MON JOURNAL DU LIBAN (XX) : LES ARBRES COUCHÉS par le cinéaste Abbas Fahdel

Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, habite avec sa famille à Nabatieh, dans le sud du Liban. Il a dû fuir depuis la guerre et l’invasion israélienne, comme des centaines de milliers d’autres habitants du Liban. C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde. Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. En solidarité avec Abbas et le peuple libanais, je les regroupe ici chaque semaine dans l’Asympto (C.S.).

19 juillet. Il y a dans cette image quelque chose de plus douloureux encore que la destruction. Les arbres qui bordaient les routes de Bint Jbeil, au Sud-Liban, ne sont pas tombés sous la violence d’une tempête. Ils ont été brisés un à un par des soldats israéliens, comme s’ils avaient voulu effacer jusqu’à l’idée même d’un avenir. Bint Jbeil avait déjà perdu ses maisons, ses rues, ses places, ses écoles. Les murs étaient devenus poussière, les quartiers un paysage de pierres et de silence. Pourtant, cela ne semblait pas suffire. Il fallait encore s’en prendre à ce qui, par nature, refuse de désespérer : les arbres.
Un arbre est une promesse. Il ne pousse pas pour celui qui le plante, mais pour celui qui passera demain sous son ombre. Le déraciner, le mutiler, c’est tenter de rompre le lien entre les générations, de transformer une terre habitée en territoire sans mémoire.
Mais ceux qui connaissent le Sud-Liban savent que les arbres et les habitants partagent le même destin. Les oliviers repoussent des souches que l’on croyait mortes. Les villages renaissent des ruines. Les hommes et les femmes reviennent là où tout semblait perdu, portant dans leurs mains quelques outils, quelques graines et cette obstination tranquille qui défie les calculs de l’ennemi.
On peut abattre un arbre, mais on ne peut pas empêcher un autre de repousser à sa place. On peut réduire une ville en gravats, mais on ne peut pas empêcher le désir d’y revenir.
Un jour, les routes de Bint Jbeil retrouveront leurs alignements d’arbres. Les enfants marcheront de nouveau sous leur feuillage sans savoir que d’autres, avant eux, avaient voulu leur voler cette ombre. Ce sera peut-être la plus belle des réponses : planter là où l’ennemi avait arraché, faire grandir là où il avait voulu stériliser la vie. Car la véritable force n’appartient pas à celui qui détruit. Elle appartient à celui qui replante.

20 juillet. Le football a parfois de curieuses manières de raconter l’époque. À la fin, ce n’est pas seulement un ballon qui a franchi la ligne : ce sont deux imaginaires qui se sont affrontés. D’un côté, une Espagne qui, au milieu du tumulte du monde, a choisi de porter avec courage et dignité une voix progressiste singulière, notamment en faveur des migrants et des Palestiniens, tout en s’opposant aux diktats de l’impérialisme américain. De l’autre, une Argentine dont le président, Javier Milei, clown fasciste, affiche une proximité assumée avec Donald Trump et le génocidaire Benyamin Netanyahou.
Bien sûr, un match ne change pas le cours de l’Histoire. Mais il arrive que 90 minutes offrent un miroir aux passions d’un siècle. Ce soir, beaucoup de citoyens à travers le monde n’ont pas seulement vu onze joueurs en maillot rouge soulever une coupe : ils ont vu un symbole, une revanche, un petit moment où le récit du monde semblait pencher du côté des justes.
Le football reste un jeu. Mais parfois, comme la poésie ou la tragédie, il devient le théâtre où les peuples projettent leurs espoirs, leurs colères et leurs rêves de justice.

23 juillet. Un ami m’envoie ce message : « Cher Abbas, Tes mots, si précieux et si vivants, je les ai trouvés ce soir à la porte d’une boutique de Buis-les-Baronnies, où je suis de passage en famille. Amitiés. »

25 juillet. Au milieu des gravats de sa maison, ses petites mains retrouvent sa poupée. Elle la serre contre elle comme on serre un morceau du monde d’avant. Les adultes reconstruiront peut-être les toits, les routes, les façades. Mais qui reconstruira les jeux interrompus, les rires dispersés, les après-midis où le plus grand drame était une robe de poupée déchirée ?

