15 avril 2026
MON JOURNAL DU LIBAN (VII) : LA PUISSANCE CONTRE LA MORALE par le cinéaste Abbas Fahdel
Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, habite avec sa famille à Nabatieh, dans le sud du Liban. Il a dû fuir depuis la guerre et l’invasion israélienne, comme des centaines de milliers d’autres habitants du Liban.
C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde. Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. En solidarité avec Abbas et le peuple libanais, je les publie ici chaque semaine dans l’Asympto (C.S.).
11 avril.
Aly Fakih, secouriste au Sud-Liban, écrit :
« On dit que les enfants sont légers à porter…
Mais aujourd’hui, en la serrant dans mes bras, j’ai eu l’impression de porter une montagne de douleur.
Une enfant sans voix, mais plus éloquente que tous les mots.
La petite Taline Al-Saïd Hassan Saïd est devenue un ange au paradis. »
12 avril.
L’exception espagnole et la faillite morale européenne.
Fâché par les prises de position du gouvernement espagnol, Benjamin Netanyahu a déclaré :
« L’Espagne a dénigré les soldats de l’armée la plus morale du monde. Nous expulserons donc l’Espagne du centre de coordination militaire de Kiryat Gat. » Ce à quoi Sira Rego (ministre espagnole de la Jeunesse et de l’Enfance) a répondu : « Nous ne vous dénigrons pas, nous vous décrivons. Vous êtes un régime génocidaire et criminel et vous comparaitrez tous devant la Cour pénale internationale. »

Un des nombreux secouristes libanais ciblés et assassinés
Derrière la voix de Sira Rego, c’est celle du gouvernement de Pedro Sánchez qui s’exprime. Une ligne politique qui se distingue par sa cohérence et sa capacité à rompre avec l’hypocrisie diplomatique habituelle. L’Espagne s’affirme aujourd’hui comme une exception dans le paysage européen : baisse de la TVA sur le carburant pour protéger les ménages, régularisation des sans-papiers, affirmation d’une souveraineté politique capable de tenir tête à Donald Trump lorsque les intérêts ou les principes l’exigent, et condamnation sans réserve des pratiques génocidaires du gouvernement israélien.
C’est une rare démonstration de courage politique. Nommer une réalité, refuser les euphémismes, accepter le coût diplomatique d’une parole claire — voilà ce qui distingue aujourd’hui Madrid.
Et c’est précisément là que le contraste avec d’autres gouvernements européens devient saisissant. En France, par exemple, le pouvoir exécutif, incarné par Emmanuel Macron, reste enfermé dans une prudence qui vire à l’effacement. À force de vouloir ménager tous les équilibres, on finit par ne plus rien dire de décisif. À force de ne pas nommer les choses clairement, on glisse vers une ambiguïté qui prend des allures de renoncement.
Ainsi se dessine une ligne de fracture nette : une Espagne qui assume de porter une parole politique claire, au nom d’une certaine idée de la justice internationale ; face à elle, des gouvernements qui, par lâcheté, trahissent les idéaux qu’ils prétendent incarner.
Dans ce contexte, l’évocation de la Cour pénale internationale n’est pas anodine. Elle introduit une exigence de responsabilité qui dépasse le jeu diplomatique classique. Elle rappelle que, derrière les mots, il y a des actes, et que ces actes peuvent — et doivent — être jugés.
Ce face-à-face agit comme un révélateur. Il met en lumière la dérive du discours politique européen : entre ceux, très peu nombreux, qui osent dire, et ceux qui choisissent de se taire.
12 avril.
Une frappe de l’aviation israélienne sur Qana, dans le district de Tyr, au Sud-Liban, a coûté la vie à cinq civils, dont trois femmes, et fait vingt-cinq blessés. Parmi les victimes figurent Ghazi Ali Atieh et sa fille Shimaa. Deux noms, un même foyer brisé, une douleur qui s’ajoute à tant d’autres.
13 avril.
