MON JOURNAL DU LIBAN (XI) : LES RÉSEAUX ISRAÉLIENS DE LA DÉSINFORMATION par le cinéaste Abbas Fahdel

Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, habite avec sa famille à Nabatieh, dans le sud du Liban. Il a dû fuir depuis la guerre et l’invasion israélienne, comme des centaines de milliers d’autres habitants du Liban. C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde. Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. En solidarité avec Abbas et le peuple libanais, je les regroupe ici chaque semaine dans l’Asympto (C.S.).

15 mai. Pegasus, Team Jorge, BlackCore : les réseaux israéliens de la manipulation.
Les autorités françaises ont ouvert une enquête sur la société israélienne BlackCore, soupçonnée d’être impliquée dans une opération d’ingérence visant des candidats de La France insoumise lors des élections municipales de 2026.
Les bulletins publiés par le Réseau de coordination et de protection des élections (RCPE), mis en place sous la houlette du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), ont signalé plusieurs opérations numériques suspectes, qui conduisent vers des structures opérant depuis Israël.
L’affaire BlackCore ne constitue pas un accident isolé. Elle met en lumière un phénomène bien plus vaste : le rôle central occupé depuis des années par Israël dans le développement mondial des technologies de surveillance, de cybersécurité offensive et des opérations d’influence numérique. Derrière l’image de la « start-up nation » et de l’innovation technologique, un véritable écosystème s’est construit autour des outils de guerre informationnelle, de manipulation des réseaux sociaux et de surveillance de masse.
Depuis plusieurs années, journalistes d’investigation, chercheurs et plateformes numériques documentent l’existence de sociétés israéliennes spécialisées dans la fabrication artificielle de l’opinion publique : faux comptes, campagnes coordonnées, diffamation numérique, propagande ciblée, manipulation algorithmique, harcèlement politique et opérations clandestines d’influence. Une partie de ces entreprises est fondée ou dirigée par d’anciens membres des unités de renseignement israéliennes, notamment celles issues de l’appareil militaire et cybernétique du pays.

Parmi les structures les plus connues figure Team Jorge, révélée en 2023 par une vaste enquête internationale coordonnée par Forbidden Stories et plusieurs médias comme Le Monde, The Guardian ou Haaretz. Derrière ce réseau se trouvait Tal Hanan, ancien membre des forces spéciales israéliennes. Des journalistes infiltrés l’avaient rencontré en caméra cachée. Il se vantait d’avoir participé à des dizaines d’élections à travers le monde, en Afrique, en Amérique latine, en Europe et aux États-Unis.
L’enquête décrivait une véritable officine internationale de désinformation, capable d’intervenir discrètement dans des processus démocratiques entiers.
Le cœur du système reposait sur une plateforme baptisée AIMS (« Advanced Impact Media Solutions »), capable de gérer automatiquement une immense armée de faux profils numériques. Ces comptes disposaient de photos crédibles, d’historiques de publications, de comptes Facebook, X, Instagram, Telegram, Gmail ou LinkedIn, et parfois même de profils Amazon ou Airbnb destinés à renforcer leur apparence d’authenticité.
Le but était simple : fabriquer artificiellement l’illusion d’un mouvement populaire spontané. Une rumeur, un faux scandale ou une accusation ciblée pouvaient être lancés par des centaines de comptes coordonnés, avant d’être repris par de vrais internautes, puis parfois par des médias eux-mêmes, jusqu’à devenir une « réalité » politique.
Les opérations attribuées à ce type de structures incluaient la diffusion de rumeurs, les campagnes de diffamation, la manipulation de hashtags, la publication de documents piratés ou encore des opérations de pression psychologique contre des candidats et des militants. Ce qui rend ces affaires particulièrement inquiétantes est la manière dont Israël est devenu, au fil des années, l’un des principaux centres mondiaux de cette industrie mêlant cybersurveillance, renseignement privé et influence numérique.
Israël possède aujourd’hui l’un des secteurs cyber et sécuritaires les plus puissants du monde, étroitement connecté à l’armée, aux services de renseignement et aux anciennes unités spécialisées comme l’unité 8200, souvent comparée à la NSA américaine. De nombreux entrepreneurs du secteur privé proviennent directement de ces structures militaires et exportent ensuite leurs technologies à l’échelle internationale. Une partie importante de cette industrie agit légalement dans les domaines de la cybersécurité et de la protection des données. Mais plusieurs scandales ont aussi révélé l’existence d’un marché beaucoup plus opaque.

