MON JOURNAL (HORS) DU LIBAN (XXIII) : NOUVEAU RETOUR À BABYLONE par Abbas Fahdel

Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien, habite avec sa famille à Nabatieh, dans le sud du Liban. Il a dû fuir depuis la guerre et l’invasion israélienne, comme des centaines de milliers d’autres habitants du Liban. C’est un formidable réalisateur, mais également un fin analyste de la situation politique en France et dans le monde. Depuis l’offensive d’Israël au Liban, Abbas publie quotidiennement des informations et des témoignages sur sa page FB. En solidarité avec Abbas et le peuple libanais, je les regroupe ici chaque semaine dans l’Asympto. Depuis le mois d’août, Abbas vient de « rentrer » en Irak. (C.S.)

20 août. Dans la nuit chaude, un petit cortège traverse la rue.
Un cheval blanc avance au pas, tirant une calèche où l’on a installé l’enfant. Autour de lui, les scooters accompagnent la procession. L’enfant est encore trop petit pour comprendre ce que l’on célèbre. C’est une scène de joie, une vieille tradition qui se transmet de génération en génération : la circoncision, célébrée comme une fête.
En regardant cette scène, je me souviens de ma propre circoncision. Je me souviens surtout de la peur. De cette incompréhension devant les adultes qui souriaient alors que, pour moi, quelque chose de terrible était en train d’arriver.
Je ne comprenais pas pourquoi ce qui me faisait si peur devait devenir une fête. Je me souviens de la douleur, mais peut-être davantage encore de cette étrange solitude : être un enfant au milieu des adultes, sans pouvoir leur dire ce que l’on ressent.
Je regarde le petit garçon dans sa calèche. J’espère que, pour lui, cette expérience ne laissera pas la même trace. J’espère qu’il ne se souviendra que des lumières, du cheval blanc, des visages souriants autour de lui, de la douceur d’une fête. Et peut-être qu’un jour, devenu homme, il regardera à son tour une scène semblable et comprendra que, derrière chaque tradition célébrée par les adultes, il y a toujours un enfant qui, lui, ne demande qu’à être rassuré.

19 août. La dernière maison de Babylone.
C’était ma dernière maison à Babylone, avant le départ, avant l’inconnu, avant que le monde ne m’emporte loin de la rue où j’avais grandi. Derrière ce mur, il y avait nos matins, l’odeur du thé que ma mère préparait, les rires de mon frère et de mes sœurs, les soirs d’été où la chaleur collait aux murs et aux rêves.
La façade, modeste et fière, gardait nos silences et nos espoirs. Le palmier, lui, veillait sur nos jours, comme un gardien immobile au-dessus du temps.
Nous avons vendu la maison, et avec elle, une part de nous.
Un jour, je suis revenu : plus rien n’était là. À sa place, une autre maison s’élève, belle, moderne, étrangère. Elle n’a pas connu nos histoires, elle n’a pas entendu nos voix.
Les murs changent, les portes changent, mais la mémoire, elle, ne se reconstruit pas.
Il ne me reste que l’image, comme une empreinte de lumière sur la pellicule du cœur.
Ma dernière maison à Babylone n’existe plus, mais elle continue de m’habiter.

19 août. En 2002, muni d’une caméra, j’effectuais déjà un premier retour à Babylone, ma ville natale. Voici ce que Les Inrockuptibles écrivaient à propos du film né de ce retour :

