MON JOURNAL DU LIBAN (XVIII) : LES ANIMAUX ET LA GUERRE par Abbas Fahdel

Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, habite avec sa famille à Nabatieh, dans le sud du Liban. Il a dû fuir depuis la guerre et l’invasion israélienne, comme des centaines de milliers d’autres habitants du Liban. C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde. Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. En solidarité avec Abbas et le peuple libanais, je les regroupe ici chaque semaine dans l’Asympto (C.S.).

2 JUILLET. « Savez-vous pourquoi nous, les Palestiniens, sommes célèbres ? Parce que vous êtes notre ennemi. L’intérêt que l’on nous porte découle de l’intérêt porté à la question juive. L’intérêt est porté sur vous, pas sur moi. Nous avons le malheur d’avoir Israël pour ennemi, parce qu’il bénéficie d’innombrables soutiens à travers le monde. Mais nous avons aussi la chance d’avoir Israël pour ennemi, parce que les Juifs sont au centre de l’attention du monde. »
En quelques phrases, prononcées dans Notre musique de Jean-Luc Godard, Mahmoud Darwich formulait une vérité aussi dérangeante que profonde : la Palestine n’est pas entrée dans la conscience du monde pour elle-même. Elle y est entrée par le regard porté sur Israël et, plus profondément encore, par la place singulière qu’occupe la mémoire juive dans la conscience occidentale.
Cette réflexion n’efface en rien l’histoire du peuple juif ni l’ampleur de la Shoah. Elle ne hiérarchise pas les souffrances ; elle met en lumière un rapport de forces symbolique. Elle rappelle que la visibilité des Palestiniens n’est pas née de la reconnaissance de leur culture, de leur littérature, de leur histoire ou de leur droit à l’autodétermination. Elle est née du conflit qui les oppose à un État dont l’existence est devenue, après 1945, un enjeu moral majeur pour l’Occident.

Le Palestinien est ainsi souvent condamné à n’exister que comme personnage secondaire dans une histoire écrite par d’autres. Son identité publique se réduit à sa relation avec Israël. On parle rarement de lui pour ce qu’il est ; on parle de lui parce qu’il est en conflit avec un État qui occupe une place exceptionnelle dans les imaginaires politiques occidentaux.
Cette dépendance du récit produit une injustice supplémentaire. Les souffrances palestiniennes ne sont reconnues qu’à travers le prisme israélien. Elles deviennent visibles lorsqu’elles interrogent Israël et s’effacent lorsqu’elles devraient être considérées pour elles-mêmes. Les morts palestiniens ne semblent acquérir une existence médiatique qu’à la condition de pouvoir être intégrés aux débats sur la sécurité d’Israël, sur l’antisémitisme ou sur les intérêts stratégiques des puissances occidentales.
Darwich dénonçait une hiérarchie implicite des mémoires. Certaines tragédies deviennent universelles ; d’autres doivent encore prouver qu’elles méritent d’être entendues. Certains peuples sont reconnus comme sujets de leur propre histoire ; d’autres demeurent prisonniers du récit de leurs adversaires.
Le paradoxe est cruel. Si la Palestine est aujourd’hui connue dans le monde entier, ce n’est pas parce que le monde a découvert Mahmoud Darwich, Ghassan Kanafani, Edward Saïd ou la richesse d’une civilisation plusieurs fois millénaire. C’est parce qu’elle est devenue le théâtre d’un conflit où se croisent la mémoire de la Shoah, les responsabilités historiques de l’Europe, les intérêts américains et les fractures du Moyen-Orient.
La réflexion de Darwich est une mise en accusation d’un ordre du monde qui refuse aux Palestiniens une existence autonome dans le récit universel. Elle nous oblige à nous interroger : sommes-nous capables de voir un peuple autrement que par le prisme de son ennemi ? Sommes-nous capables de reconnaître une histoire sans attendre qu’elle entre en collision avec les intérêts des puissants ?
Le jour où la Palestine sera connue pour sa poésie autant que pour ses ruines, pour sa culture autant que pour son malheur, pour ses artistes autant que pour ses martyrs, la phrase de Mahmoud Darwich cessera peut-être d’être vraie. Ce jour-là, les Palestiniens auront conquis ce qui leur est refusé : le droit d’exister dans le regard du monde pour eux-mêmes, et non plus seulement comme les protagonistes d’un conflit.

