“PRINCESS”, UN CONTE DE NOËL par Claude Semal (3/3)

Photo Zvonock light (Semal dans “Le Noël de Mr Scrooge”)

En 2007, j’ai publié un court récit de 80 pages dans une collection en principe destinée aux adolescent·es (ce qui explique la dimension “pédagogique” de certaines notes de lecture) (1). Il me semble toutefois que sa lecture résiste à des âges un peu plus avancés. Je vous le ressers donc cette année en forme de “conte de Noël” en trois épisodes.
Résumé  : Aujourd’hui, le Django Band aurait dû répéter pour la finale de l’émission “A Star is Born”. Mais aujourd’hui, Princess, la chanteuse, n’est jamais arrivée à la répétition. Rongés d’angoisse, Jeepé, Mousse et Anna, ses amis, imaginent tout ce qui a pu lui arriver. Mais Princess, sa mère infirmière et son petit frère ont été arrêtés chez eux et envoyés dans un centre fermé. Chez Mamée, la grand-mère d’Anna, et dans l’école de Princess, la riposte s’organise.

(1) “Princess”, aux Editions Averbode, aujourd’hui épuisé.

“Princess”, 3/3

 

10. Samedi, le journal d’Anna. La visite du camp.

Voilà, j’ai enfin revu Princess. A sa place, je crois que je deviendrais folle. Enfermée dans un camp, sans avoir rien fait ! Princess, je te le jure : on fera tout pour vous sortir de là !
A 8h30 du matin, on s’est retrouvé à trois, à la Brasserie de l’Union, pour aller chercher quelques affaires chez Princess et Cynthia. La veille, Maître Olivier avait reçu la clé de l’appartement. Moi, hier soir, j’ai fait quelques courses avec Mamée. On a acheté des biscuits, des bonbons, du chocolat, cinq ou six livres de poche, des magazines, des mots croisés fléchés et une dizaine de cartes de téléphone. J’ai mis tout ça dans un sac en plastique.
A l’Union, on a bu un café en vitesse, puis on est monté chez les Mbanga. Ca faisait drôle, cet appartement vide. Les tasses du petit déjeuner étaient encore sur la table. Le pain avait durci et il y avait déjà des poils sur le yoghourt. Une banane était pourrie. Les tiroirs étaient ouverts et les vêtements par terre, comme après un cambriolage. Ca sentait un peu la poubelle. C’était sinistre. On aurait dit la maison d’un mort.
Ils n’avaient eu que cinq minutes pour emmener leurs affaires, et tout devait rentrer dans un petit sac de voyage. Ils n’avaient pas pu emporter grand-chose. Que ce serait-il passé s’ils avaient eu un chat ? Sans doute, les gendarmes l’auraient conduit à la fourrière. Et quinze jours plus tard, on l’aurait piqué. Ca existe, un chat sans-papiers ?