Le cas le plus célèbre reste celui de NSO Group, créateur du logiciel espion Pegasus, utilisé contre des journalistes, militants, opposants politiques, avocats et responsables étrangers dans de nombreux pays. Les révélations sur Pegasus avaient montré comment des outils développés en Israël pouvaient être utilisés pour surveiller, intimider ou neutraliser des voix critiques à travers le monde.
L’existence de structures comme Team Jorge, et BlackCore renforce l’idée qu’un véritable marché mondial de la manipulation de l’opinion s’est installé au cœur du numérique contemporain, avec Israël comme acteur majeur de cette industrie. Le danger réside moins dans une propagande grossière que dans l’effacement progressif de la frontière entre réalité et fabrication. Lorsqu’une armée de faux profils peut créer artificiellement une indignation populaire, détruire une réputation ou saturer les réseaux sociaux de contenus trompeurs, c’est la confiance démocratique elle-même qui devient une cible. Ces campagnes exploitent toutes les failles des réseaux sociaux : la viralité émotionnelle, la polarisation politique, les algorithmes favorisant les contenus conflictuels et la difficulté croissante à distinguer le vrai du faux. Avec l’intelligence artificielle, cette mécanique pourrait encore franchir un seuil supplémentaire : faux visages, faux audios, vidéos truquées, commentaires automatisés et médias synthétiques capables d’imiter des êtres humains réels.

Concernant BlackCore, les méthodes décrites dans l’enquête française — faux comptes coordonnés, contenus anonymes, amplification artificielle et campagnes ciblées contre des figures politiques — rappellent fortement les techniques déjà observées dans d’autres opérations d’influence internationales. Elles montrent surtout que ces méthodes ne visent plus uniquement des élections lointaines ou des États fragiles, mais désormais le cœur même du débat démocratique européen.
Derrière chaque faux compte, chaque rumeur virale et chaque campagne orchestrée se dessine une réalité inquiétante : celle d’une guerre de l’information mondialisée, où des entreprises privées liées aux milieux politiques ou sécuritaires peuvent tenter de modeler des opinions publiques entières dans l’ombre des écrans. Une guerre silencieuse, sans chars ni frontières visibles, mais capable de contaminer les démocraties de l’intérieur, de manipuler les perceptions collectives et de transformer l’espace numérique en champ permanent de désinformation.

14 mai. Au milieu des destructions provoquées à Nabatieh par les frappes israéliennes, une maison du quartier de Kfar Remmane a elle aussi disparu. Elle appartenait à Saad Zein, héritier d’une famille profondément liée à l’histoire de la région.
Cette demeure ancienne, restaurée au fil des années, abritait des objets d’époque, des antiquités et des pièces artisanales qui racontaient une part de la mémoire de Nabatieh et du Sud-Liban. Bien plus qu’une simple habitation, elle représentait un fragment vivant du patrimoine local. Sa destruction ne signifie pas seulement la disparition de pierres et de murs anciens. C’est un pan entier d’histoire qui s’efface, avec tout ce qu’il portait de souvenirs, de culture et d’identité. C’est comme si les israéliens cherchaient à anéantir tout ce qui rappelle la profondeur historique de la région, jusqu’aux maisons plus anciennes que leur propre État.