RETOUR À BABYLONE
Documentaire d’Abbas Fahdel

Les retrouvailles d’un enfant prodigue avec son pays, l’Irak, qui n’est pas qu’un simple pion sur l’échiquier géopolitique, mais un pays vivant, chaleureux.
Vingt-cinq ans après son départ pour la France, Abbas Fahdel, émigré irakien, retourne dans sa ville natale, Babylone.
Manque de pot ou coup de bol — selon le point de vue -, l’Irak est un pays vedette, objet de la première guerre post-Vietnam menée par l’Amérique, et peut-être aussi de la prochaine, nous annoncent les médias. Mais ici, le regard porté sur ce pays désolé, dévasté, n’est pas celui des bêtes reportages d’actualité, des intrigues géopolitiques. En Irak, il n’y a pas que Saddam Hussein et ses incessants complots de maître du monde à la James Bond. Il y a aussi de vraies gens, qui s’efforcent de (sur)vivre normalement.
Le réalisateur, Abbas Fahdel, effectue un pèlerinage proustien sur les traces de son enfance. Il rend visite à ses anciens amis, arpente un square poussiéreux nommé « Les jardins suspendus » en référence à la merveille du monde, qui n’est même plus un souvenir, puis va explorer le site de la Babylone antique impeccablement reconstitué à sept kilomètres de la ville moderne.
Fahdel commente ses joies et ses déconvenues par le truchement (off) d’un comédien français un peu trop neutre. Autrement dit, la voix du cinéaste – qui sert de passeur entre nous et l’Irak, entre l’Occident et l’Orient – dit « je », mais ce « Je » est un autre et lui-même à la fois. Peut-être la plus-value poétique (ou romanesque) du film tient-elle à cet artifice schizophrénique. En tout cas, il y a réellement un ton dans ce Retour à Babylone, et un regard aiguisé, intimiste, qui met à distance toute réflexion sociopolitique.
Ceux qui, comme les chacals de l’info, et leurs otages, les téléspectateurs, se réjouissent de voir la tête des victimes annoncées, qui vont peut-être encore se prendre sur le râble des tombereaux de bombes, de missiles Tomahawk, etc., en seront pour leurs frais.
Abbas Fahdel cadre dignement et méticuleusement un enfant qui écrit « Vive l’Irak » sur un tableau vert : « Une matinée sans angoisse, dit le cinéaste, où le cœur bat loin, au plus profond de la poitrine, comme si rien de sérieux, rien de menaçant ne pouvait plus arriver ». Fahdel poursuit imperturbablement la tournée de ses anciens amis, joue avec des enfants au bord de l’Euphrate. Évidemment, la vie irakienne est aussi envisagée sous son angle tragique, celui des conséquences des guerres Iran-Irak et USA-Irak.
Le cinéaste se demande : « D’où vient la force morale des Irakiens. Pourquoi le malheur ne les a-t-il pas rendu égoïstes et méchants ? » Bonne question.
Mais ce qui étonne le plus, c’est que l’Irak demeure un pays relativement moderne et actif. Où un père peut pleurer de voir sa fille se marier, où un cinéaste peut retrouver ses amis en disant : « S’il me fallait mourir maintenant, je serais en paix. » Message reçu, Mr. Bush ? (Vincent Ostria / Les Inrockuptibles)

19 août. Nous vivons entourés d’écrans qui sollicitent sans cesse notre attention.
Ils remplissent chaque silence, occupent chaque attente, s’immiscent dans les instants les plus intimes. Peu à peu, nous avons pris l’habitude de ne plus attendre. Une minute sans message nous paraît longue. Un silence devient presque inquiétant. Dès que le monde se tait, nous cherchons un écran pour le faire parler. À force d’être constamment sollicités, nous risquons de ne plus savoir ce que nous pensons lorsque personne ne nous parle.

Alors, éteindre son portable devient un petit acte de liberté. Un geste presque dérisoire : appuyer sur un bouton, faire disparaître la lumière de l’écran, laisser le silence revenir.
Mais dans ce silence, quelque chose recommence. Le temps cesse d’être découpé en notifications. Il redevient une durée. Quelques minutes peuvent à nouveau être longues, profondes, inutiles — et c’est peut-être justement leur inutilité qui les rend précieuses.
Éteindre son portable, ce n’est pas nécessairement fuir le monde. C’est parfois retrouver le chemin qui y mène. Regarder réellement autour de soi. Écouter une voix jusqu’au bout. Observer un visage sans le photographier. Marcher sans destination. Laisser son regard se perdre. Accepter de ne rien faire. Et surtout, rester un moment avec soi-même.
Lire participe de cette reconquête. Un livre ne nous réclame pas une réponse immédiate. Il ne clignote pas. Il ne vibre pas. Il ne nous demande pas de passer à la page suivante avant d’avoir compris celle que nous sommes en train de lire. Il nous offre quelque chose que les écrans nous prennent souvent : le temps.

Lire, c’est entrer dans un espace où la pensée peut avancer à son propre rythme. C’est laisser une phrase résonner, revenir sur un mot, s’arrêter, rêver, puis reprendre. C’est accepter qu’une pensée naisse lentement, sans être aussitôt interrompue par une autre.
Peut-être avons-nous aujourd’hui besoin de réapprendre cette lenteur. Car notre attention est devenue un territoire convoité. Tout cherche à la capter, à la retenir, à la détourner. Et lorsque nous ne choisissons plus ce à quoi nous donnons notre attention, d’autres choisissent pour nous. Éteindre l’écran, alors, ce n’est pas éteindre le monde. C’est éteindre le bruit pour pouvoir l’entendre. Éteindre les autres, un instant, pour retrouver sa propre voix. Et peut-être, simplement, rallumer son cerveau.