On a ouvert une grande valise sur le lit et Olivier a sorti une feuille de sa poche. Cynthia, Princess et Steve lui avaient préparé une liste. On a fouillé les armoires pour y mettre tout ce qu’ils avaient demandé. Le grand manteau noir de Cynthia. Du linge. Sa robe bleue et blanche. Une boîte de tampons hygiéniques et les médicaments de la pharmacie. Tous les livres scolaires de Steve, son maillot de Ronaldo et son ballon de football. Les deux posters au-dessus de son lit, roulés dans un tube en carton. Dans la chambre de Princess, j’ai déniché ses trois T-shirts préférés, ses baskets indigo, son Jeans noir brodé, deux soutien-gorge, des chaussettes et quelques petites culottes. J’ai rajouté le pull rose que je lui avais offert, un flacon de parfum, une vingtaine de CD’s et son album photo.
Comme il restait encore un peu de place dans la valise, on a empilé tout ce qui nous semblait avoir un peu de valeur ou de l’utilité. La casserole à pression. Un lecteur de DVD. Un batteur mixeur avec tous ses accessoires. Quelques colliers et bracelets. Le canif suisse de Steve. Ca ressemblait à une mauvaise blague : Robinson Crusoé chez les Belges. Qu’emporteriez-vous sur une île déserte ?
— «On leur confisquera probablement tout cela au Centre. Mais comme ça au moins, s’ils sont renvoyés à l’aéroport, ils ne partiront pas sans rien ».
A force de côtoyer la misère, Maître Olivier avait parfois le cynisme involontaire des professionnels du malheur.
J’ai mis les biscuits et les magazines dans la poche latérale de la valise. J’y ai ajouté mon lecteur de MP3 avec le petit cadeau du Django Band : toutes nos chansons enregistrées par Carole en « play-back », sans la voix. Même en prison, Princess allait pouvoir continuer à répéter et à chanter avec nous. Quand on a terminé, cela ressemblait vraiment à une « valise africaine ». Vingt-deux kilos sur la balance, gonflée comme une baleine dans un corset de ballerine.
Avant de partir, j’ai arrosé les plantes sur le bord de la fenêtre. Papa a vidé le frigo dans un sac-poubelle. Puis on a refermé l’appartement et on a pris l’autoroute de Liège.
Olivier et Papa étaient assis à l’avant. Moi, derrière, à côté de la valise. J’étais perdue dans mes pensées. Je regardais vaguement le paysage par la fenêtre, mais je ne reconnaissais plus mon pays. J’étais à la fois triste et énervée. J’avais le sentiment de convoyer un cercueil. Ou de suivre mon propre enterrement.
Les deux hommes échangeaient gravement des phrases elliptiques, que je n’écoutais pas vraiment.
— « Ou alors, on peut… ».
— « Il faudrait contacter… ».
— « Le problème, c’est que… »
A un moment, Maître Olivier s’est tourné vers moi (vous avez compris que c’est Papa qui conduisait !) :
— « Anna, je ne suis pas sûr que tu puisses entrer dans le Centre. J’ai négocié le droit de visite pour deux personnes, mais je n’ai pas précisé que tu étais mineure. Tu devras peut-être nous attendre dans la voiture ».
Attendre dans la voiture ! Cela me semblait impossible. Faire tout ce chemin et ne même pas voir Princess ! C’était trop cruel. Trop absurde. Mais tout était absurde, cruel et impossible, dans cette histoire.

