08 septembre 2026
ODIEU LE FEU, LA BRAISE, LA CENDRE (Interview fleuve par Claude Semal)
A trois reprises, à dix ans d’intervalle, Didier Kengen, alias Odieu, fut « signé » par une Major française du disque (CBS, Dreyfus, Universal). Une sorte de Graal, pour un jeune chanteur belge à la fin du XXème siècle. Les trois fois, l’affaire se solda par un accident industriel et une explosion en plein vol.
C’est dire le talent charismatique du bonhomme, ce « Brel punk » expressionniste et habité qui torturait son piano à grands moulinets – ce qui bluffa plus d’une chasseuse de tête (et de bite) parisienne.
Dans ses bons jours, Odieu était vraiment extraordinaire.
En témoigne, par exemple, sur Youtube, son passage à « Taratata », où il exécute en « live » un très décoiffant « T’es qui toi ? ». Allez voir.
Mais c’est dire aussi la difficulté ontologique de l’artiste bruxellois à habiter la cage dorée qu’on lui a pourtant régulièrement offerte clé sur porte. Ce côté destroy – ou simplement, cet amour de la liberté – qui lui fit toujours préférer les chemins de traverses hexagonaux, les « performances » absurdes et les « garage bands » bruxellois, à l’entre soi parfumé et gras du bide du show-business parisien.
Didier a un côté « bad boy », décalé, poétique, amoureux, camé, fouteur de merde, gentil, pété, bruxellois – qui n’était sans doute pas compatible à terme avec les codes « pognon, cocaïne, tube et paillettes » de ce milieu-là.
Aujourd’hui rangé des Vespa, mais toujours bouillonnant de projets, il habite une ruelle tranquille en bordure de la Forêt de Soignes, à Watermael-Boitsfort, dans une maisonnette cosy qui réveille plutôt sa veine contemplative.
Sa vie est un roman – qu’il est d’ailleurs en train d’écrire, sous la forme du portrait de « sa » génération – qu’on pourrait sans doute appeler, paraphrasant Léonard Cohen, « Les perdants magnifiques ».
Bébé-rock à 14 ans, cambrioleur à 16, brièvement taulard dans la foulée (où il sauve son cul en se réfugiant à coups de poings au mitard), pianiste de bar à 18, gigolo à 20. Fille d’un diamantaire, son égérie nymphomane a vingt ans de plus que lui.
Elle va le conduire en voiture en Espagne, et l’abandonner au débotté chez Dali, qui n’est plus alors qu’un vieillard bavottant, où trois jeunes éphèbes en jupettes courent à poil dans la propriété.
Didier s’enfuit aussitôt et remonte en stop à Paris, vit six mois là-bas comme un clochard, en sonnant tous les jours en vain à la porte de l’ingrate collectionneuse de bites. Il dort quelques heures par jour, la tête dans les bras, sur un prie-dieu de Notre-Dame. Cela forge, sinon la foi, du moins le caractère.
Quand il rentre à Bruxelles, il ne pèse plus que 40 kilos. Un roman, vous disais-je – et encore, il n’a là que 22 ans !
Et moi je ne savais pas, en poussant la porte de sa maisonnette, que j’allais faire cette après-midi-là la plus longue interview de ma vie 😉 !
Nota Bene : Quand je suis rentré chez moi, un message m’attendait déjà sur mon ordi : « …Toujours comme ça, un flot de paroles, puis quelques heures après, je me rappelle le principal ;-). Par exemple, que si Roland Mahauden et Topor ne m’avaient pas mis le pied à l’étrier, un soir de grosse beuverie au Théâtre de Poche, en me prenant la tête après que j’aie un peu déconné sur le piano du bar, je pense que je n’aurais jamais osé ». Dont acte.
Claude : On devait se voir la semaine passée, et puis tu as annulé, parce que tu venais de faire une grosse crise d’épilepsie.
Odieu (rire) : Oui, cela m’arrive encore.
Claude : Cela a occupé une grande place dans ta vie, cette maladie ? Cela a souvent pesé sur ton travail ?