18 août. Enjambant Chatt al-Hilla (le fleuve de Hilla), le pont nouveau a remplacé l’ancien, celui que nous appelions autrefois le « pont nouveau ». Un nouveau pont vient ainsi prendre la place d’un pont qui, lui aussi, avait été nouveau un jour. Ainsi vont les choses : ce qui était nouveau devient ancien, puis disparaît, tandis qu’un autre nouveau vient prendre sa place.
Seul le fleuve ne change pas. Il continue de couler sous les ponts, indifférent au temps qui passe.

18 août. Donnant sur le Chatt al-Hilla, l’école secondaire Al-Markazieh, où j’ai passé trois années, est toujours là. Trois années qui, à l’époque, semblaient une éternité. Nous étions alors à cet âge où le monde commençait à s’ouvrir devant nous, où tout semblait encore possible.
Je revois aujourd’hui les matins d’école, les cahiers sous le bras, les voix des camarades, les jeux, les premières amitiés. Nous ne savions pas encore que ces journées ordinaires deviendraient un jour des fragments précieux de notre passé.
Nous ne pouvions pas imaginer que les lieux de notre enfance et de notre adolescence changeraient, que certains disparaîtraient, que les chemins que nous parcourions chaque jour deviendraient, avec le temps, des chemins de mémoire.
Je regarde aujourd’hui cette école avec les yeux de celui que je suis devenu. Mais derrière mon regard se tient encore l’adolescent que j’étais. Il est quelque part ici. J’entends sa voix résonner derrière ces murs.

18 août. Sous le ciel noir, les palmiers semblent monter la garde, immobiles, comme s’ils veillaient encore sur une ville disparue. Au-dessous d’eux, les orangers et les citronniers mêlent leurs feuillages, et leurs fruits, à peine éclairés, ressemblent à de petites lampes suspendues dans l’obscurité.
À Babylone, la nuit a quelque chose d’ancien. Peut-être est-ce la même nuit qui descendait autrefois sur les jardins suspendus, sur les eaux de l’Euphrate. La même obscurité qui enveloppait les hommes lorsqu’ils rentraient chez eux, tandis que les palmiers continuaient de bruisser dans le vent.
Je reste là, à regarder. Et soudain, je comprends que certains paysages ne disparaissent jamais vraiment : ils se retirent simplement dans la nuit, attendant qu’un regard les retrouve.

17 août. Chatt al-Hilla
(Le fleuve de Hilla)
Enfant, j’aimais m’y baigner. Allongé dans une chambre à air, je me laissais dériver au gré du courant, avec cette sensation merveilleuse de partir très loin. Le fleuve est toujours là, mais il me paraît plus étroit, plus calme, domestiqué. Peut-être est-ce lui qui a changé. Peut-être est-ce seulement mon enfance qui avait besoin de lui donner cette démesure.
On raconte qu’Alexandre le Grand s’est lui aussi baigné dans ces eaux, avant de tomber malade à Babylone. La légende veut qu’un refroidissement contracté après son bain ait contribué à lui être fatal. Il mourut ici, en 323 avant J.-C., à quelques pas seulement de cette terre où, des siècles plus tard, je viendrais apprendre à flotter.
Je pense à cette étrange proximité. Alexandre, conquérant du monde, porté jusqu’ici par ses armées, et moi, enfant de Hilla, porté par une simple chambre à air.
Lui cherchait peut-être à conquérir le fleuve. Moi, je cherchais seulement à m’y abandonner.
Et tandis que je regarde aujourd’hui le Chatt, je comprends que les fleuves ne rétrécissent pas toujours. Ce sont parfois nos souvenirs qui, avec le temps, leur rendent leur véritable mesure.