Le Centre Fermé était situé sur les hauteurs de Liège, entre quelques bretelles d’autoroute. Derrière une double rangée de très hauts grillages, on aurait dit un bâtiment de l’armée. Une cour bétonnée. Pas un arbre autour. C’est idiot, j’avais presque imaginé des barbelés et des miradors, comme dans les films sur la guerre 40-45. Mais c’était seulement gris et triste comme une base militaire. On ne voyait personne, ni dans le Centre, ni dans la cour. Il devait pourtant y avoir une trentaine d’enfants, ici. Où étaient-ils passés ?
A cent mètres de là, derrière un rideau de peupliers, j’ai vu l’enseigne d’une grande surface commerciale. On était samedi matin. Là-bas, les gens devaient faire les courses de la semaine, en famille, en poussant leur caddie garni entre les rayons. Combien d’entre eux savaient ce qui se passait dans le bâtiment à côté ? Personne, peut-être. Deux univers parallèles, comme dans les romans de sciences-fiction.
On s’est garé sur le parking du Centre et on a sonné à la grille principale. Maître Olivier s’est annoncé à l’interphone. Un gardien est venu nous chercher, un trousseau de clé à la main. Il a regardé la grosse valise comme si c’était une brouette de purin.
— « C’est quoi, ça ? ».
— « Ce sont les affaires de la famille Mbanga. Ils sont en instance de rapatriement au Nigeria. Nous avons prévenu de notre arrivée ».
— « Ce n’est pas une consigne d’aéroport, ici ! » a grommelé le gardien.
Ben si. Justement. C’en était une. Mais on ne lui a rien répondu.
On est entré dans une petite pièce sombre avec un comptoir. Une femme nous a demandé nos papiers d’identité. Elle avait un visage sympathique, et je me suis remise à espérer. Mais quand elle a vu mon âge, elle a dit :
— « Il va y avoir un problème, mademoiselle ».
Papa a été formidable. Il s’est mis à tout expliquer : le Django Band, le Concours, le recours au Conseil d’Etat, ma meilleure amie. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Il aurait vendu un frigo à un eskimo et fait pleurer un aspirateur à chaudes larmes. Mais la gardienne, très professionnelle, répétait imperturbablement que ce n’était pas possible. Que le règlement du Centre interdisait les visites de mineurs. Finalement, de guerre lasse, elle a quand même appelé un assistant social.
Pendant ce temps-là, l’autre gardien avait fait ouvrir la valise. Maître Olivier négociait chaque soutien-gorge, chaque bouquin, chaque pilule :
— « C’est une jeune fille, c’est indispensable à son hygiène. Il est scolarisé, c’est un livre qu’il doit lire en classe. Dans une semaine, il sera de retour à l’école. Elle est sous traitement médical, ce médicament lui est nécessaire. Votre refus est contraire à la législation européenne sur le droit d’asile. Si sa santé est menacée, votre responsabilité personnelle sera engagée ! ».
Dans une autre vie, Maître Olivier a dû être négociateur entre les Hutus et les Tutsis. Ou entre Israël et le Hezbollah. Car l’autre ne répondait que par des grognements et refusait pratiquement tout. Quand il a recalé le ballon de foot de Steve, le chocolat de Cynthia et le lecteur de MP3 de Princess, moi, à la place de l’avocat, j’aurais hurlé ! Le gardien a quand même jugé utile de s’expliquer :
— « Vous ne vous rendez pas compte. Si je laisse entrer ça dans le Centre, les autres vont se battre pour le voler. Je dis ça pour le bien de vos clients. On a déjà eu un coup de couteau pour une carte de téléphone ! Ils sont comme ça. ».
« Ils ». Comme s’il parlait d’animaux dans un zoo.
J’ai pensé très fort :