Odieu : Oui. Cela a sans doute d’abord pesé sur le CHOIX de ce travail. Et sur mes études. Au début, je faisais des mini-crises, je ne m’en rendais même pas compte, mais cela provoquait des « absences ». Les profs n’y comprenaient rien. Il a fallu que j’aie quinze ans, et que je fasse de grosses crises spectaculaires, pour qu’on comprenne vraiment que j’étais épileptique.
Claude : Et cela t’est déjà arrivé en concert ?
Odieu : Oui, une fois, il y a quelques années. Un petit concert de merde à Lège où j’étais seul. Des conditions vraiment cheap. Et j’ai fait la crise sur scène, en plein concert. L’épilepsie, ça change aussi beaucoup ton rapport à la vie.
Claude : Un sentiment de précarité ?
Odieu : Oui, et tu développes une rancœur par rapport à cette épée de Damoclès.
Tu joues en permanence au bras de fer avec la mort, et pendant des décennies, je me suis ainsi comporté de façon complètement irresponsable, pour exorciser cette terreur.
Après, cela fait le même effet que le speed ou les amphèt’ s, une descente monstrueuse, tu vas puiser tellement loin dans tes réserves physiques et psychiques, tu tires tellement sur la corde, qu’après ça, tu t’effondres. Tu n’as qu’une envie, c’est de crever. C’est insupportable. Et ça provoque une sorte de parano permanente. C’est d’ailleurs ce qui a amené Ian Curtis, de Joy Division, à se flinguer à 24 ans. Et j’en connais d’autres. Bon, je dois avoir une volonté de vie particulièrement pugnace, parce que je me suis toujours relevé. Mais ça nourrit aussi une forme de nihilisme, qui fait partie intégrante de ma génération.
Claude : Je crois que tu as arrêté très tôt l’école ?
Odieu : À quatorze ans. Et à quinze ans, j’ai quitté la maison.
Claude : Tu vivais de quoi ?
Odieu : J’ai la chance d’avoir un grand frère, de sept ans mon aîné, qui faisait de la musique. Il a commencé à faire des concerts quand j’avais onze douze ans, j’ai rencontré d’autres zicos, et j’ai fait mon premier groupe à quatorze ans.
Claude : Un groupe punk ?
Odieu : Non, non, on était en ’74, une espèce de « progressive rock » chiant comme la mort, pompier et prétentieux : « Rest In Peace ». J’avais un orgue, je plantais des couteaux dans mon clavier, en faisant la toccata de Bach en version rock, c’était abominable (rire).
Claude : C’est toi qui faisais les compos, ou c’étaient des « covers » ?
Odieu : Les deux. J’avais été biberonné au classique, et je commençais à peine à toucher à d’autres musiques, comme le jazz. Avec ce background, j’ai aussi, dès cette époque, commencé à travailler comme pianiste dans un bar minable, et à jouer dans des groupes dont je ne me souviens même plus des noms.
On touchait l’équivalent de 50 balles par concert, et avec ça, quand tu es encore chez tes vieux, c’était assez cool.
Claude : Et la chanson, là-dedans ?
Odieu : C’est venu beaucoup plus tard. J’avais une sorte de rejet de la chanson militante. Mon frère m’avais fait lire « Le petit Livre Rouge », et à onze ans, j’étais « Mao ». À douze ans, j’étais « trots », dans les Comités Boîtes…
Claude : … dont j’ai fait partie aussi.
Odieu : … C’était une drôle d’époque, il n’y avait plus de code d’âge, ni pour la politique ni pour le sexe, je pérorais à douze ans devant de vieux militants barbus… Mes parents, eux, étaient staliniens, mais des staliniens déçus, qui avaient tourné « bourges ». Et à treize ans et demie, je suis devenu « anar » …
Claude : Je suppose que c’est ça qui t’a amené vers le punk ?
Odieu : Pas seulement ça. J’avais grandi dans un milieu « bourge », mes parents nous avaient mis à Decroly, mais nous étions plutôt pauvres. On se moquait de nos vêtements et de nos manières « prolo ». Et culturellement, je me sentais plus proche des « prols ». A la foire de mon quartier, ils passaient « Slade », et d’autres couillons en pattes d’éleph’, avec des paillettes partout, et comme c’était le même code vestimentaire que les pires variétés françaises, mes copains traitaient ça avec le plus grand mépris. Il valait mieux écouter « Yes » et « Genesis », du jazz-rock bien chiant et bien élitiste.