4 JUILLET. Le mensonge du sionisme chrétien
L’une des plus grandes impostures politiques de notre époque est sans doute celle du sionisme chrétien américain. Ses principaux prédicateurs se présentent comme les défenseurs du christianisme, des valeurs bibliques et de la Terre sainte. Pourtant, leur soutien inconditionnel à la politique de l’État d’Israël les conduit à fermer les yeux sur une réalité qui contredit leur propre discours : les premières victimes de cette politique sont… les chrétiens de Palestine.
Comment expliquer qu’au nom du Christ, certains des plus puissants télévangélistes américains applaudissent un gouvernement dont les politiques sont dénoncées par de nombreuses organisations de défense des droits humains comme relevant d’un système d’apartheid, tandis que les communautés chrétiennes historiques de Terre sainte subissent intimidations, agressions et marginalisation ?
Les faits sont pourtant difficiles à ignorer. Selon un rapport publié début juillet 2026 par le Religious Freedom Data Center, 83 attaques visant des chrétiens ou leurs biens ont été documentées en seulement trois mois, dont la majorité à Jérusalem-Est occupée. Plus de la moitié de ces incidents consistaient en crachats dirigés contre des religieux chrétiens, tandis que d’autres concernaient des actes de vandalisme, des intimidations ou des agressions. (Middle East Monitor⁠)
Ce phénomène n’est pas nouveau. Depuis plusieurs années, des organisations israéliennes elles-mêmes, comme le Rossing Center, alertent sur l’augmentation des violences commises par des extrémistes juifs contre des prêtres, des moines, des églises et des pèlerins, dans un climat que les responsables des Églises de Jérusalem jugent de plus en plus préoccupant.⁠
Pourtant, les grands porte-voix du sionisme chrétien aux États-Unis gardent un silence assourdissant. Ils mobilisent des milliards de dollars, influencent la politique étrangère américaine et présentent leur soutien à Israël comme un devoir religieux absolu. Mais lorsqu’un prêtre se fait cracher dessus dans les rues de Jérusalem, lorsqu’une église est profanée ou lorsqu’une communauté chrétienne palestinienne disparaît progressivement de sa terre ancestrale, leur indignation semble soudain s’évaporer.
Cette contradiction révèle la véritable nature du sionisme chrétien : il ne s’agit pas d’un mouvement destiné à protéger les chrétiens du Proche-Orient, mais d’un projet idéologique et géopolitique où les chrétiens palestiniens deviennent invisibles. Ils ne correspondent pas au récit. Ils dérangent parce qu’ils rappellent que les descendants des premières communautés chrétiennes vivent aujourd’hui sous occupation, subissent les mêmes restrictions et agressions que leurs compatriotes musulmans palestiniens et voient leur présence historique s’éroder.
Le paradoxe est saisissant : ceux qui prétendent défendre le christianisme soutiennent sans réserve des politiques qui fragilisent les plus anciennes communautés chrétiennes du monde.
Le véritable scandale n’est donc pas seulement l’existence de ces violences. C’est le silence de ceux qui prétendent parler au nom du Christ tout en refusant de voir les souffrances des chrétiens qui vivent là où le christianisme est né.