Orbán, Trump, Netanyahu : la matrice transnationale de l’extrême droite
La défaite de Viktor Orbán en Hongrie marque un coup d’arrêt — au moins symbolique — à l’un des laboratoires politiques les plus influents de ces dernières années : celui d’une démocratie progressivement vidée de sa substance, remodelée pour consolider un pouvoir personnel. Ce n’est pas seulement un dirigeant qui chute, c’est une architecture idéologique qui vacille.
Au pouvoir en Hongrie depuis 2010, soit près de seize ans de manière continue, Viktor Orbán a profondément remodelé les institutions, les équilibres médiatiques et la vie politique du pays. Cette longévité a fait de la Hongrie un terrain d’expérimentation politique unique en Europe contemporaine.
Sur le plan international, Orbán s’inscrivait dans une constellation d’extrême droite articulée autour de figures comme Benjamin Netanyahu et Donald Trump. Avec Netanyahu, la proximité a dépassé le simple cadre diplomatique pour devenir un alignement assumé. L’épisode le plus révélateur reste celui qui a suivi la décision de la Cour pénale internationale : alors même qu’un mandat d’arrêt visait le dirigeant israélien, Orbán a choisi de lui adresser une invitation officielle en Hongrie. Un geste lourd de sens, perçu comme un défi direct aux institutions internationales et comme l’affirmation d’une solidarité politique primant sur les mécanismes du droit international. Il ne s’agissait plus seulement d’une alliance, mais d’une forme de protection politique offerte au cœur même de l’Europe. Cette relation s’inscrit dans des convergences plus larges : même recours à la rhétorique sécuritaire et identitaire, même tension avec les institutions internationales.
Avec Donald Trump, l’affinité relevait d’une vision commune du pouvoir. Orbán fut l’un des premiers dirigeants européens à lui apporter un soutien explicite. Tous deux partagent une même méthode : mise en cause des médias, affaiblissement des contre-pouvoirs, désignation d’ennemis intérieurs et instrumentalisation de la vérité comme outil politique. Ce lien n’était pas circonstanciel, mais profondément idéologique.
Au-delà des affinités idéologiques, ces trois figures partagent également un mode de fonctionnement politique comparable, où la question de la corruption et des réseaux d’influence occupe une place centrale. Dans les trois cas — Orbán, Netanyahu et Trump — les critiques récurrentes portent sur la confusion entre intérêts publics et intérêts privés, la captation des institutions et la constitution de cercles proches mêlant pouvoir politique, affaires et communication. En Hongrie, cela s’est traduit par un système où des proches du pouvoir ont bénéficié d’attributions économiques stratégiques. En Israël, Benjamin Netanyahu a été mis en cause dans plusieurs affaires de corruption et de conflits d’intérêts. Aux États-Unis, Donald Trump a fait l’objet de nombreuses enquêtes concernant ses activités politiques et économiques, ainsi que d’accusations d’usage du pouvoir à des fins personnelles ou politiques.
Ce point commun ne signifie pas une identité de situations, mais révèle une logique politique partagée : celle d’un pouvoir qui tend à affaiblir les contre-pouvoirs institutionnels tout en renforçant des réseaux de loyauté, où les frontières entre décision publique, intérêts privés et communication politique deviennent de plus en plus poreuses.
14 avril.
Trump vs le pape : la puissance contre la morale
Personne ne trouve grâce aux yeux de Donald Trump, pas même le pape Léon, qu’il vient de recouvrir d’un déferlement de mépris :
« Le pape Léon est FAIBLE face au crime et désastreux en politique étrangère. Je ne veux pas d’un pape qui pense que c’est acceptable que l’Iran possède une arme nucléaire. Je ne veux pas d’un pape qui pense que c’est terrible que l’Amérique ait attaqué le Venezuela, un pays qui envoyait des quantités massives de drogue aux États-Unis et, pire encore, qui vidait ses prisons — y compris des meurtriers, des trafiquants de drogue et des tueurs — dans notre pays. Et je ne veux pas d’un pape qui critique le président des États-Unis alors que je fais exactement ce pour quoi j’ai été élu, PAR UNE VICTOIRE ÉCRASANTE… J’aime beaucoup plus son frère Louis que lui, parce que Louis est totalement MAGA. Lui, il a compris — et Léon non ! Léon devrait être reconnaissant parce que… il n’était sur aucune liste pour devenir pape… et n’a été placé là… que parce qu’il était Américain… pour traiter avec le président Donald J. Trump. »
L’attaque ne s’arrête pas là. Trump enfonce le clou en affirmant que le pape « ne fait pas du très bon travail », le qualifiant de « très libéral » et l’accusant de « céder à la gauche radicale ». Dans ce mélange de politique étrangère, de sécurité et d’invectives personnelles, tout est ramené à une logique unique : la force contre la faiblesse. Il est même allé jusqu’à diffuser une image de lui-même en figure christique, en train d’accomplir un miracle.