Mais moi, j’écoutais du « glam-rock », et je pleurais au bistrot près de l’école en me bourrant la gueule aux « tangos » (1) et en écoutant Jane Manson meugler “Faisons l’amour”. Après, à force d’écouter « Yes », tous mes copains étaient devenus junkies, et moi en écoutant du Glam je suis devenu cambrioleur. Et en sortant de prison…
Claude : Tu en as fait beaucoup, de la prison ?
Odieu : Non, même pas un mois. Mais assez pour ne pas avoir envie d’y retourner.
En sortant de prison, en 1977, on était en pleine vague punk… qui était aussi, fondamentalement, comme le Glam Rock avant, un mouvement « prolo ». Et les gens de mon milieu d’origine n’ont d’ailleurs pas beaucoup aimé ça.
Ils ont attendu les « nouveaux romantiques » et la cold-wave pour s’enthousiasmer.
Alors que pour moi, le punk a été une vraie dé-li-vran-ce.
Le « no future », on en avait conscience, avec des constats d’échec partout, mais là, je retrouvais une énergie contagieuse, une vraie révolte incarnée en scène, ils envoyaient péter tous les codes, c’était une formidable libération.
Cela a joué beaucoup dans le cours de ma carrière, ensuite. Pour nous, déjà bien avant le punk, la « loose », c’était le seul modèle. Le seul modèle de combat, en fait. Le refus absolu donc du cheminement vers « la réussite sociale ». Pas question « d’avoir du succès » en marchant sur la gueule de nos copains. C’est un peu con, peut-être, mais on s’était juré de ne jamais faire de « concessions », en admirant des gens comme Mesrine et Baader, qui avaient l’autodestruction comme bannière de combat. La loose, ce n’était pas un art de vivre, mais un art de mourir.
Claude : J’ai lu dans une interview que tes deux premiers concerts « punks » avaient provoqué une bagarre générale dans la salle ?
Odieu : Des concerts « post » punk . ». Pour moi, le « punk », en ’78, c’était déjà fini, puisque « no future ». Les « Sex Pistols », par exemple, avaient explosé au bout d’un an ou deux.
En ’78, des organisateurs bruxellois avaient organisé le premier « First Belgian Punk Contest ». J’avais été voir un groupe nommé « Suicide », qui avait terminé son concert sous une pluie de bouteilles. On a donc un peu copié le modèle.
Et je m’étais dit : « Woaw ! Si ça provoque une telle réaction, c’est qu’ils doivent être dans le bon ! » (rire).
Mais les gamins, ils venaient pour pogoter, et nous, on jouait lentement et interminablement le même accord, en n’utilisant que des instruments sur lesquels on ne savait pas jouer. C’était insupportable (rire).
Au bout de dix minutes, tu avais 600 personnes qui se tapaient dessus dans la salle, entre ceux qui voulaient nous faire taire, et ceux qui voulaient nous défendre. Mais nous, on n’avait encore rien fait.
On avait d’autres arguments. Parce qu’on avait aussi prévu de balancer sur le public deux estomacs de bœuf, trente kilos chacun, qu’on avait achetés à la triperie saint-gilloise, et qu’on avait laissés pourrir dans deux sacs poubelles pendant dix jours (rire). Je les ai lancés dans la foule, et cela a tout de suite relancé l’ambiance (rire).
Et quand j’ai « tué » mon frère en scène, avec un révolver d’alarme, que sa chemise a « explosé », pleine de sang de porc, et qu’il est tombé par terre, plus personne déjà ne faisait attention à nous. Il y avait « un mort » par terre, et tout le monde s’en foutait.
Après, on a évidemment dû s’enfuir. On s’est retrouvé les derniers du concours, derrière les Tueurs de la Lune de Miel (éclat de rire de Claude). Nous en étions très fiers.