13 mai. Ces deux frères, Hassan et Hussein Adnan Faour, ont été tués aux côtés de leurs parents lorsqu’un missile israélien a visé leur voiture ce matin à Saadiyat, sur la côte libanaise, au sud de Beyrouth.
Une voiture sur une route, une famille ensemble, puis soudain plus rien. En quelques secondes, des parents et leurs enfants deviennent des noms ajoutés à une liste de morts toujours plus longue. Et dans les maisons qu’ils laissent derrière eux, il restera désormais un silence que rien ne pourra combler. Douze autres civils — hommes, femmes et enfants — ont également été tués aujourd’hui par des frappes israéliennes dans différentes localités du Liban.

13 mai. Voici la traduction française d’un texte implacable publié sur sa page Facebook par le cinéaste israélien Udi Aloni :

Alors que se multiplient les rapports étayés sur les abus sexuels, les viols, les meurtres de détenus et d’otages palestiniens, les agressions et les viols commis avec des chiens, les humiliations genrées et les actes de torture contre des mineurs par des soldats et des gardiens israéliens — y compris des personnes laissées à l’agonie sous les regards rieurs de « nos meilleurs fils » — avec, à l’appui, des vidéos, des témoignages directs et une protection politique et médiatique quasi totale des suspects de viol, parfois renvoyés au service comme des héros tandis que celles qui révèlent ces crimes sont arrêtées, le principal média israélien Ynet, du groupe Yedioth Ahronoth, choisit pourtant de remettre au premier plan un récit dont la crédibilité a déjà été mise en question sur les plans journalistique et professionnel, y compris par Yedioth Ahronoth lui-même.

Le nom de Dr Kochav Elkayam-Levy, fondatrice et présidente de la « Commission civile sur les crimes du Hamas contre les femmes et les enfants du 7 octobre », est aujourd’hui associé non seulement à la recherche de vérité, mais aussi à la contamination de l’enquête, à l’utilisation de matériaux non vérifiés, à de fausses images et à des collectes de fonds opaques. Les victimes israéliennes ont été transformées en instruments de propagande — comme l’Eurovision — plutôt qu’en femmes réellement soutenues et protégées par le système.

Le fait qu’aucune vidéo montrant clairement un viol commis le 7 octobre n’ait été publiée ne prouve évidemment en rien qu’aucun viol ni aucune agression sexuelle n’a eu lieu. Mais cela fragilise profondément l’affirmation de Dr Kochav Elkayam-Levy selon laquelle le Hamas aurait systématiquement documenté et diffusé des violences sexuelles dans le cadre d’une stratégie délibérée de traumatisation.
Avec le temps, il apparaît de plus en plus que les accusations d’une « stratégie du viol » planifiée et organisée par la direction du Hamas ne sont pas étayées par les preuves promises au public au début de la guerre et ressemblent davantage à un élément de l’appareil de mensonges et d’ingénierie narrative du gouvernement israélien et de l’armée. À l’inverse, dans le cas israélien, il existe déjà des vidéos, des témoignages directs, des fuites et une protection politique et publique accordée à des soldats et gardiens soupçonnés d’abus sexuels, de torture et de viols. Le silence du féminisme sioniste face à cela est glaçant.
Lorsque des suspects de viol retournent servir comme des héros, et lorsque celles qui dénoncent ces crimes sont arrêtées, il devient difficile de ne pas y voir l’expression d’une logique systémique profonde, soutenue non seulement par le pouvoir politique, mais aussi par l’institution militaire elle-même.