4 JUILLET. Le Liban est officiellement un État souverain. Pourtant, depuis des décennies, rares sont les pays où l’influence diplomatique américaine est aussi visible, aussi constante et aussi profondément enracinée dans les mécanismes de décision politique.
Cette réalité se matérialise d’abord par un symbole architectural. À Beyrouth, les États-Unis ont construit l’une des plus grandes ambassades américaines au monde : un complexe de près de 18 hectares, démesuré au regard de la taille du Liban. Une telle infrastructure dépasse largement les besoins consulaires habituels. Elle témoigne de l’importance stratégique que Washington accorde à ce petit État, situé au cœur des équilibres du Proche-Orient.
Depuis la fin de la guerre civile, les gouvernements libanais vivent au rythme des visites d’émissaires américains, des consultations avec l’ambassade et des médiations de Washington sur les questions les plus sensibles : formation des gouvernements, réformes économiques, aide militaire, délimitation des frontières, négociations avec Israël ou encore avenir des armes du Hezbollah. Les responsables américains interviennent régulièrement dans le débat politique libanais, parfois avec une influence plus importante que celle de certains acteurs locaux.
Cette présence s’incarne aujourd’hui à travers plusieurs personnalités américaines dont les racines familiales plongent au Liban. L’envoyé spécial de Donald Trump pour le Liban et la Syrie, Tom Barrack, est le petit-fils d’immigrés libanais originaires de Zahlé, dans la Békaa. L’ambassadeur actuel des États-Unis au Liban, Michel Issa, est lui aussi né à Beyrouth avant d’émigrer aux États-Unis. Leur connaissance du pays, de sa société et de ses équilibres confessionnels est censée constituer un atout pour la diplomatie américaine.
À cette réalité s’ajoute un élément pour le moins singulier. Selon la presse libanaise, Tiffany Trump, fille du président américain Donald Trump, mariée à l’homme d’affaires libano-américain Michael Boulos, aurait obtenu la nationalité libanaise. Si cette information était confirmée, elle pourrait, après dix années de détention de cette nationalité, être légalement éligible aux élections législatives libanaises, conformément aux dispositions de la loi électorale.
Cette éventualité est hautement symbolique. Qu’une fille de président américain puisse, en théorie, devenir candidate au Parlement libanais illustre, jusqu’à la caricature, les multiples passerelles qui relient les élites politiques, économiques et familiales de Washington et de Beyrouth. Certes, rien n’indique que Tiffany Trump nourrisse une telle ambition politique, mais cette simple possibilité rappelle combien les liens entre les États-Unis et le Liban dépassent largement le cadre des relations diplomatiques classiques.
La question dépasse toutefois les individus. Elle renvoie à une réalité structurelle : le Liban demeure l’un des principaux terrains de compétition géopolitique entre les États-Unis, l’Iran, les pays du Golfe, la France et d’autres puissances régionales. Chaque crise politique ravive les interventions extérieures, chaque vacance présidentielle mobilise les capitales étrangères et chaque négociation stratégique donne lieu à une intense activité diplomatique.
Le paradoxe est frappant : plus le Liban s’affaiblit institutionnellement, comme c’est le cas aujourd’hui, plus les puissances étrangères renforcent leur présence. Dans ce contexte, l’immense ambassade américaine n’apparaît pas seulement comme un bâtiment diplomatique. Elle constitue le symbole d’une influence durable et de la place singulière qu’occupe le Liban dans la stratégie des États-Unis au Moyen-Orient. Pour beaucoup de Libanais, cette présence exceptionnelle nourrit une interrogation fondamentale : où s’arrête la coopération diplomatique et où commence l’ingérence dans les affaires d’un État souverain ?

5 JUILLET. Mille jours de génocide en Palestine.
Mille jours de massacres, de destructions et d’impunité.
Pour que ces crimes ne puissent être ni niés ni effacés, un site rassemble désormais les vidéos qui les documentent. Ces images sont parfois insoutenables. Elles constituent pourtant des preuves, une mémoire et des archives face à l’oubli, au déni et à l’effacement.

5 JUILLET. Dix jours après la signature de l’accord-cadre entre le Liban et Israël (sous médiation américaine), les Israéliens continuent leurs agressions sur le territoire du Sud-Liban, infligeant un camouflet au gouvernement libanais, qui avait multiplié les concessions sans véritables contreparties israéliennes.

6 JUILLET. Le verdict du monde. Après des décennies d’occupation, de colonisation, d’impunité et après le génocide à Gaza et les images qui ont bouleversé des milliards de personnes à travers le monde, Israël récolte ce qu’aucune campagne de communication ne peut empêcher : le jugement de l’opinion publique mondiale.
Selon le Global Country Perceptions 2026, publié avec le Democracy Perception Index 2026, Israël est désormais le pays dont l’image est la plus négative au monde.
Cette conclusion repose sur une enquête menée auprès de 46 667 répondants, évaluant 129 pays, tandis que le Democracy Perception Index 2026 a interrogé 94 146 personnes dans 98 pays.
Pendant des années, les gouvernements ont pu détourner le regard. Les médias ont pu minimiser, relativiser ou justifier. Mais les images, elles, ont franchi toutes les frontières. Elles ont parlé plus fort que la propagande.

6 JUILLET. La directrice de l’école publique Youssef Chmoun de Nabatiyé el-Fawqa, Esperanza Ghandour, se trouvait en voiture avec sa mère, leur employée de maison et un ouvrier syrien lorsqu’un drone israélien a pris leur véhicule pour cible. La frappe a tué les quatre occupants.
Alors que les frappes israéliennes et les violations du territoire libanais se poursuivent, le silence du gouvernement libanais est assourdissant. Plus de dix jours après la signature de l’accord conclu sous médiation américaine, les autorités libanaises semblent incapables d’exiger qu’Israël respecte ses engagements. Chaque nouvelle frappe réduit un peu plus à néant la crédibilité de cet accord et met en lumière l’impuissance du pouvoir à protéger les civils libanais.