— « S’ils n’étaient pas, privés de tout et enfermés de force, à quatre-vingt, dans une pièce commune, ils ne se battraient peut-être pas pour un ballon ou un chocolat ! ».
Mais je n’ai rien dit. Je me suis faite toute petite dans mon coin. Je voulais voir Princess.
Puis l’assistant social est arrivé. Un gars d’une trentaine d’années, avec les cheveux crollés, un jeans râpé et des lunettes. Il avait l’air de sortir d’un autre film. Un côté « Grand Duduche » monté en graine. Le Dad a recommencé tout son baratin, mais j’ai senti qu’il commençait à fatiguer dans les côtes. Alors, je l’ai épaulé, comme j’ai pu, avec mon sourire triste et mes yeux charmeurs. Genre Monica Bellucci déguisée en Calimero. J’ai bien vu que le gars trouvait le Django Band bien sympathique. Qu’il n’était pas insensible à notre histoire (ni à mes grands yeux mélancoliques). Ses études d’assistant social commençaient à le rattraper au galop. Allait-il enfin pouvoir venir en aide à l’humanité souffrante ? Suspense ! Au bout d’un quart d’heure, il proposa d’aller demander une dérogation à la direction.
— « Je ne vous promets rien. C’est la directrice du Centre qui décide ! ».
Maître Olivier, qui en avait enfin fini avec la valise, en profita pour plonger dans notre conversation. Il revint à la charge avec le ballon de foot et le lecteur MP3. Ce type ne lâchait jamais rien. Un véritable doberman.
— « Vu les circonstances, est-ce qu’on pourrait aussi obtenir une dérogation pour… ».
L’assistant social allait voir. On a encore attendu quinze minutes. Il est revenu radieux. En me regardant droit dans les yeux.
— « C’est arrangé ! Il faudra que je sois personnellement présent dans la salle, mais vous pourrez voir votre amie à 14 heures. Pour le MP3, on le laissera l’appareil à l’accueil, et elle pourra l’utiliser deux heures par jour. Je lui trouverai un local pour répéter. Pour le ballon de foot, c’est vraiment impossible. Les jeux de ballon sont interdits dans la cour. Pour les carreaux ».
— « A 14 heures ? », a demandé papa, un peu interloqué.
On avait un rendez-vous à 11 heures, on était en route depuis 9 h 20, on était là depuis 10 h 35, et avec tous ces contrôles, il était déjà presque midi ! Cela faisait encore deux heures à attendre…
— « Oui, maintenant, c’est impossible. C’est l’heure de table. Le repas est servi à 12 heures 30 précises. C’est important pour la convivialité du groupe. Pour tous ces gens déboussolés, les repas et les horaires, c’est structurant ».
Il avait l’air de croire à son baratin, ce couillon. Maître Olivier a repris les choses en main avec délicatesse.
— « Très bien. Merci beaucoup pour votre collaboration. Nous reviendrons tout à l’heure ».
On en a profité pour descendre à Liège. Papa connaissait un chouette resto. On a mangé des boulets Sauce Lapin au Café Lequet (1), sur le quai de la Batte, le long de la Meuse. Moi, j’ai mangé par cœur, sans penser à ce que je faisais. Et j’ai été héroïque : j’ai laissé la moitié de mes frites dans l’assiette.
A deux heures moins dix, on était de retour au Centre Fermé. J’avais le cœur qui battait. J’allais enfin pouvoir dépasser ce foutu comptoir et serrer Princess dans mes bras ! Mais ce n’était pas fini. On a d’abord dû passer « à la fouille ». Une gardienne est venue me chercher, et dans une petite pièce à part, je me suis fait contrôler. Bras en l’air et jambes écartées. Et puis toutes les poches. Et enfin les chaussures. Ca va ? Pas de bazooka, pas de haschich, pas de guitare électrique, pas de ballon de foot clandestin ? J’ai retrouvé Papa et Maître Olivier au parloir. Tout allait bien pour eux. Eux non plus, n’avaient pas d’explosifs, de seringues ou de mixeur caché sous leur veston.