Le gouvernement israélien et les mouvements féministes sionistes ont contaminé l’enquête, portant ainsi un préjudice irréversible aux victimes et survivantes israéliennes, auxquelles on ne croira désormais jamais totalement tant la forêt de mensonges israéliens brouille tout. Car le système ne s’est jamais réellement soucié des victimes elles-mêmes. Ce qu’il cherchait, c’était un combustible moral permettant de justifier les violences infligées à des centaines de milliers de femmes palestiniennes — de la famine à la destruction systématique des conditions de vie et d’accouchement, jusqu’aux violences sexuelles et à la torture.
L’horreur israélienne n’aurait pas pu exister sans le système de mensonges, d’exagérations et de diversions entretenu par des officiers de Tsahal, des soldats et des mouvements sionistes incapables de prononcer le moindre mot critique envers l’armée.
Ainsi, Yedioth Ahronoth ressort une nouvelle fois Dr Kochav Elkayam-Levy de l’ombre médiatique — non pour chercher la vérité, mais bien au contraire pour étouffer les atrocités commises par des soldats israéliens, désormais exposées aux yeux du monde de manière répétée, tandis que les spectacles de propagande façon Eurovision sont censés les effacer de la conscience occidentale.
Et, en plus de cela, je dois entendre avec douleur d’anciens amis, aujourd’hui enseignants dans des universités, expliquer à quel point les soldats israéliens seraient « traumatisés » et « protecteurs ». Au lieu d’appeler simplement les étudiants et toute la jeunesse israélienne à refuser de servir, ils se complaisent dans une fascination mélancolique pour la sensibilité des soldats revenant du champ de bataille — qui est en réalité un champ d’anéantissement du peuple palestinien.

12 mai. Nabatieh, Sud-Liban
Deux secouristes de la Défense civile, Hussein Jaber et Ahmad Noura, ont été directement pris pour cible par une frappe israélienne alors qu’ils tentaient de secourir un blessé, lui aussi mortellement touché.
Une ambulancière a également été blessée lors de l’attaque.
Le ministère libanais de la Santé a dénoncé cette attaque, la qualifiant de « nouvelle violation flagrante du droit international humanitaire ».
Le ministère a affirmé que cette attaque « constitue une preuve supplémentaire du mépris affiché par Israël envers les conventions et les normes internationales, en visant ceux qui tentent de sauver des vies. »

12 mai. Le sommeil de la raison engendre des monstres. Non pas des créatures fantastiques ou mythologiques surgies des ténèbres, mais des monstres bien réels, façonnés par les mains humaines lorsque la pensée renonce à sa responsabilité.
Dans sa célèbre gravure El sueño de la razón produce monstruos, Francisco de Goya n’évoquait pas seulement les cauchemars individuels, il parlait aussi des sociétés. Ces moments où la lucidité s’affaiblit, où l’esprit critique s’endort, où la conscience cesse de résister. Alors quelque chose se dérègle profondément : la peur commence à penser à la place de la raison.
Quand la raison s’efface, les rumeurs deviennent des certitudes. Les préjugés prennent la forme de lois. Les mensonges se déguisent en vérités. Et la violence finit par trouver des discours pour se justifier.
Les monstres ne naissent pas d’un seul coup. Ils s’installent progressivement dans les fissures morales des sociétés. Ils grandissent dans les périodes de fatigue collective, lorsque les peuples cessent de questionner ce qu’on leur montre, lorsqu’ils acceptent des réponses simplistes à des réalités complexes, lorsqu’ils abandonnent le doute au profit des slogans.

Alors l’irrationnel commence à gouverner les consciences. On invente des ennemis. On
transforme la différence en menace. On appelle prudence ce qui n’est parfois que peur. On appelle sécurité ce qui devient domination. Et l’on finit par considérer l’injustice comme quelque chose de normal.
L’histoire humaine est traversée par ces moments où des sociétés entières ont accepté l’inacceptable parce que la raison avait cessé de jouer son rôle. Non pas faute d’intelligence, mais faute de courage moral. Car penser véritablement exige parfois de résister au confort des certitudes et à la facilité de l’obéissance.
Le sommeil de la raison ne commence pas seulement avec la haine. Il commence parfois avec le silence. C’est pourquoi les monstres les plus dangereux ne sont pas toujours ceux qui crient. Ils peuvent aussi prendre le visage de l’indifférence : ce moment où l’on détourne le regard, où l’on préfère ne pas savoir, où l’on laisse les autres décider du vrai, du juste et de l’humain.