28 juillet. À l’ombre d’un arbuste, le monde semble avoir signé une trêve.
Le soleil frappe tout autour avec l’insistance de l’été. Mais ici, sous quelques feuilles vertes, une île de silence résiste.
Kiwi, le chat noir, s’est abandonné au repos. Son corps épouse la terre comme s’il voulait en épouser le souffle. Derrière lui, presque caché, Sukker, le chat blanc, veille à moitié, les paupières entrouvertes. Le noir et le blanc, l’ombre et la lumière, réunis dans le même refuge, sans autre frontière que celle de l’ombre bienfaisante.
Les feuilles filtrent le soleil. Chaque rayon qui parvient jusqu’à eux a perdu sa brûlure. Il ne reste qu’une caresse de lumière, un murmure d’été.
Kiwi et Sukker savent ce que nous avons oublié : le bonheur tient parfois à quelques centimètres d’ombre, à une terre assez fraîche pour y poser son corps, à la présence silencieuse d’un autre vivant qui partage le même instant.
En les regardant, on comprend que la paix n’est jamais un grand discours. Elle est une respiration lente. Une confiance offerte au monde. Un sommeil sans peur. Un endroit où l’on peut fermer les yeux sans craindre d’être réveillé par la violence.

28 juillet. Il y a des cinéastes que l’on admire. Et puis il y a ceux qui changent notre manière de regarder le monde. Youssef Chahine appartient à cette seconde catégorie.
Comme beaucoup de cinéphiles arabes de ma génération, j’ai grandi avec ses films. Ils n’étaient pas seulement des œuvres de cinéma ; ils étaient des leçons de liberté. Le Moineau fut celui qui m’ouvrit les yeux sur la puissance politique du cinéma. J’y ai compris qu’un film pouvait interroger l’Histoire, dénoncer les mensonges du pouvoir, exprimer les blessures d’un peuple sans jamais renoncer à la beauté ni à la poésie.
Mais Le Moineau n’était pas un miracle isolé. La Terre m’avait profondément bouleversé par sa manière de transformer une lutte paysanne en tragédie universelle, où l’attachement à la terre devient un combat pour la dignité humaine. Gare centrale révélait déjà un autre Chahine, capable d’une modernité sidérante, mêlant réalisme social, sensualité, humour et tragédie avec une audace qui n’a pas pris une ride. Puis vint Alexandrie… pourquoi ?, œuvre lumineuse et profondément personnelle, qui nous apprenait qu’un cinéaste pouvait faire de sa propre vie la matière d’une réflexion sur l’identité, le désir, l’exil et le cinéma lui-même.
Ces films, et quelques autres, ont compté pour moi. Ils ont compté pour toute une génération de cinéphiles arabes qui découvraient, à travers eux, qu’il était possible de faire un cinéma profondément enraciné dans notre réalité tout en parlant au monde entier.
Quelques années plus tard, j’ai eu la chance de rencontrer Chahine à Paris pour l’interviewer. Le rendez-vous avait lieu dans l’appartement du comédien franco-égyptien Jamil Ratib. Lorsque je suis arrivé, Chahine dormait encore. Il s’est réveillé en souriant, avec cette simplicité désarmante des grands artistes, et sa première question fut : « Voulez-vous un café ? »
Nous avons parlé d’Adieu Bonaparte, qu’il venait d’achever et qui était alors en post-production à Paris. Je n’avais évidemment pas vu le film. Pourtant, en l’écoutant parler avec sa passion, sa précision et son intelligence, j’avais l’impression de le voir se dérouler devant moi.
Lorsque l’entretien fut publié dans la revue irakienne Founon (« Arts »), le critique libanais Walid Shmeit, qui était aussi l’attaché de presse de Chahine, me transmit un compliment de Chahine qui, ayant aimé l’interview, disait que je parlais de son film comme si je l’avais déjà vu. Venant d’un cinéaste qui avait consacré sa vie à faire dialoguer le réel et l’imaginaire, l’intime et le politique, ce compliment m’avait, bien entendu, profondément touché.
J’ai ensuite revu Youssef Chahine à deux autres reprises, brièvement. Trois rencontres, c’est peu au regard d’une vie. Mais certaines rencontres laissent une empreinte qui dépasse infiniment leur durée.
Aujourd’hui, lorsque je pense à lui, ce ne sont pas seulement ses films qui me reviennent en mémoire. C’est aussi ce réveil paisible dans l’appartement de Jamil Ratib, cette proposition de café avant toute chose, cette conversation passionnée autour d’un film encore invisible, et cette générosité qui lui fit reconnaître, dans les mots d’un jeune critique venu d’Irak, une compréhension profonde de son cinéma.
Youssef Chahine fut bien davantage qu’un immense cinéaste. Il fut une école de liberté. Une école d’indépendance. Une école de courage aussi — ce courage intellectuel et artistique qui manque tant au cinéma arabe d’aujourd’hui, et parfois au cinéma tout court.

