie rurale et la désarticulation d’un système économique et social déjà fragilisé.
Depuis la reprise de la guerre en mars 2026, les agriculteurs vivent au rythme des déplacements forcés. Contraints de quitter leurs villages, ils abandonnent derrière eux des vergers chargés de fruits mûrs qu’ils n’ont pas eu le temps de récolter. Des cultures préparées avec soin sont laissées à elles-mêmes au moment le plus critique : celui où tout se joue, où l’investissement consenti pendant des mois devait enfin se transformer en revenu. Au lieu de cela, il se transforme en perte.
Car l’agriculture dans cette région repose sur un équilibre précaire. Elle exige des dépenses importantes dès le départ : achat de plants, installation de systèmes d’irrigation, mobilisation de main-d’œuvre… Tout cela pour une fenêtre de production relativement courte. La moindre interruption suffit à faire basculer une saison entière dans le néant. Et lorsque cette interruption se prolonge, lorsqu’elle se répète d’une année à l’autre, ce n’est plus seulement une récolte qui est perdue, mais la capacité même de continuer à produire.
Dans le Sud, ces cultures saisonnières constituent pourtant l’un des piliers de l’économie locale. Des milliers de familles en dépendent directement. Mais aujourd’hui, cette économie est prise en étau entre la guerre et l’exil. Les agriculteurs se retrouvent dans une situation cruelle : ils ont investi, travaillé, anticipé, mais ne peuvent plus accéder à leurs terres. Même lorsque les bombardements ralentissent, le danger persiste. Les champs deviennent des zones interdites, exposées, parfois brûlées au phosphore blanc.

Cette impossibilité d’accès rend dérisoires, ou du moins insuffisantes, les tentatives de soutien. Aucune aide ne peut compenser l’absence physique sur la terre. Aucun plan de relance ne peut fonctionner si celui qui cultive ne peut atteindre ce qu’il a semé. Ainsi, même les initiatives institutionnelles — lorsqu’elles existent — se heurtent à une réalité implacable : sans sécurité, il n’y a pas d’agriculture possible.
Tout un secteur cesse ainsi, progressivement, d’être viable. Les pertes ne sont pas seulement économiques ; elles sont aussi psychologiques et sociales. À force de saisons manquées, de dettes accumulées et d’incertitudes permanentes, la confiance s’érode. L’agriculture cesse d’être une continuité pour devenir un pari.
Dans ce contexte, les efforts déployés pour sauver ce qui peut l’être — protection du bétail, tentatives de maintenir certaines cultures — apparaissent comme des gestes de résistance plus que comme de véritables solutions. Ils ralentissent la chute, sans parvenir à inverser la tendance. D’autant que certaines zones agricoles restent inaccessibles, voire directement exposées aux frappes quotidiennes, ce qui complique toute intervention.
Ce qui se dessine aujourd’hui dans le Sud-Liban est donc bien plus qu’une crise agricole. C’est une lente érosion d’un mode de vie, une rupture dans la transmission d’un savoir-faire et d’un lien à la terre, une fragilisation d’une économie familiale ancrée dans le temps long. Chaque saison perdue éloigne un peu plus les agriculteurs de leurs terres, non seulement physiquement, mais aussi économiquement et psychologiquement.
Si la situation perdure, ce ne sont pas seulement des récoltes qui disparaîtront, mais un tissu social entier, façonné par des générations de travail agricole, qui risque de s’effacer dans le silence des champs abandonnés.

25 avril.
Pendant que le Sud-Liban encaisse bombardements, villages rasés et déplacements forcés, Emmanuel Macron déploie — avec un sens aigu du timing — son geste fort : exonérer les étudiants libanais des frais d’inscription dans les universités publiques françaises (environ 178 € ). Une riposte d’une redoutable “pertinence” face à des frappes bien réelles. Les maisons s’effondrent ? Les champs brûlent ? Les familles fuient ?
Parfait : on simplifie les démarches d’inscription.
Si le Liban brûle, qu’importe — ses étudiants, eux, auront au moins le privilège de réviser au calme… à des milliers de kilomètres des décombres.
Pendant que certains parlent de cessez-le-feu, de pressions internationales ou de protection des civils, d’autres organisent déjà l’après : l’accueil de ceux qui auront réussi à fuir. Non pas arrêter la catastrophe, mais en gérer les “flux”.
Au fond, voilà le vrai visage du “soutien” français version 2026 : accompagner l’effondrement avec élégance, transformer la fuite en opportunité, et appeler cela de la solidarité. Une aide précieuse — à condition de ne plus être là pour en subir les conséquences.