Et un mois plus tard, dans la foulée, ils organisaient un « festival Punk » dans les sous-sols de la Bourse. Quand ils ont vu notre nom sur l’affiche, on a commencé à recevoir des messages de mort, des trucs sympas, quoi. J’avais tellement la trouille qu’en descendant l’escalator, j’ai vidé au goulot une bouteille de Vodka, et Yvon aussi. Mais cette fois-là, on n’a pratiquement pas pu jouer. Il y avait tous les gens qui étaient là un mois plus tôt, et le public scandait « SS », je ne sais pas pourquoi. On avait prévu des gros bras qu’on a mis devant la scène, qui faisait à peine 50 centimètres, mais ils ont été balayés, et pour nous tous, cela s’est terminé aux urgences à l’hôpital Saint-Pierre. Ce fut aussi le dernier concert du « groupe ».
Claude : Je n’ai toujours pas compris comment la chanson débarque là-dedans.
Odieu : Cela ne faisait pas vraiment partie de mon univers. C’est un truc qui nous avait été imposé aux scouts et à l’école – Jacqueline Rosenfeld, la violoniste du « GAM », était prof de musique à Decroly. Il n’y avait que Gainsbourg et Dick Annegarn qui trouvaient grâce à nos yeux.
Claude : Et Boris Vian, peut-être aussi, non ?
Odieu (enthousiaste) : Oui ! Évidemment ! On n’en parle même pas, ça, c’est le maître absolu ! Oui, les vieux trucs rigolos, quelques trucs de Brel et de Brassens, mais nous, on « aimait » aussi les trucs de « variet’ », rien que parce que c’était culturellement interdit. Juste par esprit de contradiction, pour faire un doigt d’honneur à la « bien-pensance ». Je dis nous, mais j’étais quand même le seul à écouter du Clo-Clo !
Claude : Et Ferré ?
Odieu : Moi, je n’y arrivais pas. Je le trouvais complaisant, et sans humour. Ferré, c’est vraiment le premier degré : « Non seulement je suis un grand compositeur, mais vous ne m’avez pas encore vu comme poète ». Chez moi, ça ne passe pas. À mon humble avis, on est des artisans. Si tu veux un compliment, attend que les autres te le donnent.
Claude : D’où venait alors ton répertoire de chansons ?
Odieu : Du piano bar. J’ai assuré ce « petit boulot » en sortant de tôle, parce que je suis resté trois ans sous contrôle judiciaire, et que cela payait mon steak. Là, je devais parfois jouer pendant cinq heures, et j’ai appris jusqu’à 400 chansons – que je pouvais interpréter dans toute sorte de registres. C’était la première fois que je chantais. Avant cela, je considérais que « je ne savais pas chanter », – dans tous mes « groupes » précédents, j’avais pris des « chanteurs ».
Claude : 400 chansons ! Dans quels styles ?
Odieu : Tous les styles. Jazz, classique, américain, « variet’ » française, chansons militantes, chansons comiques, tout ce qui était susceptible d’être « demandé », en fait.
Claude : Tu avais les partoches, ou tu jouais tout « à la feuille » ?
Odieu : J’avais les textes, des piles de textes. Au début, du moins, parce qu’au bout d’un an, je connaissais tout par chœur. Pour la musique, je me suis toujours accompagné « à l’oreille ».
Claude : Tu jouais dans quel endroit ?
Odieu : À partir de ’79, je me suis retrouvé au Ciné Monty, Place Fernand Coq, et au rez-de-chaussée, il y avait un piano et un bar de nuit. Je m’amusais bien. Je jouais du classique en punk, de la « variet’ » en rock, … Au début, ils voulaient seulement un « pianiste de bar », mais à la fin, je massacrais tous les morceaux, je faisais vraiment le show.
Claude : On venait voir la bête de foire ?
Odieu : Voilà. C’est ça. Vraiment. Parallèlement, j’avais dix-neuf ans, et je commençais à m’ouvrir à d’autres horizons. On me demande un jour de monter un petit groupe pour aller fêter l’anniversaire d’une boîte de nuit. Je vais trouver mes potes de « Made in Belgique » (on avait aussi fondé un mouvement “artistique”) et je leur dis : il me faut un nom de scène.
« Odieu ! Ca te vas bien, ça, Odieu » ! (rire). Moi ? un garçon gentil et timide !
Malgré mes réticences, mon programme est devenu « Odieu joue avec le feu ».