7 JUILLET. « Non au délit de Palestine » : Plus de 200 personnalités apportent leur soutien à Rima Hassan, jugée pour apologie du terrorisme. Tribune :

Alors que l’eurodéputée est convoquée au tribunal pour « apologie du terrorisme », les signataires de ce texte dénoncent une instrumentalisation de la justice pour faire taire les voix qui dérangent. Le 7 juillet, l’une des voix les plus emblématiques du mouvement de solidarité avec la Palestine, députée européenne d’opposition, comparaîtra devant la justice pour « apologie du terrorisme ». Son crime ? Avoir publié sur le réseau social X une citation rappelant un principe pourtant inscrit au cœur du droit international : le droit des peuples à résister à la colonisation et à l’occupation de leur territoire par une armée étrangère.
Au moment même où Gaza est dévastée sous les yeux du monde, où des familles entières sont ensevelies sous les décombres, où la famine est utilisée comme arme de guerre, où les organisations internationales alertent sans relâche sur l’ampleur des crimes commis contre la population civile, un renversement des responsabilités s’est installé dans le débat public.
Ce ne sont ni les auteurs de ces violences ni ceux qui les justifient qui se retrouvent aujourd’hui mis en cause, mais celles et ceux qui élèvent la voix pour demander que cessent les massacres et que soient enfin appliqués les principes les plus élémentaires du droit international.
Depuis le début du génocide toujours en cours à Gaza, les expressions de solidarité avec le peuple palestinien font l’objet d’une répression croissante : les procédures judiciaires se sont multipliées, les campagnes de dénigrement ont gagné en intensité, des conférences ont été interdites par voie administrative, tandis que des pressions croissantes s’exercent sur les institutions culturelles, universitaires et associatives. Ce qui pouvait d’abord apparaître comme une série d’événements isolés dessine désormais une tendance plus générale.
D’un bout à l’autre du pays, des milliers de citoyens, d’universitaires, d’artistes, de syndicalistes, de militants ou de simples témoins se heurtent à des formes diverses d’intimidation, de disqualification ou de répression. L’un des signes les plus alarmants de cette dérive apparaît dans le déplacement progressif de législations d’exception, élaborées pour répondre à la menace terroriste, vers le contrôle de paroles et d’engagements qui relèvent pourtant du débat politique, de l’engagement militant ou de la simple conscience civique.
La finalité de telles procédures ne réside pas seulement dans la sanction d’individus déterminés. Il s’agit également de produire un effet plus durable sur l’ensemble du corps social. En faisant peser sur certaines prises de parole la menace de poursuites judiciaires, ces méthodes contribuent à installer un régime de dissuasion où chacun est invité à mesurer le coût d’un engagement, à anticiper les conséquences d’une solidarité affichée, et parfois à préférer le silence à l’exercice de sa liberté de conscience.