27 avril.
La guerre au Sud-Liban présente un déséquilibre des forces qui relève presque de l’absurde stratégique. D’un côté, une armée israélienne parmi les plus technologiquement avancées au monde, soutenue à bout de bras par les États-Unis, déployant des systèmes d’armement dont le coût se chiffre en milliards de dollars : avions furtifs, systèmes antimissiles sophistiqués, capteurs intelligents, renseignement satellitaire. De l’autre, une résistance libanaise enracinée dans son territoire, qui compose avec des moyens limités, mais fait preuve d’une adaptabilité redoutable.
Et c’est précisément là que se fissure le mythe de la toute-puissance militaire. Car face à la débauche de technologie militaire, la résistance mise sur une logique inverse : simplicité, mobilité et efficacité asymétrique. Les drones piégés en sont l’exemple le plus frappant. Peu coûteux à produire, parfois bricolés ou adaptés à partir de technologies civiles, ils deviennent des armes redoutables dès lors qu’ils sont utilisés avec intelligence tactique.
Ce qui rend ces drones particulièrement problématiques pour une armée conventionnelle, ce n’est pas seulement leur capacité de destruction, mais leur imprévisibilité. Ils volent bas, échappent parfois aux radars sophistiqués conçus pour intercepter des menaces plus classiques et peuvent être déployés en essaims. Chaque drone perdu est presque insignifiant économiquement pour celui qui l’envoie, mais potentiellement catastrophique pour celui qui le subit.
On assiste alors à une inversion brutale du rapport coût/efficacité : des systèmes de défense valant des millions sont mobilisés, quand ils le peuvent, pour tenter d’intercepter des engins qui coûtent quelques dizaines ou milliers de dollars.
Au-delà de l’aspect technique, cela révèle une réalité plus profonde : la supériorité militaire ne garantit pas la maîtrise du terrain, surtout lorsqu’elle affronte une stratégie de guérilla moderne, souple et profondément ancrée dans son environnement humain et géographique.
Dans ce type de conflit, la guerre devient autant une question d’ingéniosité que de puissance brute. La résistance ne cherche pas à rivaliser frontalement avec une armée suréquipée ; elle cherche à la déséquilibrer, à l’user, à transformer chaque avantage technologique en vulnérabilité potentielle.
Ainsi, le drone piégé n’est pas seulement une arme : c’est un symbole. Celui d’une guerre où la créativité tactique défie la supériorité matérielle, où le faible trouve dans l’asymétrie non pas une faiblesse, mais une stratégie.
Les deux vidéos postées ici, qui montrent des troupes israéliennes ciblées par des drones, comptent parmi les rares documents ayant échappé à la censure israélienne.

27 avril.
Qui tue les journalistes ?
Selon les données établies par le Comité pour la protection des journalistes, Israël représente à lui seul 66 % des morts de journalistes dans le monde en 2025. Soixante-six pour cent. Pendant que le reste du monde — pourtant traversé par des conflits violents, des régimes autoritaires, des violences criminelles — se partage le tiers restant.
Un journaliste n’est pas une victime parmi d’autres. C’est quelqu’un qui regarde pour les autres, qui documente, qui recueille les traces, les voix, les preuves, qui insiste pour que le réel ne disparaisse pas sous les ruines, la propagande ou l’indifférence. Tuer des journalistes, ce n’est pas seulement supprimer des individus. C’est frapper la capacité collective à savoir, organiser l’opacité, produire un espace où les faits deviennent contestables, où la vérité devient négociable, où le récit peut être confisqué. À cette échelle d’assassinats ciblés, c’est l’information elle-même qui devient une cible.
Et ce qui rend cette réalité encore plus grave, c’est le silence relatif qui l’entoure, le décalage entre l’ampleur des faits et la faiblesse des réactions, comme si tout le monde voyait mais que personne ne voulait en tirer les conséquences, comme si la mort de ceux qui témoignent n’était pas, en soi, une alerte suffisante.
Ce silence n’est pas neutre. Il devient assourdissant lorsque les journalistes tués sont palestiniens ou libanais, et que leur assassin est Israël. Là, les mots se font rares, les condamnations prudentes, les responsabilités diluées. Une forme de hiérarchie s’installe, implicite mais perceptible, entre les vies qui comptent et celles qui peuvent être reléguées à la marge du récit.
Ce deux poids, deux mesures ne se contente pas de trahir les principes affichés de défense de la liberté de la presse. Il participe lui-même à l’effacement. Il prolonge la violence en la recouvrant d’un voile de silence diplomatique et médiatique.
Car ne pas nommer, ne pas dénoncer avec la même force, ne pas s’indigner avec la même clarté, c’est déjà accepter. Et au bout de ce silence, il ne reste plus seulement des journalistes assassinés. Il reste un monde où leur disparition devient tolérable.