On croit souvent que les monstres surgissent des marges. Pourtant, ils grandissent aussi au cœur des sociétés ordinaires, nourris par l’habitude, la peur, la passivité et le renoncement. Ils prospèrent lorsque la conscience cesse de s’émouvoir, lorsque l’empathie disparaît, lorsque l’autre n’est plus perçu comme un être humain, mais comme une menace, un chiffre ou une abstraction.
C’est pourquoi la raison n’est pas seulement une faculté intellectuelle. Elle est une vigilance morale. Elle exige de questionner ce que l’on entend, de résister aux manipulations, de refuser les simplifications qui transforment les êtres humains en catégories ennemies. Elle oblige aussi à préserver l’empathie, sans laquelle la pensée devient froide et peut elle-même servir la violence.
Car une raison sans conscience peut produire des systèmes cruels. Mais une société sans raison laisse le champ libre aux monstres. Le véritable danger commence lorsque les deux s’endorment ensemble : la pensée et la conscience.
Alors le mal ne paraît plus choquant. Il devient acceptable. Puis normal. Et enfin invisible. Et c’est souvent dans ce silence-là que les monstres grandissent le mieux.

11 mai. Yahya Ali Qobayssi et Hussein Ahmad Qobayssi, employés municipaux de la localité de Zebdine, ont été tués lorsqu’un drone israélien a visé leur véhicule avec deux missiles, alors qu’ils accomplissaient une mission humanitaire en distribuant du pain aux habitants qui avaient choisi de rester malgré les menaces israéliennes.
Au Sud-Liban, même ceux qui apportent le pain deviennent des cibles.

11 mai. Le petit Fadl Tarhini et sa grand-mère, Najiyé Rammal, sont morts, victimes d’une frappe israélienne qui a visé leur maison dans le village d’Aabba, au Sud-Liban.
Mourir sous les décombres d’une maison devenue tombeau. Une maison où l’enfant aimait probablement écouter sa grand-mère raconter des histoires.
Au Sud-Liban, des familles entières disparaissent dans le silence du monde. Certaines maisons ne seront jamais reconstruites, parce qu’avec leurs pierres, c’est toute une vie qui a été ensevelie.

11 mai. Après septembre 2024, il ne restait plus à Mohammed Hussein Toubi que quelques chèvres et un bout de terre pour continuer à tenir debout. Sa femme, sa fille et sa maison avaient déjà été emportées par une frappe israélienne. Malgré le deuil, malgré la peur et les bombardements, il avait choisi de rester. De continuer à vivre humblement, accroché à sa terre, nourri par le travail de ses mains et la dignité des hommes simples. Mais la mort l’a finalement rattrapé jusque dans sa bergerie. Une frappe israélienne l’y a tué, au milieu de ses chèvres, dans ce qui lui restait de vie et de subsistance. Pendant des heures, son corps est resté étendu sous le feu, inaccessible. Autour de lui, ses chèvres bêlaient, désemparées, comme si elles refusaient de l’abandonner. Ce n’est qu’après de longues heures de « coordination » que la Croix-Rouge a pu récupérer sa dépouille. Derrière lui, il laisse l’histoire silencieuse d’un homme qui avait déjà tout perdu, sauf son attachement à sa terre — et qui y est resté jusqu’à son dernier souffle.

