PORTRAIT DE MACRON EN CHEF DE (GUÉ)GUERRE par Claude Semal

Autant le dire le dire en préambule : objecteur de conscience à 22 ans, je ne suis pas, en matière de défense et de programmation militaire, le couteau le plus affuté du tiroir. J’avais alors cette conviction chevillée au corps, et qui ne m’a jamais quittée depuis : la guerre est, en pratiquement toutes circonstances, la pire des solutions pour résoudre un conflit entre deux nations.

La guerre était bien sûr déjà horrible quand elle opposait des armées de soldats, qui s’éventraient règlementairement en rang sur un champ de bataille.
Soldats qui n’étaient d’ailleurs le plus souvent que des civils en uniforme.
L’écrivain Jean Giono, un des trois miraculeux rescapés des 200 hommes de sa Compagnie, pourtant plusieurs fois entièrement renouvelée, a consacré des pages terribles à raconter ces « guerres de soldats » – lui qui vécut en première ligne dans les tranchées de 14-18 sans jamais avoir, par conviction philosophique et morale, tué un seul Allemand.
Il sabotait ses propres munitions ou tirait systématiquement à côté de la « cible ».
Ce qui n’était certainement pas de la « lâcheté » : pour ce seul motif, il aurait pu être fusillé.
Ce fut d’ailleurs le cas de centaines de malheureux « fusillés pour l’exemple ».

Mais la guerre est, si possible, encore plus odieuse quand elle extermine des femmes et des enfants en lieu et place des militaires. Ce qui se passe par exemple aujourd’hui à Gaza.
Et cela sera encore plus horrible demain – si un conflit militaire majeur devait opposer plusieurs nations disposant chacune d’armes nucléaires.
Car ce serait alors de pures guerres d’extermination – dont personne ne sortirait certainement « vainqueur ».
« Inimaginable » ? Eh ! bien, figurez-vous que certains irresponsables politiques et militaires sont pourtant suffisamment crétins pour l’imaginer.

Si je suis une « clinche » en matière d’avions de chasse et de chars de combat, j’ai par contre un instinct de vieil Apache pour reconnaître à deux cent mètres une manipulation politique et médiatique. Et c’est, je crois, ce qu’Emmanuel Macron est en train de faire en ce moment.
En évoquant une subite et mystérieuse « menace russe » sur la France, il a, en effet, solennellement convoqué en urgence, vendredi passée, les principaux chefs des partis français et autres candidat·es à l’élection présidentielle (1).
Pour résumer le contenu de cette réunion, je me rapporte au « tweet » de Marine Tondelier (voir ci-contre), qui semble ainsi avoir relayé, sans la moindre distance critique, l’essence du narratif présidentiel : Poutine aurait basculé dans une logique de « terrorisme d’état » et s’apprêterait aujourd’hui à faire un peu partout en Europe « des victimes civiles ». Amen.

Parallèlement à cette convocation très « politique », Macron réunissait, toujours en extrême urgence, tous les préfets de France pour mettre en place dans chaque département des « états-majors de sécurité et de défense » qui devraient regrouper dans chaque département « l’armée, la gendarmerie, des secouristes, l’éducation nationale (?) et des chefs d’entreprises (?) ». Mais pas les syndicats.
Cela crée tout de suite… comment dire… « un certain climat » militariste et anxiogène – difficilement compatible, je trouve, avec le fonctionnement « normal » d’un état démocratique.
Et cela, en pleine campagne présidentielle… juste au moment où, avec le litre de diesel à deux euros quarante… on annonce pour la mi-octobre le « grand retour » des Gilets Jaunes !