Puis j’ai été chercher deux copains qui n’avaient jamais joué que du punk. La musique, tu dois faire ça avec des amis, des gens avec qui tu peux parler après et avant le spectacle, boire des pots et déconner. Il faut garder une certaine légèreté, sinon tu t’emmerdes, et finalement, tu emmerdes le public aussi.
J’ai aussi commencé pour l’occasion à écrire en français. Le principe était toujours le même : écrire les trucs les plus « cons » possible. Dans cette formule à trois, j’improvisais, aussi, j’haranguais la foule. Tiens, on peut d’ailleurs en voir un extrait –d’une qualité déplorable – sur Youtube (2).
On s’est bien marré, et le concept a cartonné. Et là, du premier coup, il y a un gars, Gérard, qui vient me dire : « J’ai un peu de thunes, vous êtes trop géniaux, je vous paye un disque ». On a ainsi enregistré un concert au Brussels Jazz Club, qui est devenu notre premier « double 45T ». Et Gérard, lui, est resté à mes cotés des décennies, comme manager, homme à tout faire, garde du corps, etc….
Après ça, Gilles Verlant a débarqué : « C’est trop génial, je vous paye un disque ! ».
Et on a encore fait un 45T. Mais cette fois-là, on s’est complètement fait avoir, car Gilles avait fait produire la chose par Lou Deprijck, qui a tout fait réenregistrer par des musiciens de studio, cela n’avait aucun sens, et c’était complètement contraire à l’esprit de notre musique. J’étais dégoûté et en colère, et je suis retourné seul jouer à mon piano bar.
Et c’est là qu’un soir, William Sheller m’a « découvert », et m’a proposé de chanter trois chansons au milieu de son répertoire.
J’ai fait comme ça un an de tournée avec lui, avec une « dernière » à l’Olympia ! Et soir après soir, je « cassais la baraque ». Là, on est en 1984, et j’ai 24 ans. Sheller m’avait convaincu de chanter seul au piano, sans mon « groupe ».
Après-concert, le tout-Paris défilait « backstage » pour me féliciter, et moi, petit roquet arrogant, j’envoyais tout le monde péter. À ma grande honte, même 40 ans après, j’ai par exemple refusé d’ouvrir ma porte à Marcel Carmé, un vieillard fragile qui voulait lui aussi me féliciter, une de mes icones absolues en matière de cinéma. Pas possible d’être aussi con !
Mais c’était peut-être déjà une réaction de rejet épidermique face à tout ce tralala du « milieu ». Je ne voulais pas qu’on vienne me dire : « Tu es le nouveau Brel », alors qu’on venait seulement de me voir jouer trois chansons !
Cette espèce de fausse excitation. J’avais déjà ma petite boîte toute prête : « Brel Punk ».
Le reste, ce n’était plus que du pognon, du boulot, des relations et de la promo.
Ce fut ma première rencontre et ma première rupture avec le show-business parisien.
On m’avait proposé, dans la la foulée d’un 45T “Live à l’Olympia” qui venait de sortir, d’enregistrer un album chez CBS, trois albums en cinq ans, en fait, et avant ça, d’être programmé six mois en « vedette américaine » à l’Alcazar, un music-hall à paillettes que Jean-Marie Rivière allait rouvrir après une longue fermeture.
Sheller m’amène là un après-midi, le mec était en train de hurler sur un prestidigitateur : « Fous le camp, espèce de merde, qu’est-ce qu’on me fait chier avec un connard pareil ! Tu décampes ! ».
Puis il se tourne vers nous, charmant : « …Ah ! William ! C’est toi, le petit Odieu ? Viens, je vais te présenter aux filles ! ». Elles étaient là, backstage, en string et paillettes, à me lancer des regards noirs. Et je me suis enfui : je n’avais vraiment rien à foutre là-bas, entre un psychopathe et les danseuses hostiles d’une copie des Folies Bergères.
Et puis, il fallait impérativement que j’écrive aussi « un tube » – j’ai entendu cela des dizaine de fois dans ma vie. C’est absurde : rien n’est plus imprévisible qu’un “tube”. Ils refusaient aussi certaines autres de mes chansons, et ils ne voulaient plus de Gérard – dont j’avais jusque-là imposé la présence en tournée. Et j’étais également amoureux d’une fille à Bruxelles.