Le traitement judiciaire, politique et médiatique réservé aujourd’hui à l’eurodéputée franco-palestinienne Rima Hassan constitue l’une des manifestations les plus significatives de cette dérive. Qu’une élue de la République puisse faire l’objet d’une telle mise en cause pour avoir exprimé des positions politiques relatives à une question internationale majeure révèle l’état de nos libertés publiques. À travers son cas, c’est notre capacité collective à débattre librement, à contester l’ordre établi, à exprimer notre solidarité avec les peuples opprimés et à défendre les principes universels du droit qui se trouve aujourd’hui piétinée.
La question qui nous est posée dépasse donc largement le cadre de cette procédure et touche à la conception même que nous nous faisons de la démocratie. Voulons-nous d’une société où les désaccords se confrontent dans le cadre du débat contradictoire et de la délibération démocratique ? Ou d’une société où l’arène judiciaire se substitue à l’espace politique pour déterminer quelles opinions peuvent encore être exprimées ?
Rappelons-le : les libertés publiques n’ont pas été conçues pour protéger les opinions dominantes mais pour garantir le droit d’exprimer des positions contestées, minoritaires ou dérangeantes. Cela constitue la sève même de la démocratie : aucune opinion ne doit être disqualifiée par la contrainte lorsqu’elle peut être combattue par l’argument. Chaque fois qu’une société renonce à cette exigence, elle altère silencieusement les conditions mêmes de sa liberté.
Cette évolution est d’autant plus alarmante qu’elle intervient dans un moment de bascule historique. Partout en Europe, les forces d’extrême droite poursuivent leur ascension ; en France, leur accession au pouvoir n’apparaît plus comme une hypothèse lointaine mais comme une menace désormais tangible.
L’histoire nous enseigne que les libertés ne disparaissent jamais d’un seul coup mais s’effacent progressivement, au fil des renoncements accumulés. Les voix qui s’élèvent pour la Palestine en font actuellement l’expérience. Mais qui peut sérieusement croire que cette dynamique s’arrêtera là ?
Rien ne garantit que, demain, d’autres engagements, d’autres solidarités et d’autres contestations ne soient pas à leur tour frappés du même soupçon. Les projets de durcissement législatif déjà annoncés, à commencer par la loi Yadan, ne font que confirmer cette trajectoire.
Face à cela, notre responsabilité est à la fois politique et historique. De Paris à Londres, de Gênes aux campus américains, partout se lèvent de nouvelles générations qui, en exprimant leur solidarité avec la Palestine, ravivent le flambeau d’une longue histoire de combats pour la justice, la liberté et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’histoire n’est pas façonnée seulement par la force des puissants mais aussi par la persévérance de celles et ceux qui, contre les vents contraires de leur époque, ont su maintenir vivante l’exigence de justice et de dignité.
C’est de cette fidélité que nous nous réclamons aujourd’hui. La fidélité aux libertés et aux principes démocratiques que d’autres ont conquis avant nous et dont nous disposons aujourd’hui. Notre responsabilité est désormais de nous montrer dignes de cet héritage et de le transmettre intact à celles et ceux qui viendront après nous.

7 JUILLET. Des colons israéliens pénètrent en territoire libanais et appellent ouvertement à l’implantation de colonies israéliennes au Sud-Liban.
Après des décennies de colonisation des territoires palestiniens et de l’implantation de colonies sur le plateau du Golan syrien occupé, certains mouvements de colons affichent désormais ouvertement leurs ambitions sur le territoire libanais.
Ce qui relevait autrefois de déclarations marginales se manifeste aujourd’hui par des incursions sur le sol libanais et des appels publics à y établir des colonies, dans le cadre de la vision d’un « Grand Israël ».

9 JUILLET. Lorsque les bombardements israéliens ont contraint les habitants des villages du Sud-Liban à partir dans l’urgence, beaucoup ont dû abandonner leurs animaux domestiques. Les chiens et les chats ne comprennent pas pourquoi les maisons se sont soudainement vidées, pourquoi les voix familières ont disparu. Ils ne comprennent pas pourquoi les mains qui les nourrissaient, les voix qui les appelaient par leur nom, les présences qui rythmaient leurs journées, se sont brusquement effacées. Ils ne comprennent pas la guerre, mais ils en ressentent les conséquences : l’absence, la perte, la faim.
Leur monde est fait d’odeurs, de gestes, de traces invisibles, d’une mémoire sans mots. Ils attendent devant les maisons éventrées, sous les murs fissurés, au bord des routes devenues silencieuses. Ils restent attachés à ces lieux qui portent encore la mémoire de ceux qui sont partis.
Ils ne savent pas pourquoi un village disparaît, pourquoi un enfant ne revient plus jouer avec eux, pourquoi les mains qui les caressaient ne sont plus là. Ils connaissent seulement l’attachement. Et lorsque cet attachement est brisé, ils portent en eux une forme de chagrin silencieux. Dans leurs regards demeure une question sans réponse : Où sont passés ceux qui m’aimaient ? Témoins silencieux d’un monde disparu, ils rappellent, par leur simple présence, qu’au milieu des lieux ravagés par la violence, il reste encore des vies fragiles qui demandent à être protégées.
Peut-être est-ce cela que les animaux nous enseignent : ils ne comprennent pas la haine, mais ils comprennent l’amour. Ils ne connaissent pas les raisons qui poussent les hommes à détruire, mais ils savent reconnaître ceux qui choisissent de prendre soin d’eux. Ils reconnaissent une voix qui les appelle, un regard qui les accueille, une main qui se tend vers eux — même si cette main tremble.