Au-delà de la polémique, cet épisode révèle une fracture plus profonde. D’un côté, une vision du monde fondée sur la puissance et la confrontation ; de l’autre, une parole qui se veut morale, universelle et détachée des rapports de domination. En s’attaquant au pape sur un terrain politique, Trump tente de redéfinir la place même de l’autorité religieuse, réduite à un acteur parmi d’autres dans un jeu de pouvoir.
Son discours s’inscrit pleinement dans sa rhétorique habituelle : toute autorité est ramenée à un rapport de force, et la légitimité issue de l’élection présidentielle américaine est présentée comme supérieure à toute autre, y compris morale ou spirituelle. Dans cette grille, la parole du pape perd sa dimension universelle pour devenir une opinion parmi d’autres, jugée à l’aune de son efficacité supposée. Le vocabulaire — crime, drogue, meurtriers, faiblesse — construit un monde binaire où la nuance disparaît, assimilée à une forme de capitulation.
Le procédé passe aussi par une désacralisation assumée : en évoquant le frère du pape et en introduisant une comparaison triviale, Trump ramène une figure spirituelle à une dimension personnelle, presque banale — donc attaquable. Cette logique atteint son point culminant lorsqu’il suggère que le pape aurait été choisi grâce à lui.
Face à cela, le pape oppose une autre logique : refus de l’affrontement direct, insistance sur la paix, le dialogue et le multilatéralisme. En dénonçant une « illusion d’omnipotence » derrière la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, et en affirmant que Dieu « n’écoute pas les prières de ceux qui font la guerre », il déplace le débat . Là où Trump impose un rapport de force, le pape tente de réintroduire une exigence éthique.
Et c’est précisément là que se joue l’essentiel : non pas une simple querelle, mais l’opposition entre deux visions du monde irréconciliables.
14 avril.
Les médias ne le disent pas, mais la grande majorité des combattants du Hezbollah adhère à ce parti en tant que mouvement de résistance, et non pour des motifs religieux. On trouve même parmi ces combattants des personnes qui ne sont même pas chiites ou musulmanes, comme Adam Hekemian, jeune chrétien arménien libanais, mort en affrontant les soldats israéliens, et dont sa cousine Tamara célèbre ici le martyre en ces termes :
« Est-ce que je te pleure ou est-ce que je pleure mon âme ?!
Tu es parti, toi qui étais plus précieux que mon âme… Tu m’as brisée, mais je resterai forte pour toi comme tu le voulais.
Les mots sont trop faibles pour exprimer la fierté et l’honneur que je ressens envers toi. Tu es mon soutien, ma fierté et ma force.
Tu es ma joie, le secret de mon sourire et mon refuge.
Il m’est difficile d’accepter que tu sois parti, toi la lumière de mes yeux… Tu as bouleversé ma vie.
Mais parmi toutes les surprises, celle-ci est la plus belle : ta protection pour nous a atteint son plus haut degré… Tu es allé jusqu’au sacrifice de ta vie.
Notre terre a besoin d’hommes, et tu es un maître parmi les siens.
Nous avions encore tant de jours doux et amers à vivre ensemble, tant de décisions et de rêves à partager…
Adam, mon amour, mon frère, mon ami et mon unique…
Ton amour me transperce, toi qui es parti trop tôt.
Tu me manqueras à chaque instant. »
15 avril.