Or ce qui est censé « justifier » tout ce bazar, à savoir une « menace russe imminente », manque à mes yeux cruellement de crédibilité.
Il y a certes d’excellentes raisons de combattre Poutine – ne serait-ce que parce qu’il a envahi l’Ukraine.
Mais, précisément, parce que les Russes sont, aujourd’hui, embourbés dans une guerre de position qui leur a déjà coûté plus de 400.000 morts et près d’un million de blessés – soit trois à quatre fois plus que les victimes ukrainiennes –, je ne vois pas du tout l’intérêt qu’aurait Poutine à vouloir élargir le front de guerre au reste de l’Europe. Pour renforcer l’engagement et la puissance de feu de ses adversaires ? C’est évidemment complètement absurde. D’autant qu’il se mettrait ainsi mécaniquement à dos deux puissances nucléaires (le France et la Grande-Bretagne).
Alors quoi ? Pour se maintenir au pouvoir ? Dans une semi-dictature, il dispose je crois d’autres moyens pour cela.
Et si Poutine souhaitait demain être plébiscité comme un héros en Russie, c’est la paix qu’il devrait à présent ramener dans sa gibecière – pas l’élargissement d’une guerre meurtrière à tout le continent !
Jusqu’à preuve du contraire, les sonneries de clairon de Macron sur une prétendue « menace russe imminente », sont donc pour moi de la roupie de sansonnet. J’y vois plutôt le déroulé d’une stratégie éculée de va-t-en-guerre atlantiste et de faucon velléitaire arcbouté sur ses ergots.

J’en veux pour preuve que le 19 novembre 2025, il y a près d’un an, le nouveau chef d’État-Major de Macron, le général Fabien Mandon, qui venait de prendre ses fonctions deux mois plus tôt, avait sidéré l’assemblée par ses déclarations au 107ème Congrès des Maires de France (2). Devant ces milliers d’élus de terrain, il avait en effet exhorté les maires à préparer la population « à accepter le risque de perdre des enfants » dans la perspective d’un futur conflit avec la Russie, évoqué « vers 2030 », et à « souffrir économiquement » pour réorienter la toute production vers les industries d’armement et de défense.
Rien que ça !
Imaginez une seule seconde qu’un général russe ait tenu de tels propos à Moscou. Paris les aurait aussitôt considérés, à juste titre, comme une demi-déclaration de guerre !
Or j’avais écrit à l’époque qu’il était pour moi inimaginable que de tels propos aient pu être publiquement tenus par un chef d’état-major sans avoir au moins l’aval de l’Élysée et de Manuel Macron – qui est constitutionnellement le chef des armées. J’avais donc analysé cette intervention comme un « ballon d’essai » destiné à sondé l’état d’esprit de l’opinion – avec pour objectif d’élargir la fenêtre d’Overton (3) des bellicistes.

Macron n’était d’ailleurs pas seul à tenir cette ligne militariste, puisque dès février 2024, Raphaël Glucksmann, alors tête de liste des socialistes pour les élections européennes, et possible futur candidat « socialiste » à l’élection présidentielle de 2027, avait décrété vouloir mettre la totalité des pays européens « en économie de guerre » (4).
On connait certes le tropisme pro-ukrainien de Glucksmann, puisque sa précédente épouse, qui est aussi la mère d’un de ses enfants, était vice-ministre de l’Intérieur dans ce pays. Mais ce n’est pas nécessairement une raison pour vouloir déclencher une troisième guerre mondiale. Son actuelle compagne est d’origine libanaise, et cela ne semble pas le déranger qu’Israël occupe désormais tout le sud de ce pays.

Bref. En novembre 2025, Macron et son état-major préparaient donc déjà publiquement une guerre contre la Russie. Et cela n’a donc par conséquent rien à voir avec je ne sais quel drone tombé je ne sais où en Europe, ou avec je ne sais quelle future soi-disant action de Poutine contre « des civils européens ». Macron déroule simplement son petit agenda kaki de va-t-en-guerre en jet-ski.

Or si je ne vois pas très bien « l’avantage » que pourrait tirer Poutine d’un élargissement du conflit, je vois par contre très bien comment ce climat belliciste est utilisé pour « justifier » à ‘Ouest  l’augmentation des budgets militaires et pour garnir les carnets de commande de l’industrie de l’armement (5).
L’Allemagne vient par ailleurs d’annoncer parallèlement sa volonté de renforcer spectaculairement son armée pour faire de la Bundeswehr « la plus forte d’Europe » (6).
Et on se souvient que Trump avait « ordonné » en 2024 aux Européens et aux autres pays de l’OTAN de consacrer au moins 5% de leur budget à la défense (7).
En période de crise économique, et il y en a une fameuse qui se profile devant nous, la « relance » de l’activité économique par l’industrie de l’armement est en effet une des vieilles recettes du capitalisme, aussi vieille et aussi meurtrière que le capitalisme lui-même.