9 JUILLET. La colonisation israélienne en territoire syrien ne se limite plus au plateau du Golan occupé. Elle affiche désormais ouvertement ses ambitions sur le reste de la Syrie.
Des colons israéliens sont ainsi entrés sur le territoire syrien, à proximité de la frontière, avec l’aval de l’armée israélienne. Leur objectif est explicite : imposer un fait accompli dans la zone de sécurité occupée par Israël et tirer parti de l’absence de réaction des autorités syriennes, tant politiques que militaires, pour y établir des colonies israéliennes permanentes et ancrer durablement cette présence.
Comme à chaque étape de son expansion territoriale, l’occupation militaire sert de prélude à la colonisation. Ce qui est aujourd’hui présenté comme une « zone de sécurité » pourrait demain se transformer en un nouveau territoire colonisé, selon un schéma déjà observé dans les territoires palestiniens occupés et sur le plateau du Golan.
La photo que j’ai postée fait partie des documents diffusés par des membres du mouvement sioniste « Rovdei HaBashan » (« Pionniers du Bashan »), qui revendiquent leur entrée en Syrie avec l’intention d’y implanter des colonies.

10 JUILLET. Une frappe de drone israélien a ciblé ce pick-up qui déchargeait des déchets à la décharge de Choukine, un village situé près de Nabatieh, dans le Sud-Liban.
Deux travailleurs, un Libanais et un Syrien, se trouvaient à bord.
Cette attaque s’ajoute à la longue série de violations israéliennes de la prétendue trêve. Des civils continuent d’être pris pour cible, tandis que les garants de la trêve demeurent silencieux.

11 JUILLET. À propos du retrait de l’armée israélienne du territoire libanais
Selon des sources militaires de haut rang citées par le quotidien Al-Akhbar, les discussions menées à Washington ont porté exclusivement sur des secteurs non occupés que l’armée israélienne n’était pas parvenue à contrôler. Elles soulignent que l’armée libanaise « n’agira sous les ordres de personne » et que sa mission n’est pas de « préparer le terrain à l’ennemi » afin de faciliter son avancée dans des zones où il s’était heurté à une forte résistance. Elles insistent également sur le fait que l’armée « ne sera pas l’instrument d’une nouvelle occupation de territoires libanais ».
Les sources rappellent que l’armée intervient dans les zones libérées pour y rétablir la sécurité et l’autorité de l’État, tandis que son déploiement dans les territoires encore occupés vise à restaurer la souveraineté nationale et à permettre le retour des habitants dans des conditions de sécurité.
Au cours du dernier cycle de négociations, la délégation militaire libanaise aurait également réaffirmé aux interlocuteurs américains et israéliens son refus de recevoir des instructions de l’armée israélienne, d’établir une coordination directe avec elle ou d’accepter tout mécanisme susceptible de porter atteinte à la paix civile en plaçant l’armée face à la population.
Cette position revêt une importance particulière dans le contexte libanais. Alors que la classe politique demeure profondément divisée et fait l’objet d’une forte défiance populaire, l’armée reste l’une des rares institutions nationales à conserver une légitimité transversale et un rôle fédérateur auprès d’une large partie de la population. En raison de ce rôle, certains responsables américains et israéliens n’ont pas hésité à exprimer leur souhait de voir remplacé le commandement actuel de l’armée libanaise, en raison de son refus d’accepter des mécanismes qu’il juge contraires à la souveraineté du Liban.

11 JUILLET.
« Au Liban, Israël tue des enfants et décime des familles entières, au mépris du droit international. Nous avons enquêté sur trois frappes de l’armée israélienne, en mars 2026. Nous demandons l’ouverture d’enquêtes pour crimes de guerre. Alors que le peuple libanais souffre, l’accord-cadre du 26 juin 2026 prévoit encore de restreindre la possibilité pour Israël de rendre des comptes. Le peuple libanais doit obtenir justice et réparations. » (Amnesty International) (1).