Liban — Communiqué du Ministère de la Santé publique :
« L’ennemi israélien a ciblé à trois reprises consécutives des équipes de secours dans la localité de Meifdoun, dans le caza de Nabatieh. Ces attaques ont causé la mort de trois secouristes et fait six blessés, tandis qu’un secouriste reste toujours porté disparu.
Une première équipe de secours a été prise pour cible alors qu’elle tentait de porter assistance à des blessés, entraînant la mort d’un secouriste, tandis qu’un second est toujours porté disparu. Lorsqu’une seconde ambulance s’est rendue sur place pour secourir les premiers intervenants, elle a également été visée, blessant trois secouristes. Dans une troisième tentative de sauvetage, deux ambulances ont, elles aussi, été ciblées, provoquant la mort de deux secouristes et faisant trois blessés. »
Le ciblage quasi quotidien des secouristes par l’aviation israélienne constitue une violation flagrante du droit international — un crime de guerre qui vient s’ajouter à tant d’autres, dans une impunité devenue systémique.
15 avril.
Mona Ali Aoun et ses deux fils, Zein et Hassan, ont été tués aujourd’hui par une frappe israélienne sur le village d’Ansariyeh, au Sud-Liban.
Chaque jour, des dizaines de civils libanais sont ainsi fauchés sous les frappes israéliennes, dans un silence international assourdissant — comme si leur disparition était devenue une routine.
15 avril.
Liban – Bilan cumulé des agressions israéliennes :
Le Centre des opérations d’urgence du Ministère de la Santé publique a annoncé que le bilan total des agressions israéliennes, depuis le 2 mars, s’élève désormais à 2 167 morts et 7 061 blessés.
15 avril.
La publication de cette photographie en couverture du magazine italien L’Espresso a suscité la colère de l’ambassadeur d’Israël en Italie.
Prise en Cisjordanie occupée par le photographe Pietro Masturzo, la photo montre un colon armé israélien se moquant, tout en la filmant, d’une paysanne palestinienne que les militaires israéliens empêchent de récolter ses oliviers. L’image révèle une situation dans laquelle la force coloniale et l’impunité se conjuguent pour produire non seulement de la violence, mais aussi sa mise en scène. Filmer devient ici un geste politique : non pas pour documenter, mais pour affirmer une supériorité, humilier et transformer l’autre en objet.
Le colonialisme, dans son histoire longue, n’a jamais été seulement une entreprise territoriale. Il est aussi une entreprise morale inversée, où celui qui domine se persuade de son droit, tandis que celui qui est dominé est sommé d’accepter sa propre dépossession. De l’Algérie coloniale à l’Afrique du Sud de l’apartheid, de nombreuses situations ont illustré ce mécanisme : la banalisation de l’injustice, jusqu’à devenir un décor ordinaire, presque invisible pour ceux qui en bénéficient.
Dans ce cadre, le sionisme — en tant que projet politique tel qu’il s’est concrètement déployé sur le terrain — ne peut être dissocié de la réalité coloniale qu’il produit lorsqu’il implique l’expulsion, la fragmentation territoriale et la hiérarchisation des droits. Il s’agit ici de constater ce qu’il engendre lorsqu’il s’incarne dans une domination quotidienne : des vies contraintes, des terres confisquées, des gestes d’humiliation répétés jusqu’à devenir routiniers.
Ce qui rend cette image particulièrement troublante, c’est précisément cette normalisation. L’homme ne cache pas son geste. Il ne semble pas craindre de conséquences. Au contraire, il agit comme si cette scène était permise, presque légitime. C’est là que réside le cœur du problème moral : lorsqu’une situation d’injustice devient suffisamment installée pour ne plus apparaître comme telle à ceux qui la perpétuent.
Les grandes ruptures historiques — la fin des empires coloniaux, la chute de l’apartheid — n’ont pas été déclenchées uniquement par des rapports de force militaires ou diplomatiques. Elles ont aussi été rendues possibles par une transformation du regard : à un moment donné, ce qui était toléré cesse de l’être ; ce qui était justifié devient indéfendable.