10 mai. Les plus petits cercueils sont les plus lourds.
La petite Mariam Fahs, tuée avec sa maman et d’autres membres de sa famille par une frappe israélienne. Au Sud-Liban, les oliviers continueront de pousser, mais certaines maisons garderont à jamais le silence laissé par ceux qui ne rentreront plus

10 mai. « La France a des réactions d’épave dérangée dans sa sieste. » (René Char)

La diplomatie française au Moyen-Orient, telle qu’elle se déploie depuis quelques décennies mais encore plus aujourd’hui, donne l’impression d’un dispositif qui parle beaucoup pour ne rien déplacer. Elle s’exprime dans un registre saturé de principes — droit international, cessez-le-feu, solution à deux États, stabilité régionale — mais ces principes semblent flotter au-dessus du réel comme des slogans détachés de toute capacité d’action : présente dans les communiqués mais absente dans les rapports de force, audible dans les conférences mais inaudible dans les moments où la contrainte politique devrait s’exercer.
Vis-à-vis d’Israël, cette diplomatie oscille entre critique mesurée et solidarité structurelle. On dénonce certaines politiques, on exprime des « préoccupations », on rappelle des « lignes rouges » qui ne deviennent jamais des lignes de conséquence. Et pendant ce temps, les faits sur le terrain — le génocide à Gaza, les crimes de guerre en Cisjordanie et au Liban — continuent leur propre logique, sans que l’écart entre discours et réalité ne produise autre chose qu’une répétition diplomatique devenue presque automatique. La critique, quand elle est prononcée, est immédiatement neutralisée par la prudence stratégique, comme si toute fermeté contre Israël risquait davantage de déranger l’équilibre des alliances que de répondre à l’urgence des situations.
Face à la Palestine, la position française se veut fidèle à une solution politique, mais elle reste enfermée dans une attente perpétuelle de conditions idéales qui n’arrivent jamais et que les Israéliens s’acharnent à rendre impossibles. Le soutien affiché à la solution à deux États ressemble ainsi à une promesse suspendue dans le vide, constamment réaffirmée mais rarement traduite en initiative capable de modifier le cours des choses. La reconnaissance politique, les leviers diplomatiques, les pressions concrètes restent contenus dans une prudence qui finit par ressembler à une forme d’évitement, pour ne pas dire lâcheté. Ainsi, la France parle au nom du droit international tout en acceptant implicitement son inefficacité lorsqu’il n’est pas accompagné de puissance d’exécution.

Au Liban, la situation est encore plus révélatrice. La France s’y présente comme garante, comme partenaire historique, comme acteur incontournable de la stabilité. Mais ce rôle se heurte à une réalité brutale : celle d’une capacité d’influence qui s’épuise dès qu’il faut passer du constat à l’action. Les violations israéliennes sont relevées, les alertes sont émises, les appels au respect des accords se succèdent, mais ils s’accumulent comme des couches de langage sur une situation qui, elle, continue sans être infléchie. Le garant devient alors témoin, et le témoin devient presque complice.
C’est dans cet écart entre ambition et puissance réelle que la diplomatie française se fragilise le plus. Elle conserve les mots, les cadres, les références historiques, mais elle perd progressivement la capacité de transformation qui donne à ces mots un poids. À force de vouloir incarner la mesure, elle se condamne à l’impuissance perçue comme prudence, et à la prudence qui finit par ressembler à une forme de retrait.
René Char, dans un tout autre contexte, écrivait : « La France a des réactions d’épave dérangée dans sa sieste. » La formule résonne là où la parole officielle semble glisser sur les crises sans jamais les heurter. Une diplomatie qui se contente de se réveiller pour commenter, sans jamais se lever pour agir, finit par produire cette impression d’inertie, de présence sans impact.
Au fond, ce qui est en jeu n’est pas seulement la cohérence d’une politique étrangère, mais sa crédibilité même. Car une diplomatie qui multiplie les déclarations de principe sans produire d’effets finit par transformer ses propres valeurs en langage décoratif. Et dans une région où chaque décalage entre parole et réalité a des conséquences concrètes, ce décalage n’est jamais neutre : il devient lui-même un choix politique.