28 avril.
Les « bidons roses » : chronique d’un effacement méthodique
Dans les villages frontaliers du Sud-Liban, un objet banal est devenu le symbole d’une destruction fulgurante : des bidons en plastique, souvent teintés de rose, remplis d’un explosif en émulsion connu sous le nom d’« Emulsa ». À l’origine, cette substance appartient au monde industriel — celui des carrières et des chantiers miniers — où elle est utilisée pour fragmenter la roche à moindre coût. Détournée de cet usage par l’armée israélienne, elle devient un instrument de démolition radicale : facile à transporter, rapide à déployer et d’une efficacité redoutable.
Des maisons construites pierre après pierre, parfois sur plusieurs décennies, financées par des économies patiemment accumulées — souvent depuis l’exil — sont ainsi réduites à des amas de gravats. Le temps long de la construction — celui des sacrifices, des retours d’été, des projets familiaux — se heurte à la brutalité instantanée de l’explosion.
Mais l’histoire des « bidons roses » ne s’arrête pas à la seule destruction physique. Avant leur démolition, les habitations sont investies, fouillées, vidées de leurs objets de valeur. Ces actes de pillage constituent une seconde violence — plus silencieuse, plus intime. Ce n’est plus seulement la maison que l’on détruit, mais aussi ce qu’elle contenait : une mémoire accumulée, des fragments de vie.
Pour beaucoup de familles, la découverte de cette disparition se fait à distance : une photo satellite, une vidéo transmise… et il ne reste plus rien. Là où se dressait une maison, il n’y a plus qu’un terrain nu ou un champ de ruines indistinct. Le choc est d’autant plus profond que ces lieux n’étaient pas seulement des abris, mais des repères : une chambre d’enfance, un salon de retrouvailles, un mur marqué par les années. Leur disparition efface aussi les traces matérielles du passé.
À cette perte s’ajoute, pour certains, une réalité plus lourde encore : celle des dettes. Des maisons parfois encore en cours de paiement, des prêts contractés sur des années, qui subsistent alors même que le bien a disparu. La destruction matérielle se double ainsi d’un poids économique durable, prolongeant dans le temps les effets de l’explosion.
Au regard du droit international, la destruction étendue de biens civils est considérée comme une violation grave. Au-delà de la qualification juridique, ces pratiques interrogent sur leur finalité : détruire un espace, certes, mais aussi rendre plus difficile le retour, fragiliser l’ancrage, altérer le lien entre une population et sa terre.
Car, au fond, les « bidons roses » ne détruisent pas uniquement des murs. Ils atteignent ce qui relie les individus à un lieu : des souvenirs, des habitudes, une continuité. Ils transforment des trajectoires de vie en fragments dispersés et laissent derrière eux non seulement des ruines, mais un vide — celui d’un espace où la vie, telle qu’elle existait, devient soudain impossible à reconstituer.

29 avril.
Ce que cette image cherche à nous dire
Il y a d’abord ce flou granuleux qui s’apparente à un défaut technique, mais qui agit comme un voile interposé entre la violence et ceux qui la regardent. Une distance visuelle qui atténue, qui rend supportable, qui transforme l’irréparable en simple texture.
Ici, le regard plonge sur un village qui n’en est déjà plus un. Ce qui subsiste — quelques tracés de routes, des parcelles agricoles encore discernables — ne sert plus à situer, mais à mesurer l’ampleur de l’effacement. Au centre, la déflagration ne se contente pas de détruire : elle reconfigure l’espace, le déchire et le recompose. Comme si l’objectif n’était plus seulement de frapper ou de redessiner, mais d’effacer.
Depuis des semaines, l’armée israélienne déploie au Sud-Liban une mécanique de destruction qui s’inscrit dans la durée. Elle ne procède pas par événements isolés, mais par accumulation méthodique. Une maison, puis une rue, puis un quartier entier. À force de répétition, la destruction devient structurelle, presque administrative. Une routine.
On pourrait y voir une logique militaire classique. Mais quelque chose déborde ce cadre. La densité des frappes, leur récurrence sur des zones déjà fragilisées, et les déclarations publiques de responsables israéliens évoquant la nécessité de « zones de sécurité » ou de territoires vidés de présence, convergent vers une orientation claire : rendre ces espaces durablement inhabitables, empêcher le retour des habitants, transformer ces lieux de vie en zones vides.
Dans cette perspective, la destruction n’apparaît plus seulement comme une conséquence des opérations, mais comme un effet recherché — inscrit dans une stratégie qui dépasse le strict objectif tactique immédiat.
Car ce n’est pas seulement la pierre qui est visée, mais ce qu’elle contenait : des continuités, des habitudes, des mémoires discrètes, sans archives visibles, qui n’apparaissent sur aucune image satellite.
Vu du ciel, tout finit par se confondre : poussière, gravats, fumée. Vu du sol, chaque nuage correspond à une absence précise.
Et peut-être que le plus troublant, dans cette image, tient justement à ce qu’elle ne permet pas de voir clairement. À mesure que les villages frontaliers disparaissent, leur lisibilité elle-même s’efface — jusqu’à ne plus laisser qu’une abstraction grise.