Après, je ne sais pas pourquoi, on a encore dû attendre vingt-cinq minutes. L’assistant social et une gardienne nous tenaient compagnie. Au bout de dix minutes, ils ont commencé à échanger des sourires contrits.
— « Ils vont arriver ! », assuraient-ils, prévenants.
Maître Olivier, imperturbable, semblait imperméable au temps qui passe.
Une porte s’est ouverte, et soudain, ils ont été là. Cynthia avait pris dix ans. Elle avait l’air pâle et fatiguée. Steve avait l’air complètement perdu. Moi, sans comprendre comment, je me suis retrouvée dans les bras de Princess. C’était bon de respirer ses cheveux, son odeur, son parfum. On a ri, on a pleuré, on s’est serré très fort.
Vite, je lui ai tout raconté. Le concours, la réunion, la manif. J’ai dit qu’on se battrait pour eux jusqu’au bout. J’ai senti quelque chose se serrer contre ma jambe. Steve entourait ma cuisse de ses bras. Il voulait participer à la fête :
— « Tom n’est pas là ? ».
J’ai dû lui expliquer que les enfants n’étaient pas autorisés dans les Centres Fermés.
— « Et moi, alors ! », a-t-il protesté.
En trois mots, il avait tout compris. J’ai mis ma main dans ses cheveux, et Princess et moi, on a continué à se chuchoter des choses à l’oreille. Je lui ai donné des nouvelles de Jeepé, de Mousse, de Carole.
Pendant ce temps-là, Papa, Maître Olivier et Cynthia échangeaient des informations sur le dossier.
Cela s’est terminé très vite. La gardienne a mis la main sur l’épaule de Princess. J’ai essayé de lui remonter le moral :
— «À bientôt dehors ! On va le gagner, ce concours ! Tu verras ! ».
Elle a bien vu que je n’y croyais pas vraiment, mais elle a joué le jeu. Elle a fait la sotte,de loin, en mimant une chanteuse et son casque MP3. Ils ont bravement essayé de nous sourire en sortant du parloir. Puis Steve s’est mis à pleurer dans le couloir.Trente secondes plus tard,on était de retour sur le parking. J’avais un peu mal au ventre, comme quand j’ai mes règles.Papa m’a prise dans ses bras. Lui aussi a joué au Gentil Remonteur de Moral (on est doué, pour ça, dans la famille !) :
— « On va les sortir de là, ne t’en fais pas ! ».
Je ne sais pas s’il y croyait plus que moi. En tous cas, il y avait de la colère dans sa voix.
— « Tu te rends compte ! Ils sont tous la même pièce, à quatre-vingt, avec une télé allumée en permanence ! Tu imagines le bruit ! En prison, au moins, tu as ta cellule ! Là, ils n’ont presque pas d’affaires personnelles. Ils sont tous dans le même dortoir. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. La nuit, Steve est séparé de sa mère ».
Il a continué dans la voiture :
— « Les enfants ne peuvent recevoir aucune visite de l’extérieur. Ils passent parfois six mois dans ces Centres, sans recevoir aucune scolarité ! C’est indigne d’un pays civilisé. »
On était déjà du côté de Louvain quand mon GSM a sonné. C’était Princess. Elle m’appelait avec une de nos fameuses cartes de téléphone. Elle n’arrivait presque pas à parler.
— « Je sais, c’est idiot », sanglotait-elle. « On vient de se quitter ! Mais je ne peux téléphoner de la cabine qu’une demi-heure par jour, à 16 heures, et j’avais peur de ne plus pouvoir te parler ».
Puis elle s’est mise à pleurer. À pleurer ! J’ai essayé de dire quelque chose, mais je me suis mise à sangloter aussi. On n’entendait plus que ça : le hoquet de nos larmes. Trois minutes de silence lacrymal. Et l’exaspérant petit bruit électronique du décompte de son crédit téléphonique. Puis la ligne a brusquement été coupée. Oui, j’ai revu Princess. Je l’ai revue. Et je l’ai aussitôt reperdue.