9 mai. Le Haj Mohammed Akhdar, « Abou Nabil », a été tué aujourd’hui par une frappe israélienne dans le champ attenant à sa maison, à Jibchit, au Sud-Liban, alors qu’il était en train d’arroser ses cultures.
Lorsque les secours sont arrivés, ils l’ont retrouvé avec le tuyau d’arrosage encore ouvert entre les mains.
Des hommes âgés, des paysans sont frappés au cœur de leur quotidien, jusque dans leurs champs. Les Israéliens les tuent pendant qu’ils travaillent leur terre, pendant qu’ils tentent de préserver un semblant de vie au milieu des ruines et de la peur.
Dans ce champ de Jibchit, ce n’est pas seulement un vieil homme qui a été tué aujourd’hui. C’est une part de dignité humaine qui a, une fois de plus, été piétinée.

9 mai. Plus d’une centaine de frappes israéliennes ont visé le Sud-Liban au cours des dernières 24 heures, constituant autant de violations du cessez-le-feu. Le bilan est particulièrement lourd : des dizaines de civils tués et blessés, et des familles entières décimées.
Parmi elles, la famille Fahs, originaire de Jibchit, qui compte plusieurs morts, dont la jeune mère Janna Youssef Fahs et sa petite fille Mariam.
Le Sud-Liban vit une épreuve où la douleur est devenue quotidienne, où les noms des victimes s’ajoutent sans que l’indignation ne suive. La population a le sentiment d’être abandonnée à son sort, prise entre la violence des frappes israéliennes, la paralysie du gouvernement libanais et l’indifférence des puissances occidentales prétendument amies du Liban. C’est tout un peuple qui porte seul le poids de la guerre, dans une solitude qui rend chaque perte encore plus insupportable.

9 mai. À Nabatieh, ville du Sud-Liban, un ouvrier syrien circulait à moto avec sa fille de douze ans lorsqu’un drone israélien les a pris pour cible une première fois. Ils ont survécu à l’explosion et tenté de fuir. Le père a essayé de s’éloigner de la route, d’arracher son enfant à la zone visée. Mais le drone est revenu une deuxième fois et l’a tué sur le coup.
La fillette, blessée, a continué à courir seule. Elle s’était éloignée d’une centaine de mètres lorsque le drone l’a de nouveau visée directement.
Une enfant blessée, poursuivie depuis le ciel par une machine armée, puis laissée entre la vie et la mort, est aujourd’hui hospitalisée dans un état critique. Il faut mesurer la signification d’une telle scène. Un drone n’agit pas dans la panique. Il observe, suit, identifie, transmet des images en temps réel. Ceux qui pilotent ces appareils voient les silhouettes courir, voient la différence entre une enfant isolée et une menace militaire. Revenir frapper encore et encore après une première explosion n’a rien d’un « accident tragique ». C’est l’expression d’une violence devenue méthodique, où la supériorité technologique sert à transformer des civils en proies, comme dans un safari de chasse.

Et pourtant, le monde politique occidental continue d’envelopper ces réalités dans un langage anesthésié : « tensions », « échanges de tirs », « droit à la sécurité ». Comme si les mots pouvaient effacer l’image d’une enfant traquée depuis le ciel. Comme si la répétition des massacres avait fini par produire une forme de tolérance morale à l’égard de l’impensable.
Le plus terrible est peut-être cette banalisation progressive. Chaque frappe devient une statistique supplémentaire, chaque enfant tué ou mutilé un détail noyé dans le flot des dépêches. À force d’impunité, les dirigeants israéliens semblent convaincus que tout leur est permis : frapper des quartiers résidentiels, raser des villages, détruire des terres agricoles, tuer des secouristes et des journalistes, poursuivre des civils en fuite. Une logique de domination totale où la vie humaine de l’autre ne compte plus.
Quand une armée équipée des technologies les plus sophistiquées au monde en arrive à poursuivre une enfant blessée avec des missiles, ce n’est plus seulement une opération militaire. C’est le symptôme d’un effondrement moral total, rendu possible par l’arrogance suprémaciste sioniste et par le silence complice de ceux qui refusent encore de regarder la réalité en face.

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