J’ai tout lâché, et je suis rentré en Belgique, tout content de retrouver mes potes, de pouvoir continuer faire mes projets débiles. Tout ce qui m’aurait été interdit si j’étais resté à Paris.
Car en signant ton contrat, tu signes aussi un contrat « d’exclusivité », et tout ce que tu fais doit ensuite être contractuellement validé par la production. Ce que je considérais, à mon échelle et avec mon caractère, comme l’antichambre de l’enfer.

J’ai donc surfé à Bruxelles sur mes acquis parisiens, gagnant au passage le fameux – et défunt – Festival de Spa, ce qui m’a fait pas mal de concerts, avant de gaiement bousiller l’anniversaire de mariage du Roi en lui chantant « Ne vous mariez pas » de Vian en ouverture du JT, ce qui m’a valu d’être “blacklisté” un bon paquet d’années à la RTBF. Fabiola, plutôt contrariée, avait sérieusement engueulé Dumortier, Grand Chambellan de la Cour pour l’occasion, et dirlo des programmes à la RTB à l’époque. Comme quoi, y a pas qu’en France que je cassais mon jouet…
Et puis, je me suis sectionné deux doigts à travers une porte vitrée, et cela a mis fin à ma carrière « solo ». J’ai passé deux ans à gamberger en me disant que la musique, c’était fini, puis j’ai mué. J’ai remonté un groupe, et, pour ne pas m’ennuyer à ne faire que du « Odieu », j’ai lançé toutes sortes de projets, me suis mouillé dans le théâtre, les performances idiotes, j’ai vécu des expériences géniales que le succès ne m’aurait jamais permis de vivre, des galères majestueuses, jouer dans un stade dans le Pamir, puis un mois après, gagner une truie de lait en jouant à la foire agricole de Ovifat (la pauvre est morte à un an de la peste porcine, alors que j’étais en tournée). Je vivais ma meilleure vie…Et puis j’ai lentement oublié pourquoi je m’étais enfui de Paris. J’y faisais encore de temps en temps de petits concerts …
Claude : Tu avais retrouvé l’usage de tes deux doigts ?
Odieu : Non, mais j’ai réappris à jouer du piano à huit doigts. Évidemment, quand tu as été pianiste « classique », c’est un peu frustrant. Mais pour m’accompagner, disons que cela allait.
Dix ans plus tard, à Paris donc, un mec vient me trouver après un set – je suppose qu’il y avait prescription ! – et le type flashe à nouveau complètement sur moi. Il veut absolument « me signer » un contrat.
J’avais aussi introduit dans mon tour de chant quelques extraits du « mégamix » que j’avais enregistré en 1992 avec Charlie Degotte à la batterie, et avec lequel on avait inventé puis battu un record mondial homologué par le Guinness Book (rire).
Et ce bonhomme me met en contact avec Tony Krantz, qui était la plus grande « découvreuse » de talents français : de Polnareff à Daho, de Barbara à Muriel Robin, des Inconnus à Jean-Louis Aubert, quelques méga stars comme ça, et elle flashe complet sur moi, directement.
Elle me trouve une boîte de disque – qui s’engage sur son nom. Et elle était aussi la patronne d’un très gros groupe qui s’appelait Glem, qui s’occupait de tout ce qui était « variet’ » sur TF1. Elle avait vraiment du pouvoir. Et là, j’ai retrouvé à nouveau ce milieu à la con.
Tony Krantz insistait vraiment pour que je fasse le « mégamix », alors que moi j’étais évidemment d’abord là pour mes chansons. « Je ne suis pas Rock Collection de Laurent Voulzy », lui ai-je répondu, « ce n’est pas mon public ». Et puis, elle voulait m’isoler, et moi, j’avais ma petite violoniste en Belgique. Tony a été odieuse avec Pascale, en espérant sans doute qu’elle se taille – mais c’est nous deux qu’elle a dégoûté.
Alors elle s’est barrée avec toute l’enveloppe promo (un million et demi de francs français, quand même).
« T’es qui toi ? », le morceau le plus « radio », avait pas mal démarré, mais il s’est retrouvé sans budget promotionnel. Et elle n’a plus jamais donné signe de vie.