(1) « Boulets » est le nom liégeois des boulettes (de la viande de porc et de bœuf hachée et rôtie). Au « Café Lequet », ils sont servis avec des frites « maison » et une salade mayonnaise. La « sauce lapin » mélange le jus de cuisson, du beurre, des oignons et du sirop de Liège. Miam !

11. Mardi 29 novembre. Le jour de gloire de Jeepé

Ce matin, Jeepé se sentait une âme de kamikaze.
Mousse, Anna et Carole avaient prétexté des maladies imaginaires pour s’absenter de l’école. Une grippe, une pharyngite et une indigestion. Quelle hécatombe ! Ils avaient besoin de toutes leurs forces à l’extérieur pour préparer la manif.
Jeepé, lui, restait dans le ventre de la bête. Et tout seul, en plus ! C’était lui qui allait prendre le plus de risque.
Dans son sac à dos, il avait 500 tracts et quatre chaînes de moto. S’il se faisait pincer avec ça, c’était le renvoi immédiat.
Pour que la grève « prenne » (comme on disait d’une mayonnaise qu’elle pouvait « prendre »), il fallait que tous les élèves soient informés… mais que la direction l’ignore. C’est pourquoi, ils avaient rédigé avec Mamée un petit texte explicatif. Et, espéraient-ils, mobilisateur. Le tract serait aussi distribué pendant la manifestation. Leur appel se terminait par ce double slogan :
« LIBERTE POUR CYNTHIA, STEVE ET PRINCESS !
IL FAUT FERMER LES CENTRES FERMES ! ».
Le Django Band avait beaucoup discuté de ce second point. Et ils étaient tombés d’accord. Bien sûr, il fallait sauver Princess. Mais il fallait aussi aider tous ceux qui se trouvaient dans la même situation qu’elle…
Puis Jeepé avait choisi un élève de confiance dans chaque classe. Ça, c’était facile (le Django Band avait ses « fans » dans toute l’école et le sort de Princess les avait bouleversés). Il avait donné rendez-vous à ses contacts devant les toilettes, à la récré de dix heures vingt. À chacun, il remettrait discrètement un paquet de vingt-cinq tracts. Leur mission ? Diffuser les tracts dans leur classe avant midi !
Après, cela deviendrait beaucoup plus sportif. Car à 13 h 45, Jeepé devrait cadenasser, de l’intérieur, la grille et la grande porte d’entrée de l’école. Il s’était entraîné comme un fou avec les barreaux de son lit, pendant que Mousse le chronométrait. Ils étaient devenus les champions du monde de verrouillage de lit. Quatre cadenas en vint-trois secondes ! Le problème, c’est qu’il y avait en permanence un surveillant devant la porte. Il faudrait donc ruser.
À 13 h 40, Brigitte, une élève de la classe qui n’avait pas froid aux yeux, devait stimuler une douleur abdominale. Elle demandrait au surveillant d’être conduite immédiatement à l’infirmerie. Cela dégagerait le terrain pendant une ou deux minutes. En principe, cela lui donnerait le temps pour agir. Après, ce serait un peu plus rock and roll. Car une fois la porte bloquée, l’alerte serait immédiatement donnée. Jeepé devrait encore ressortir de l’école par la porte du concierge, en croisant le surveillant et en passant devant le bureau du préfet. Ce qui s’appelle : se jeter dans la gueule du loup. Rien de grave, au fond, mais il faudrait un peu de chance et du sang froid.
En plus, pour ouvrir le baptême du feu, Jeepé commençait la journée avec Delith ! Hier, tous les élèves avaient tous remis au prof leur dissertation / punition « Toute la misère du monde ». Malgré les circonstances, Jeepé avait bossé dessus, tout le week-end, comme un malade. Il avait rédigé sa disserte tout seul. Mais il avait demandé à Mamée de corriger l’orthographe. Il voulait faire honneur à ses idées. Faire honneur à Princessé
Ce matin, il s’attendait pourtant à un carnage. Depuis leur altercation de jeudi passé, Delith ne lui avait plus jeté un regard.Il ne s’était pas trompé : le prof de français avait coté les travaux à la mitraillette.
— « Le sujet ne semble guère vous avoir inspiré, jeunes gens. Il est visiblement plus facile de bavarder que de penser ».
Selon son habitude, il rendit les feuilles, corrigées, en suivant l’ordre alphabétique inversé. Une coquetterie de dandy. « Wajman : 8/20 … Vreeven : 10/20… Vanderstappen : 4/20… » Ouch ! Le salaud. Il y avait vraiment été fort. Quand il arriva au nom de Jeepé, Delith sauta une feuille et continua tranquillement son tir aux pipes, comme si de rien n’était. « Mohamed : 10/20… Moorkens : 7/20… ». Jeepé se mit à transpirer. Avec ses tracts dans son cartable, il avait le sentiment de transporter une bombe. Est-ce que quelqu’un l’avait dénoncé ? « …Abdallah : 6/20 ».
Il ne lui restait plus que la feuille de Jeepé entre les mains.
— « Ah ! Monsieur Jean-Pierre… ».
Il sembla chercher ses mots.
— « Venez par ici ! ».
Jeepé avait le sentiment que ses muscles s’étaient soudain transformés en fromage blanc. Ses jambes voulurent pourtant bien le porter jusqu’à l’estrade.
— « Lisez votre dissertation devant la classe ! ».
— « Le salaud ! » pensa Jeepé. « Non seulement, il veut m’exécuter, mais il veut le faire publiquement ! ».
Jeepé n’avait plus beaucoup de salive en bouche.
— « Allez-y, lisez ! » insista Delith.
Et d’une voix blanche, comme on saute dans le vide, Jeepé se lança dans sa lecture.