29 juillet. Balade à Gemmayzeh, l’un des rares quartiers où l’on peut encore ressentir le Beyrouth d’avant-guerre. Derrière ses façades anciennes et ses maisons aux triples arcades subsiste la mémoire d’une ville que les conflits ne sont jamais parvenus à effacer totalement.

30 juillet. À Beyrouth, les jardins ne se donnent pas. Ils se cachent.
Ils surgissent derrière un mur de pierre, au fond d’une impasse que l’on croyait sans issue, entre deux immeubles qui semblent s’être lentement rapprochés jusqu’à ne laisser qu’une mince fente de ciel. Ils existent comme un secret jalousement gardé, une respiration discrète au cœur d’une ville qui manque d’espace pour respirer.
Coincée entre la Méditerranée et la montagne, Beyrouth ne peut s’étendre. La mer lui refuse un pas de plus. Les collines lui barrent l’horizon. Alors elle grandit vers le ciel. Étage après étage, balcon après balcon, elle empile les vies, les souvenirs, les rêves. Le béton monte là où les arbres voudraient pousser.
Et pourtant, la nature résiste.
Elle s’accroche aux façades anciennes, grimpe le long des murs, envahit les terrasses oubliées. Un palmier déploie ses éventails au-dessus d’un jardin invisible. Les bougainvilliers éclatent en cascades de pourpre. Les lianes enlacent les pierres comme si elles cherchaient à reprendre possession du temps.
Ces oasis ne figurent sur aucun plan de la ville. Il faut les découvrir par hasard, lever les yeux au bon moment, entrouvrir une porte, traverser une cour. Elles appartiennent à ceux qui savent que Beyrouth ne révèle jamais sa beauté d’un seul regard.
La ville offre d’abord son tumulte : les klaxons, les immeubles serrés, les fils électriques, la circulation ininterrompue. Puis, soudain, derrière une façade anodine, apparaît un autre monde. Un fragment de forêt suspendu entre les pierres. Un silence végétal où le vent retrouve enfin quelque chose à caresser.
Peut-être est-ce cela, le véritable luxe de Beyrouth : non pas ses tours qui rivalisent de hauteur, mais ces quelques mètres carrés de verdure préservés contre toute logique. Des jardins minuscules qui semblent avoir survécu par miracle à la spéculation, aux guerres, au temps.
Ils rappellent que la ville fut autrefois un immense verger, où les citronniers, les orangers et les mûriers descendaient jusqu’à la mer. Aujourd’hui, il n’en reste que des éclats. Des poches de mémoire. Des îles de chlorophylle perdues dans un océan de pierre.
Et c’est peut-être précisément parce qu’ils sont rares qu’ils sont si précieux. Comme tous les secrets, ils ne demandent qu’une chose : être découverts sans jamais être trahis.

31 juillet. Vous téléphonez pour commander un taxi. Pour éviter toute confusion, vous envoyez le lien de votre localisation.
Les minutes passent pourtant. Dix, quinze, vingt. Aucun taxi.
Vous rappelez. Le chauffeur s’agace presque :
Vous ne m’avez pas envoyé la bonne localisation.
Vous renvoyez le lien. Le chauffeur insiste : selon son GPS, vous êtes ailleurs, plusieurs centaines de mètres plus loin.
Alors seulement vous comprenez. Ce n’est ni vous qui vous êtes trompé, ni lui. C’est le ciel qui ment.
Les drones israéliens qui tournent sans relâche dans le ciel brouillent les signaux satellitaires. Les systèmes de géolocalisation perdent leurs repères.
La guerre s’insinue jusque dans les algorithmes. Elle perturbe les satellites, fausse les coordonnées, désoriente les applications auxquelles vous avez pris l’habitude de confier vos déplacements les plus anodins.
Commander un taxi devient ainsi une véritable enquête. Il faut décrire un arbre, une mosquée, une boulangerie, un virage. Revenir aux repères humains, comme avant les GPS. « Je suis devant la maison aux volets verts », « après le grand pin », « près de la vieille citerne ». La technologie recule, et la mémoire des lieux reprend ses droits. C’est peut-être cela, le plus troublant : découvrir que même l’espace n’est plus stable. Que votre téléphone affirme, avec assurance, que vous êtes ailleurs que là où vous posez les pieds.

2 Comments
  • Colette Sancy
    Posted at 10:21h, 01 août

    Splendide !… ou comment la poésie rend encore plus prégnantes la densité de la tragédie mais aussi la force irréductible des êtres vivants qui la subissent !

  • Guy Leboutte
    Posted at 10:08h, 01 août

    Magnifique billet, humain, tellement humain, …qui rend très désireux de connaître les films d’Abbas Fahdel.

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