Une image, à elle seule, ne change pas le monde. Mais elle peut fissurer l’habitude, contraindre à voir ce que l’on préférait ignorer, et rappeler que, derrière les discours abstraits, il y a des corps, des visages et des situations concrètes où la dignité humaine est en jeu.
La question n’est donc pas seulement politique ; elle est éthique : jusqu’à quel point une société — ou la communauté internationale — accepte-t-elle de considérer comme normal ce qui, en d’autres contextes, serait immédiatement reconnu comme inacceptable ? Et combien de temps encore cette dissonance peut-elle être maintenue avant de se briser ?
16 avril.
Sud-Liban
Depuis les abords de l’hôpital gouvernemental de Tebnine, dans le district de Bint Jbeil, l’aube ne s’est pas levée comme les autres. Elle n’a pas apporté de lumière, mais le fracas d’une frappe, suivi d’un silence étrange.
La scène est figée dans une désolation presque irréelle. Des gravats jonchent la route. Une voiture éventrée, abandonnée au milieu des débris, témoigne de la violence de l’impact. Les façades des bâtiments alentours sont déchirées, comme ouvertes de force. Les fils électriques pendent dans le vide, enchevêtrés au-dessus d’une rue devenue impraticable, tandis qu’un arbre, encore debout, semble porter seul la mémoire de ce qui s’est passé.
Autour de l’hôpital, lieu censé protéger et soigner, l’air est lourd, chargé de poussière. La proximité même d’un établissement médical rend la scène plus troublante encore : ici, la frontière entre refuge et danger s’est effondrée.
Ce paysage de ruines est le reflet d’un quotidien bouleversé, où chaque nuit peut devenir une menace, où chaque matin révèle l’ampleur des pertes, et où ce ne sont pas seulement des bâtiments qui sont touchés, mais aussi tout un tissu de vies, de souvenirs et de liens humains.
17 avril.
Officiellement, le cessez-le-feu entre le Liban et Israël est entré en vigueur à minuit.
Mais les autorités libanaises et l’armée ont appelé à la prudence, demandant aux déplacés de ne pas rentrer immédiatement dans le sud du pays et d’attendre la confirmation du respect du cessez-le-feu par Israël.
Mais comment demander à des gens arrachés à leur terre de patienter davantage ?
À peine minuit passé, des milliers de Libanais du Sud ont pris la route du retour. Une marée humaine, obstinée. Des familles entières, des voitures chargées, des regards tendus vers un seul point : la maison.
D’ici ce soir, ils seront des centaines de milliers à rentrer.
Nous aussi, dans une heure, nous prendrons la route.
Nous avons hâte de retrouver notre maison, notre jardin, et surtout nos chats. Ils sont restés là-bas, confiés à un voisin paysan qui, comme lors de la guerre de 2024, a choisi de rester pour s’occuper de ses bêtes.
Nour pense à sa galerie d’art. La vitrine avait été soufflée par une explosion, exposant à la poussière et au chaos les tableaux préparés pour une exposition que la guerre a empêchée. Au Liban, il n’y a pas d’assurance pour ce genre de pertes — encore moins en temps de guerre. Alors on espère, simplement, que les œuvres sont encore là. Qu’elles ont résisté, elles aussi.
Et puis il y a notre petite Camellia. « On va rentrer dans notre maison des booms ? » nous demande-t-elle, associant désormais notre maison aux “booms”, c’est-à-dire aux explosions. À trois ans et demi, elle a déjà connu deux guerres, deux départs précipités sous les bombes, deux déplacements longs et incertains, et deux retours vers un Sud ravagé. Notre village a été touché. Mais d’autres n’existent plus. Ils ont été entièrement rasés par l’armée israélienne, effacés littéralement. Leurs habitants ne pourront pas y retourner. Pas seulement parce qu’il n’y a plus une seule maison debout, mais parce que les Israéliens veulent transformer une partie du Sud-Liban en zone inhabitée après l’avoir transformée en terre brûlée.
Dans une heure, nous prendrons la route. Avec cette question suspendue : que reste-t-il d’une maison après la guerre ? Des murs ? Des objets ? Ou simplement ce qui refuse de disparaître en nous, malgré tout ?


No Comments