12 JUILLET. Sud-Liban / Communiqué de la municipalité d’Aïtaroun. Nous ne serons pas les témoins de l’effacement de nos villages. À nos habitants, aux enfants d’Aïtaroun et des villages de première ligne du Sud-Liban, Nos villages traversent aujourd’hui l’une des périodes les plus critiques de leur histoire récente. Ce que subissent Aïtaroun et l’ensemble des localités frontalières ne relève plus de simples attaques militaires ponctuelles, mais d’une politique méthodique visant l’être humain, la terre et l’identité. Cette politique détruit les conditions mêmes de la vie en s’attaquant aux habitations, aux terres agricoles, aux infrastructures, aux équipements publics, aux lieux de culte ainsi qu’aux établissements scolaires et de santé, en violation flagrante du droit international et des conventions internationales.
Ce qui est en cours constitue une tentative d’imposer par la force une nouvelle réalité destinée à empêcher les habitants de regagner leurs villages et à effacer la mémoire urbaine, historique et culturelle de la région, dans l’une des plus vastes entreprises de destruction qu’ait connues le Sud-Liban.
Face à cette réalité douloureuse, nous posons, en toute responsabilité nationale, les questions suivantes :
Qu’ont réellement apporté les négociations (avec Israel) pour les habitants des villages libanais de première ligne ?
Ont-elles protégé ce qu’il reste des habitations ?
Ont-elles préservé les moyens de subsistance de la population ?
Ont-elles mis fin aux attaques israéliennes quotidiennes ?
Ont-elles abouti à un calendrier clair et contraignant pour mettre un terme à l’occupation et obtenir le retrait des forces israéliennes du territoire libanais ?
Les faits sur le terrain demeurent profondément préoccupants : les attaques se poursuivent, les destructions s’étendent, tandis que les habitants des villages frontaliers vivent dans l’incertitude et l’angoisse quant à leur présent et à leur avenir, sans vision nationale claire susceptible de leur redonner confiance et de les rassurer sur leur sort.
Les habitants d’Aïtaroun et des villages de première ligne ont aujourd’hui le sentiment d’avoir été abandonnés face à cette épreuve, alors que les réponses tardent, que les priorités s’effacent et que leurs souffrances ne semblent plus occuper la place qu’elles devraient dans les préoccupations de l’État.
Où est le plan garantissant un retour en toute sécurité ?
Où est le plan de reconstruction ?
Où sont les indemnisations équitables pour les habitations, les établissements et les terres agricoles détruits ?
Où sont les aides au logement destinées aux familles toujours déplacées ?
Où sont les programmes permettant de préserver la dignité des habitants ?
Les habitants de ces villages n’ont jamais été un fardeau pour leur pays. Ils ont toujours figuré parmi ceux qui l’ont défendu, au prix de nombreux morts et blessés. Ils ont bâti leurs maisons, leurs exploitations agricoles et leurs institutions au prix de longues années de travail, avant que l’agression israélienne ne vienne tout détruire et provoquer leur déplacement.
En tant qu’autorités locales élues, les municipalités ne peuvent rester spectatrices tandis que leurs villages sont progressivement rayés de la carte. Leur devoir national, moral et juridique est de porter la voix de leurs administrés, de défendre leurs droits, de documenter chaque crime et chaque agression, et d’agir par tous les moyens légitimes pour protéger la population et le territoire.
En conséquence, la municipalité d’Aïtaroun déclare ce qui suit :
Premièrement : nous demandons à l’État libanais d’adopter sans délai un plan national d’urgence pour les villages de première ligne, comprenant un calendrier précis pour le retour des habitants, la reconstruction, le rétablissement des services essentiels et l’indemnisation rapide et équitable de l’ensemble des sinistrés.
Deuxièmement : nous demandons l’adoption rapide des indemnisations concernant les habitations, les commerces, les établissements et les terres agricoles, ainsi que le versement d’aides au logement pour les familles déplacées jusqu’à leur retour.
Troisièmement : nous appelons les ministères et administrations compétents à lancer un vaste chantier national de recensement et de documentation de toutes les attaques et destructions subies par les villages frontaliers, ainsi qu’à préparer les dossiers juridiques et techniques nécessaires à la préservation des droits des citoyens et des municipalités.
Quatrièmement : nous invitons les unions des municipalités de Bint Jbeil, Jabal Amel, Tyr et l’Arqoub, ainsi que l’ensemble des municipalités frontalières, à tenir une réunion d’urgence afin d’unifier leurs positions, d’élaborer un plan d’action commun et de constituer une commission juridique, technique et médiatique chargée de documenter les violations et d’en assurer le suivi auprès des autorités libanaises et des instances internationales.
Cinquièmement : nous appelons les Nations unies, le Conseil de sécurité, l’UNESCO, la CESAO, le Comité international de la Croix-Rouge ainsi que l’ensemble des organisations internationales et de défense des droits humains à assumer leurs responsabilités juridiques et humanitaires, en dépêchant des missions spécialisées chargées d’évaluer l’ampleur des destructions, de contribuer à faire cesser les attaques, de garantir que leurs auteurs rendent des comptes et de protéger le droit des habitants à rentrer chez eux et à reconstruire leurs villages.
Nous ne réclamons aucun privilège. Nous revendiquons des droits garantis par la Constitution libanaise et le droit international : le droit à la sécurité, au logement, au travail, au retour sur notre terre, à la reconstruction de nos maisons et à une vie digne.
La souffrance des habitants du Sud est devenue insupportable. Il est inacceptable que les droits des villages de première ligne soient sacrifiés à l’attente ou aux calculs politiques, alors que l’occupation continue d’imposer de nouveaux faits accomplis sur le terrain.
Le silence face à cette tragédie persistante, ou les retards dans son traitement, sont incompatibles avec les responsabilités nationales. Protéger les citoyens, préserver leur dignité et défendre leur terre ne relèvent pas d’un choix, mais d’un devoir constitutionnel et moral qui incombe à l’ensemble des institutions de l’État.
À nos concitoyens,
Aïtaroun demeurera, comme elle l’a toujours été, un symbole de résistance et d’attachement à la terre. Nous resterons fermement attachés à notre droit de vivre sur notre terre dans la dignité et nous n’accepterons jamais que nos villages soient réduits à des ruines ou qu’une nouvelle réalité leur soit imposée par la force.
Nous poursuivrons la défense des droits de notre population par tous les moyens légaux et nationaux jusqu’au retour de chaque déplacé sur sa terre, à la reconstruction de tout ce qui a été détruit par l’agression, au rétablissement de la sécurité et de la stabilité dans le Sud, et jusqu’à ce que l’État garantisse pleinement la dignité et les droits de ses citoyens.
Que Dieu protège les habitants d’Aïtaroun, le Sud-Liban et le Liban.

