17 juillet 2026
MON JOURNAL DU LIBAN (XIX) : UN DEUIL NUMÉRIQUE DU RÉEL par le cinéaste Abbas Fahdel
Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, habite avec sa famille à Nabatieh, dans le sud du Liban. Il a dû fuir depuis la guerre et l’invasion israélienne, comme des centaines de milliers d’autres habitants du Liban. C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde. Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. En solidarité avec Abbas et le peuple libanais, je les regroupe ici chaque semaine dans l’Asympto (C.S.).
18 JUILLET. Aujourd’hui, une expérience profondément bouleversante, peut-être inédite dans l’histoire, se déroule sous nos yeux. Des habitants des villages frontaliers du Sud-Liban, empêchés de rentrer chez eux pendant de longs mois, découvrent leur maison non pas en ouvrant une porte, mais en ouvrant une application de cartographie. Ils cherchent leur rue sur une image satellite, reconnaissent un virage, un olivier, le tracé d’un chemin… puis comprennent que tout le reste a disparu.
La technologie devient le premier témoin de leur dépossession. Sur l’écran d’un téléphone ou d’un ordinateur, ils assistent à l’effacement de toute une géographie intime.
Les maisons n’apparaissent plus que comme des taches grises, parfois même plus du tout. Les quartiers ont perdu leur dessin. Les rues semblent avoir été gommées. Les jardins, les vergers, les murets de pierre, les places où l’on se retrouvait le soir : tout est devenu une surface uniforme, comme si une immense gomme avait effacé des générations de mémoire.
Pour celui qui regarde, le plus difficile n’est peut-être pas de constater que sa maison n’existe plus. C’est de ne plus savoir exactement où elle se trouvait. Là où l’on distinguait autrefois une cour, un balcon ou un figuier planté par un grand-père, il ne reste qu’une étendue de gravats. Les repères disparaissent en même temps que les bâtiments. L’espace cesse d’être habité ; il devient abstrait.
Une maison n’est pourtant jamais seulement un assemblage de pierres. Elle contient les voix qui l’ont traversée, les repas partagés, les enfants qui ont grandi dans ses pièces, les photographies accrochées aux murs, les gestes répétés de centaines de matins ordinaires. Lorsqu’elle est rasée, ce n’est pas seulement un bâtiment qui disparaît, mais un fragment de temps, une manière d’habiter le monde.
Les images satellites révèlent ainsi une autre forme de violence. Elles montrent une destruction si totale qu’elle devient presque irréelle. Vue d’en haut, la catastrophe prend les apparences d’une abstraction géométrique. Mais celui qui contemple ces pixels n’y voit pas des ruines. Il y reconnaît l’endroit où sa mère préparait le café, où son père entretenait son jardin, où les enfants jouaient jusqu’à la tombée du jour.
Il est troublant de penser qu’aujourd’hui, certains découvrent la disparition de leur village avant même d’y remettre les pieds. Ils accomplissent d’abord un deuil numérique, silencieux et solitaire. La photographie aérienne précède la confrontation avec le réel. L’image annonce ce que le corps n’a pas encore vécu.
Et pourtant, malgré cette vision presque insoutenable, beaucoup continuent de chercher. Ils agrandissent l’image, déplacent la carte, tentent de retrouver un arbre, un puits, un alignement de rochers. Comme si le moindre détail ayant survécu pouvait encore confirmer qu’ils appartiennent à ce lieu et que ce lieu leur appartient toujours.
17 JUILLET. Une frappe de drone israélien a visé le minaret de la mosquée de Choukine, dans le caza de Nabatiyé, au Sud-Liban. On se demande quels objectifs sont poursuivis par de telles frappes.
16 JUILLET. L’armée israélienne publie des images du stade de Bint Jbeil, au Sud-Liban, en se vantant de sa destruction et des opérations de nivellement menées sur place.
Lorsqu’une armée d’occupation transforme la destruction d’une ville, de ses infrastructures civiles et de ses espaces de vie en objet de célébration, c’est moins sa puissance qu’elle révèle que sa faillite morale totale.
16 JUILLET. Le temps retrouvé : Historias del buen valle de José Luis Guerin
Il existe des films qui racontent une histoire, et d’autres qui semblent attendre que le monde accepte enfin de se raconter lui-même. Historias del buen valle appartient à cette seconde famille. José Luis Guerin n’y construit pas un récit au sens classique du terme. Il ouvre un espace de regard, un territoire où le temps reprend son rythme naturel et où les êtres cessent d’être des personnages pour redevenir des présences.
Le « bon vallon » du titre n’a rien d’un paradis. C’est un lieu traversé par les mutations du monde contemporain, par les déplacements de populations, par les chantiers, les attentes, les rêves modestes et les désillusions silencieuses. Pourtant, Guerin refuse le spectaculaire. Son cinéma ne cherche jamais à démontrer ; il préfère écouter. Il sait que les plus grandes vérités ne se révèlent qu’à voix basse.
Cette confiance dans le réel évoque immédiatement Jean Renoir. Comme l’auteur d’Une partie de campagne, Guerin croit profondément que chaque être humain mérite d’être regardé avec la même générosité. Il n’y a chez lui ni héros ni figurants. Les ouvriers, les enfants, les vieillards, les immigrés, les voisins qui discutent au bord d’un chemin participent tous d’une même symphonie humaine. Renoir disait que chacun avait ses raisons. Guerin semble répondre qu’avant même d’avoir des raisons, chacun possède une présence, une manière unique d’habiter le monde.