17 août. Mohammed Jubran et moi sommes amis depuis l’école primaire. Nous étions alors des enfants, sans savoir encore que les lieux où nous grandissions deviendraient un jour des fragments de mémoire, des images auxquelles il faudrait revenir pour comprendre ce que le temps avait fait de nous.
Notre école s’appelait Al-Wathba. Je l’ai retrouvée en 2002 et filmée dans mon premier documentaire, Retour à Babylone. Dans ce même film, j’ai filmé Mohammed au cinéma Al-Jamhouria, dont sa famille était propriétaire.
Cette salle n’était pas seulement un bâtiment où l’on projetait des films. Elle appartenait au paysage intime de mon enfance : une porte ouverte sur des mondes lointains, une obscurité traversée par la lumière du projecteur, des visages d’enfants levés vers l’écran.
Al-Jamhouria se trouvait au cœur de Hilla, près de la tour des télécommunications. C’était l’une des salles modernes et importantes de la ville. On y projetait les films récents et elle rivalisait avec le cinéma Al-Furat pour attirer le public.
Elle connut pourtant le même destin que tant de lieux de cinéma en Irak. En 1991, elle fut endommagée lors des événements qui secouèrent le pays ; une partie de la salle brûla. Elle fut reconstruite l’année suivante, avec une salle réduite à un seul étage et un théâtre. Mais cette nouvelle vie ne dura pas. Les spectateurs se firent rares, les recettes diminuèrent et les projections cessèrent peu à peu.
Après 2003, le déclin des salles de cinéma devint irréversible. Elles disparurent progressivement de la vie culturelle de la ville.
Comme tant d’autres salles de cinéma en Irak, Al-Jamhouria fut finalement transformé en centre commercial, en mall. Ironie du temps : le lieu où nous venions autrefois voir des films appartient toujours à la famille Jubran, et le nouveau complexe est aujourd’hui également la propriété de la famille de Mohammed.
La famille Jubran est l’une des familles les plus respectées de Babylone. Son histoire s’étend bien au-delà du cinéma : immobilier, vergers, briqueteries, commerces. Al-Jamhouria n’était pas une aventure isolée, mais l’une des expressions d’un patrimoine familial profondément enraciné dans l’histoire économique, culturelle et sociale de Hilla.
Ce qui me touche aujourd’hui, en retrouvant mon ami d’enfance Mohammed, qui est aussi le cofondateur du musée de Hilla, c’est le croisement entre notre mémoire personnelle et la mémoire collective de la ville.
En lui, je retrouve l’enfant que j’ai connu à l’école Al-Wathba. Je retrouve aussi, à travers lui, le cinéma de notre enfance, les rues de Hilla, les lieux qui ont disparu et ceux qui ont changé de visage.
En 2002, je filmais Mohammed à Al-Jamhouria sans savoir que, des années plus tard, je reviendrais chercher dans les mêmes lieux les traces d’un monde disparu.
Le cinéma a fermé. Le bâtiment a changé. Le mall a remplacé la salle obscure. Mais quelque chose demeure. La mémoire, elle, continue de projeter ses images.

17 août. La sidara du temps
Au musée de Hilla (Babylone), cofondé par un ami d’enfance, Mohammed Jubran, dont la famille possédait la salle de cinéma Al-Jamhouria, je me suis amusé à poser une vieille sidara sur ma tête, au milieu d’objets qui semblent attendre que quelqu’un leur rende la parole.
La sidara — la fayṣaliyya, la bagdadienne — fut autrefois le couvre-chef d’un Irak qui cherchait son visage. Elle coiffa les rois, les fonctionnaires, les instituteurs et les hommes de lettres. Puis le temps passa, les régimes changèrent, les habitudes disparurent, et elle resta dans les armoires, les vieilles photographies et la mémoire.
Je la porte ici, telle une petite arche échouée sur le rivage du temps. Autour de moi, des livres, des porcelaines, et ce bois qui a gardé la chaleur des mains disparues. Je tiens un vieux téléphone à mon oreille, comme si quelqu’un, quelque part dans le passé, pouvait encore me parler ou m’entendre.
Peut-être est-ce cela, revenir en Irak :
décrocher un téléphone qui ne sonne plus, écouter les voix des morts, et reconnaître soudain son propre visage dans celui des hommes que l’on croyait oubliés. La sidara sur ma tête n’est pas un costume. C’est une mémoire. Une mémoire qui tient dans un pli de tissu, dans l’ombre d’une bibliothèque, dans le silence d’un musée. Et peut-être aussi une manière de dire au temps : Je suis revenu.

16 août. Il y avait à Babylone, ma ville natale, deux salles de cinema où mon enfance allait s’asseoir dans le noir pour regarder le monde : Al-Jamhouria et Al-Khiam. Je me souviens de leurs façades, de leurs salles obscures, de l’odeur particulière des fauteuils, du bruit des conversations avant que les lumières ne s’éteignent. Nous y entrions avec quelques pièces dans la poche et nous en ressortions avec des histoires plein les yeux. Le cinéma était alors une fenêtre ouverte sur des pays que nous ne connaissions pas, des vies que nous imaginions, des rêves qui semblaient plus grands que notre ville.
Aujourd’hui, ces deux cinémas n’existent plus. À leur place, il y a des malls. Les écrans ont disparu, remplacés par les vitrines. Les fauteuils ont cédé la place aux magasins. On ne vient plus y rêver dans le noir, mais acheter sous une lumière permanente.
Je regarde ces lieux et j’ai l’impression que ce n’est pas seulement un cinéma qui a disparu, mais une partie de mon enfance.
Les villes changent. Les bâtiments sont démolis, reconstruits, transformés. Mais la mémoire, elle, refuse de suivre les bulldozers.
Quelque part en moi, Al-Jamhouria et Al-Khiam sont toujours là. Les lumières s’éteignent encore. Le rideau s’ouvre. Et, dans le silence de la salle, un enfant regarde le premier film de sa vie.

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