Si, une fois : j’ai reçu une invitation de Tony Krantz pour une avant-première au Grand Rex, un truc qui s’appelait « Les Années Tubes », ou « Les Années Twist », je ne sais plus, un machin qui a tourné après pendant des années, ils ont fait plusieurs fois Forest National. J’y vais, avec Tony qui est assise juste en-dessous moi. Le rideau s’ouvre sur quelques dizaines de danseuses et chanteurs. La musique démarre. Et là je me penche sur Tony : « … Mais putain, c’est mon Mégamix ! ». Elle s’est retournée et elle m’a lancé avec un grand sourire : « Bah ! … Ce n’était pas ton public ! ».
C’est la dernière chose qu’elle m’ait dite. J’étais vert de rage, mais ce n’étaient pas « mes » chansons. Et un « concept », cela ne se « protège » pas.
Tu vois, à chaque fois, dans le « show-biz» français, j’ai eu le sentiment d’être tombé sur des « partenaires » dont les valeurs étaient diamétralement opposées aux miennes. En parallèle, j’étais aussi sur un projet rigolo qui m’excitait beaucoup, et qu’ils m’interdisaient formellement de continuer, à nouveau…
Claude : Comment as-tu fait pour « casser » ce contrat ?
Odieu : C’est la firme de disque qui l’a cassé. L’avocat de la boîte a prétendu que « je faisais semblant » de faire des crises d’épilepsie avant de monter en scène. Dans la lettre de l’avocat, on « m’accusait » aussi de mettre le feu aux pianos et de les casser avec des haches. Et « pour toutes ces raisons » … blablabla ! Je m’en suis sorti en touchant des indemnités de sortie de 40.000 euros.
Mais j’ai oublié de les déclarer au fisc, car je suis directement retourné en tournée,
et que n’ayant jamais suffisamment gagné d’argent, je n’avais jamais de ma vie rempli une déclaration d’impôt. Résultat, 2 ans après, j’étais surendetté jusqu’au cou, depuis, ma vie a été rythmée par les saisies d’huissiers, un plaisir.
Claude : Allez… 3ème volet ! Quel est le fou (ou la folle) qui te propose encore de faire un disque après ce double crash industriel … ?!
Odieu : Dieu merci, ce n’était plus « pour moi » . Là, on est déjà en 2004, et je commençais perso vraiment à me fatiguer d’Odieu. La troisième fois, un mec d’Universal vient me voir en concert à Paris avec une gamine de 18 ans pour laquelle ils ont déjà « gaspillé » deux équipes de production. Le directeur artistique de Mercury était fan, en fait, je ne sais pas ce qu’il a eu comme lubie, mais il a décrété que « ce serait moi » la bonne personne pour reprendre en main le projet.
La gamine, elle était ultra douée, au-delà de tout entendement, et super enthousiaste. J’ai accepté direct, j’ai travaillé cinq ans avec elle. Et j’ai vécu ça avec un bonheur fou, parce que ce n’était plus moi qui devais monter au front et aller au casse-pipe – mais elle, qui chantait mes trucs… Mais voilà, à force de me fréquenter, elle s’était mise comme moi à cracher dans la soupe, à refuser toutes concessions, et elle a fini par se barrer avec un guitariste en prétendant ne plus faire que des choses invendables.
Je me suis fait engueuler comme du poisson pourri par l’éditeur: « Comment tu as pu la laisser rencontrer ce type ? »…
– « Je suis son producteur, je ne suis pas son maquereau », ai-je répondu.
– « T’es con, ou quoi ? Évidemment, que c’est toi qui devait la tenir ! » (éclat de rire de Claude). Encore une fois, j’étais tombé sur des gens détestables. Et elle s’est fait virer d’Universal, quand ils ont décidé de se débarrasser de tous ceux qui ne vendaient pas 10.000 albums. Mais pour un premier album franchement rock, cela ne s’était pas du tout mal vendu. Précisons tout de même que vu qu’il avait été réalisé trois fois, ce fut l’album le plus cher de l’histoire de Mercury, ça a pesé dans la balance, au moment de casser le contrat.
Après l’histoire de la gamine, j’ai compris que j’étais à nouveau méga tricard en France ! C’était terminé.