Mais si le regard de Guerin rappelle celui de Renoir par son humanisme, son rapport au temps le rapproche irrésistiblement de Yasujiro Ozu. Comme le maître japonais, il comprend que les événements les plus décisifs ne sont pas forcément ceux que l’on voit. Ils se produisent entre deux gestes, dans un silence partagé, dans la lumière qui change sur un mur, dans un visage qui demeure immobile quelques secondes de plus que prévu.
Chez Ozu, les saisons remplacent souvent les péripéties. Chez Guerin, ce sont les transformations du paysage qui deviennent les véritables mouvements dramatiques. Une route apparaît. Un immeuble s’élève. Un terrain vague disparaît. Ce qui semblait immuable se révèle fragile. Le cinéma devient alors une manière de retenir ce qui est déjà en train de s’effacer.
La caméra de Guerin possède une qualité devenue rare : la patience. Elle ne force jamais le réel à produire du sens. Elle attend que celui-ci se dépose naturellement devant elle, comme la poussière dans un rayon de soleil. Cette patience est peut-être aujourd’hui un geste de résistance. À une époque saturée d’images rapides, de récits explicatifs et de commentaires permanents, Historias del buen valle nous rappelle que regarder est une activité exigeante, presque une discipline morale.
Le film est aussi une méditation sur la mémoire des lieux. Les bâtiments ne sont pas seulement des constructions ; ils portent les traces invisibles des vies qui les traversent. Les terrains vagues ne sont jamais vraiment vides : ils contiennent les souvenirs de ce qui fut et les promesses de ce qui pourraient advenir. Guerin filme les paysages comme on filme des visages, avec le respect dû à une histoire secrète.
Son cinéma échappe aux catégories habituelles. Il emprunte au documentaire son attention au réel, à la fiction sa capacité d’enchantement, à la poésie son goût pour les correspondances invisibles. Chaque plan semble nous dire que le monde est plus vaste que les récits que nous fabriquons pour le contenir.
Guerin refuse de dicter au spectateur ce qu’il doit ressentir. Il laisse les émotions naître librement, au rythme de la contemplation. Son film ne cherche pas à convaincre, mais à accompagner. Il ne conclut pas ; il ouvre.
C’est peut-être là que réside la véritable modernité d’Historias del buen valle. Dans un siècle dominé par le bruit, José Luis Guerin choisit le murmure. Dans un cinéma souvent obsédé par l’efficacité narrative, il réhabilite l’attente. Dans un monde qui transforme les hommes en statistiques et les paysages en marchandises, il redonne à chacun la dignité d’une présence singulière.
Lorsqu’on quitte le film, rien ne semble avoir véritablement changé. Et pourtant, tout est différent. Les visages anonymes, les arbres au bord de l’eau, les conversations surprises au hasard retrouvent une épaisseur oubliée. Comme après les films de Renoir ou d’Ozu, ce n’est pas le monde qui s’est transformé. C’est notre manière de le regarder.
15 JUILLET. « Façonnés par les guerres, les nouveaux électeurs israéliens sont plus racistes et moins démocratiques. »
C’est le constat dressé par le quotidien israélien Haaretz.
Ce constat n’a rien de surprenant. Une société qui grandit, pendant des décennies, dans un système de domination et de séparation, dans la construction permanente d’un « Autre » présenté comme une menace, dans la banalisation de la violence et dans l’idée que la sécurité justifie tout — y compris les crimes les plus graves, jusqu’au génocide — finit par produire une génération de citoyens pour lesquels la domination devient une norme et l’inégalité une évidence.
Depuis des décennies, les Israéliens ont été élevés dans un récit où l’existence du Palestinien est avant tout perçue comme un danger. L’occupation, au lieu d’être reconnue comme une réalité politique et humaine insoutenable, a été progressivement normalisée au nom de la sécurité. Les checkpoints, les incursions militaires, les bombardements, les humiliations quotidiennes, la dépossession d’un peuple et la destruction de ses terres sont devenus des éléments ordinaires d’un paysage que beaucoup d’Israéliens ne remettent plus en question.
Mais aucune société ne peut impunément construire son identité autour de la peur, du rejet et de la déshumanisation d’un autre peuple. Lorsqu’un enfant grandit en apprenant à voir son voisin uniquement comme un ennemi, lorsque la souffrance de l’autre devient invisible, acceptable ou même justifiable, ce n’est pas seulement le racisme qui progresse : c’est l’idée même d’humanité qui recule.
Une société qui croit pouvoir assurer sa sécurité en écrasant un autre peuple prépare, en réalité, sa propre faillite morale. Une société qui accepte de déshumaniser un autre peuple finit toujours par détruire, avec lui, la part d’humanité qui lui reste. Une génération élevée dans la guerre risque de devenir une génération incapable d’imaginer la paix.
14 JUILLET. La Palestine nous a tant donné.
Elle nous a offert des poètes qui ont fait de la langue une patrie lorsque la terre leur était arrachée. Elle nous a offert des femmes et des hommes qui, malgré tout, continuent de croire en la vie.
Être solidaire de la Palestine, c’est choisir l’humain. C’est refuser que le fracas des bombes couvre la voix des vivants ou fasse taire le rire des enfants.
Chaque main tendue vers la Palestine est une promesse faite à nous-mêmes : celle de ne pas laisser notre conscience s’endormir, de garder vivante en nous cette part d’humanité qui refuse l’indifférence.
Abbas Fahdel, sur sa page FB et en direct du Liban

Au milieu des ruines, une balançoire continue de porter les rêves des enfants.


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