En outre, d’un point de vue plus cynique et plus personnel, chez les politiciens en désamour avec leur propre peuple, une « bonne petite guerre » leur permet généralement de remonter dans les sondages en enfilant le képi kaki du « chef de guerre ».
Les exemples abondent dans l’Histoire, mais puisque nous sommes en France, je ne retiendrai qu’un exemple de ces motivations très « personnelles » : lorsque Sarkozy a été le premier à engager les forces armées françaises dans une guerre contre la Libye en 2011.
Les tribunaux français ont en effet confirmé depuis le pacte de corruption qui unissait l’ancien président à Kadhafi et aux autorités libyennes – qui avaient clandestinement financé sa campagne présidentielle de 2007.
Il y a donc aujourd’hui de fortes présomptions pour que cette intervention militaire, présentée à l’époque comme « une aide aux civils libyens », et qui s’est soldée par le renversement du régime et la mort de Kadhafi, avait en fait pour véritable objectif l’élimination des témoins de cette forfaiture.

On voudra bien se souvenir aussi que la guerre des USA et de la Grande-Bretagne contre l’Irak en 2003 avait pris pour prétexte une prétendue « arme de destruction massive » qui s’est révélée plus tard être un pur bobard.
Aussi, quand un chef d’État fragilisé, dont on a déjà pu « apprécier » le cynisme et les accommodements avec la vérité, semble vouloir engager son pays en crise dans une aventure militaire pour des prétextes obscurs – le premier devoir de tout citoyen est de s’interroger d’abord sur les causes réelles de cet engagement. Car ceux qui décident les guerres sont rarement les mêmes que celles et ceux qui en meurent.

Claude Semal, le 24 septembre 2026.

Nota Bene : Pour je ne sais quelle raison, probablement excellente, la France Insoumise n’a pas encore vraiment réagi à cette initiative de Macron. Les lecteurices de l’Asympto, qui connaissent mon soutien à la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, observeront donc au passage que je conserve une certaine autonomie de pensée ;-).

(1) https://www.franceinfo.fr/monde/russie/reunion-d-urgence-a-l-elysee-le-france-prepare-un-plan-pour-contrer-les-attaques-russes_8201009.html
(2) https://contre-attaque.net/2025/11/20/larmee-veut-sacrifier-nos-enfants-et-demande-aux-maires-dorganiser-la-propagande-de-guerre/
(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Fen%C3%AAtre_d%27Overton
(4) https://www.lefigaro.fr/international/guerre-en-ukraine-le-blocus-a-la-frontiere-polonaise-qualifie-de-menace-pour-la-securite-de-kiev-20240219
(5) Entre parenthèses, c’est la même stratégie suivie par Théo Franken, le ministre N-Va de la Défense en Belgique, qui a prétexté de très invisibles « drones russes » autour de nos aéroports pour faire acheter en vitesse pour 50 millions d’euros de matériel anti-drones à la société d’un de ses amis.
(6) https://www.courrierinternational.com/article/vu-du-royaume-uni-l-allemagne-veut-se-rearmer-et-cela-ne-plait-pas-aux-francais_245108
(7) https://www.sudouest.fr/societe/defense/otan-trump-veut-des-depenses-militaires-europeennes-a-hauteur-de-5-du-pib-un-objectif-inatteignable-23227545.php

2 Comments
  • Marc Arnoldy
    Posted at 00:38h, 27 septembre

    Pour ne pas parler du litre à 2,40€, on distrait le peuple avec le grand sujet des russes qui n’ayant pas encore conquis trois provinces Ukrainiennes, vont envahir le monde demain. Et il y a des journalistes qui relaient ces propos comme si c’était sérieux. Triste monde

  • Philippe Malarme
    Posted at 12:27h, 26 septembre

    D’un autre côté, si une bombinette perturbe la vie des Français, qui va-t-on traiter d’incapable imprévoyant ? Le pauvre Manu… Pas facile d’être président d’un peuple d’ingrats, son successeur l’apprendra bien assez tôt.

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