Là, je suis en train de préparer un album, je ne vais même pas aller le proposer en France ! Et le dernier, en 2014, idem !
Je n’essaye même plus, parce que cette pression est insupportable.
Claude : Quel regard portes-tu après ce long parcours, sur ce qu’est devenu la chanson aujourd’hui ? Avec « The Voice » comme vitrine culturelle de la RTBF, par exemple ? Ou sur l’industrie musicale, après l’effondrement du marché du disque, et l’explosion du tout numérique ?
Odieu : Aaaahhhhh ! (long soupir un peu rentré et rauque). Ils étaient déjà à cran, avec cette obsession de la rentabilité directe…
Claude : « Directe », je ne suis pas sûr que ce soit le mot adéquat pour toi (éclat de rire de Claude). Ils t’ont quand même signé par trois fois et filé du pognon pour un résultat qui n’a jamais été très immédiat… (rires).
Odieu : C’est vrai. Mais c’est sûr qu’avec le numérique, cela ne s’est pas arrangé !
Le seul Label qui avait vraiment anticipé les choses, c’est Universal. En se débarrassant au passage du tiers de leur catalogue et des trois-quarts de leur personnel. Ce sont les premiers à s’être directement centrés sur le Net, les ventes en ligne, etc…
La mainmise des monopoles sur le marché s’est encore accentuée, et toute la chaîne intermédiaire des studios et des distributeurs s’est effondrée. A l’autre bout, n’importe qui peut mettre n’importe quoi en ligne avec son home studio, mais comment tu fais pour le vendre ?
A la même époque, « Live Nation » a commencé à prendre le contrôle de tout le réseau mondial des grandes salles de concert, un catalogue d’artistes très impressionnant, le quasi-monopole de la vente de billets de concert (Ticket-Master), de l’affichage (Clear Channel), et tout un réseau de radios indépendantes aux Etats-Unis – d’ailleurs souvent liées à l’extrême-droite. Ils ont pratiquement toute la chaîne, sauf les labels.
Et à côté de ça, à la télé, tu as Endemol, qui est aussi tombé dans le « crochet chanson », avec The Voice et Star Ac – qui ont eux aussi été directement chaperonnés par Universal.
Tu signes avec The Voice, tu signes en même temps un contrat d’exclusivité avec Universal – que tu sois éliminé du premier tout ou pas.
La troisième pompe à fric, ce sont les grandes comédies musicales, auxquelles participent tous les anciens de The Voice et de la Star Ac.
Mais à côté de ça, cette concentration mondiale, avec la paupérisation de l’offre et des styles qu’elle induit, laisse paradoxalement la place à l’émergence d’autres artistes, qui bricolent leurs trucs sur les réseaux sociaux, et tout à coup explosent
Angèle, quand elle a été « rachetée », elle avait déjà réussi à créer tout un réseau avec des petites vignettes très rigolotes.
Claude : Stromae aussi. Et puis, il y a toute la galaxie rap, qui a son propre réseau de production, et surtout, qui a un autre ancrage social.
Odieu : C’est ça. Et eux se démerdent « tout seuls », parce qu’ils ont créé leurs propres réseaux. Pour moi, on n’est donc pas dans une situation dramatique. La création continue à proliférer à la base, et curieusement, une partie du rap ressemble de plus en plus à la chanson des années ’70, avec moins de textes scandés, et des gimmick musicaux qui ressemblent de plus en plus à des refrains chantés. Il y a aussi toute une nouvelle scène Blues-Folk acoustique, qui s’est développée grâce aux réseaux.. Tout ça ne « rapporte » plus rien, mais en même temps, cela délivre aussi la musique des circuits de l’argent.
Et on revient à l’essentiel. L’art juste pour le plaisir de le pratiquer…
Propos recueillis par Claude Semal, le 11 janvier 2023.
(1) Tango : mélange bière-grenadine.
(2) https://www.youtube.com/watch?v=O2U5vbHkwmA


Carl Devos
Posted at 20:57h, 18 janvierInterview passionnante, merci !
Je ne l’ai pas retrouvé sur Youtube, mais je suppose qu’il s’agit de ceci :
https://mytaratata.com/taratata/61/odieu-t-es-qui-toi-1994