12 JUILLET. Un dimanche matin
Le ciel est d’un bleu éclatant. Les cyprès dressent leur silhouette comme des sentinelles immobiles. Les collines du Sud-Liban se déploient dans une lumière limpide, cette lumière qui a nourri les oliviers, les figuiers, les vignes et des générations d’hommes et de femmes qui ont appris à aimer cette terre avec une fidélité indéfectible.
Et pourtant, au-dessus de ce bleu profond, il y a ce que l’image ne montre pas : le bourdonnement incessant des drones. Une présence invisible qui s’est installée dans le ciel comme une seconde atmosphère. On finit par lever les yeux non plus pour contempler les nuages, mais pour écouter la menace. Le ciel lui-même est devenu un territoire occupé.
Le Sud-Liban est l’un des plus beaux paysages de la Méditerranée. Ses collines, ses vallées, ses villages, ses cyprès et ses oliviers centenaires racontent une histoire plus ancienne que toutes les frontières. C’est une terre où la beauté ne cherche pas à impressionner ; elle habite simplement le quotidien.
Aujourd’hui, cette beauté est méthodiquement détruite.
Les maisons sont réduites en ruines, les terres agricoles incendiées, les vergers arrachés, les routes rendues impraticables. Même lorsque les bombes cessent un instant, le bourdonnement demeure. Cette guerre ne vise pas seulement des bâtiments ou des infrastructures : elle cherche à rendre cette région inhabitable, à rompre le lien patient qui unit une population à sa terre, à effacer les conditions mêmes de la vie.
Le plus douloureux est peut-être l’indifférence qui accompagne cette destruction. Le paysage continue de disparaître, arbre après arbre, maison après maison, sous le regard d’un monde qui semble avoir appris à considérer l’inacceptable comme une routine.
En regardant cette vidéo, on comprend que la véritable richesse du Sud-Liban n’est pas seulement ce que l’on voit. C’est l’accord fragile entre les hommes, les arbres, les pierres et la lumière. C’est cette harmonie que l’armée israélienne s’emploie à briser.
Pourtant, malgré tout, la beauté résiste encore. Elle survit dans un rayon de soleil sur les collines, dans la verticalité des cyprès, dans la mémoire des oliviers. Elle rappelle qu’aucune guerre ne peut effacer complètement ce qu’un peuple porte en lui : son attachement à sa terre.

Abbas Fahdel, en direct du Sud Liban

(1) https://www.amnesty.fr/actualites/liban-crimes-guerre-armee-israelienne/

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