30 avril.
Alors que le cessez-le-feu est toujours officiellement en vigueur, les violations israéliennes se poursuivent sur le territoire libanais.
Résumé des attaques israéliennes contre le Liban en date du 29/04/2026 :

○○ Frappes menées par l’aviation israélienne :
‎صفد البطيخ (Safad al-Batiikh)
‎بنت جبيل (Bint Jbeil)
‎المالكية (Al-Malkiyyeh)
‎النبطية الفوقا (Nabatieh al-Fawqa)
‎مجدل سلم (Majdal Selm)
‎حاريص (Haris)
‎شقرا (Shaqra)
‎خربة سلم (Khirbet Selm)
‎برج قلاوي (Borj Qalaouiyeh)
‎دبعال (Debaal)
‎الحنية (Al-Henniyeh)
‎برعشيت (Baraachit)
‎الطيري (Al-Tiri)
‎كفرا (Kafra)
‎القليلة (Al-Qleileh)
‎قبريخا (Qabrikha)
‎حانين (Hanine)
‎الخيام (Al-Khiam)
‎باتوليه (Batouliyeh)
‎ياطر (Yater)

○○ Frappes menées par drones israéliens :
‎برج قلاوي (Borj Qalaouiyeh)
‎برعشيت (Baraachit)
‎المنصوري (Al-Mansouri)
‎خربة سلم (Khirbet Selm)
‎الشعيتية (Al-Shaaitiyeh)
‎كفرا (Kafra)
‎حاريص (Haris)
‎قلاوي (Qalaouiyeh)
‎الرمادية (Al-Ramadiyeh)

○○ Bombardements d’artillerie israéliens :
‎كونين (Kounine)
‎بيت ياحون (Beit Yahoun)
‎مجدلزون (Majdal Zoun)
‎المنصوري (Al-Mansouri)
‎تولين (Touline)
‎القنطرة (Al-Qantara)
‎بسطرة (Bastara – tirs éclairants)

○○ Explosions menées par les forces israéliennes dans des localités du Sud :
‎بنت جبيل (Bint Jbeil)
‎حانين (Hanine)
‎الناقورة (Naqoura)
‎الطيري (Al-Tiri)
‎رشاف (Rshaf)

1er mai.
Un petit garçon sourit, avec cette innocence qui ne sait encore rien du fracas du monde. Derrière lui, des couleurs vives, presque naïves — comme une promesse que la vie devrait être faite de cela : apprendre, jouer, grandir.
Une fillette observe, sérieuse, déjà habitée par une gravité qui n’appartient pas à son âge. Son regard ne fuit pas. Il interroge. Il semble demander ce que les adultes, les frontières, les guerres ont fait de l’avenir qui lui était destiné.
Un autre enfant, coiffé avec soin, comme pour une fête, regarde avec calme, presque avec confiance. Comme si le monde autour de lui devait être stable, fiable — comme si la vie devait tenir ses promesses.
Mais ces promesses ont été brisées.
Ces trois enfants sont parmi des dizaines d’enfants libanais tués, souvent avec leurs familles, par des frappes israéliennes. On parle souvent de « dommages collatéraux », de « cibles », de « réponses militaires » — des mots froids, techniques, qui effacent l’essentiel : ici, il y avait une voix qui riait, une main qui s’accrochait à celle d’un parent, une chambre décorée, un cartable posé quelque part.
Et puis, plus rien.
Ce qui reste, ce sont ces images : des regards qui continuent de fixer ceux qui vivent encore, des silences qui accusent. Une question simple, presque insupportable : combien d’enfances faudra-t-il encore interrompre pour que le monde, enfin, réagisse ?

Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, en direct du Liban.

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