« On ne peut accueillir toute la misère du monde ». Dans le dictionnaire des idées reçues, cette maxime figurerait sûrement au “best off” des lieux communs. À la première écoute, elle sonne à nos oreilles comme une évidence. Ecoutez-la mieux : ce sophisme dévoilera son imposture.
Car qui pourrait bien accueillir la misère du monde, si ce n’est le monde lui-même ? La Belgique ne fait-elle déjà plus partie du monde ? Ou faudrait-il expédier la misère terrienne sur la Lune ?
Si cette pirouette amuse l’esprit, elle ne convaincra pas nécessairement le lecteur. Examinons de plus près ces quelques mots qui, mis bout à bout, semblent engendrer tellement d’ambiguïtés.

« Monde », en fin de phrase, semble bien à sa place. D’emblée, le mot globalise. Il signale que nous vivons sur la même planète. Il rappelle notre commune humanité. Il dit que le hasard seul nous a fait naître au coeur d’une forêt tropicale, au milieu d’un désert ou au bord d’un champ de betteraves. Quels droits particuliers cet accident géographique pourrait-il légitimement nous donner ? Pourquoi d’autres, victimes ailleurs d’une malédiction locale, seraient-ils condamnés à la subir sans pouvoir la fuir ? Une célèbre Déclaration (1) n’affirme-t-elle pas, ingénument, dans son article premier, que « les hommes naissent libres et égaux en droit » ? Quel serait le contenu d’une « liberté » qui nous obligerait à souffrir et à mourir là où le sort seul nous précipita ? Et que signifierait le mot « égalité », s’il figeait les uns dans une perpétuelle misère et les autres dans une redondante opulence ?
Or l’incroyable développement des techniques de communication et de transport a aujourd’hui fait, du plus lointain des hommes, notre plus proche voisin. Que nous le voulions ou non, il nous faudra apprendre à vivre avec lui.

En disant cela, je ne nie pas pour autant la réalité historique des civilisations et des Etats. Je dis que, dans le respect des premières, il nous faut démocratiquement construire les seconds avec les hommes et les femmes qui y vivent. Tous les hommes, toutes les femmes.
Nous ne bâtirons pas la démocratie en Europe comme une forteresse assiégée, sur une île déserte, en rejetant à la mer les damnés de la Terre qui veulent y vivre et y travailler avec nous.
En ce sens, « accueillir » est sans doute dans notre phrase le mot le plus obscène, le plus hypocrite, le plus hors de propos. Quel sens de l’accueil, vraiment !
Priver de liberté des hommes, des femmes et des enfants dont le seul crime est d’être nés ailleurs !
Construire spécialement pour eux des « centres fermés », c’est-à-dire des camps de prisonniers !
Les couper totalement de la population belge — pour leur reprocher ensuite de n’avoir « pas su s’intégrer » !
Fixer des quotas d’expulsion, et prétendre renvoyer 15.000 personnes par an scotchées au siège d’un charter !
Bonjour, l’accueil !

Le mot « misère », lui, semble aller de soi.
Il n’en est pas moins ambigu. Car si c’est bien la misère (guerre civile, dictature, famine ou « simple » pauvreté) qui pousse les gens à quitter leur pays, ce n’est pas « la misère » qui débarque à Zaventem ou à la Gare du Midi. C’est un homme ou une femme, avec son énergie, sa jeunesse, ses projets. Avec ses économies parfois, sa force de travail souvent, son envie de vivre toujours. Avec sa culture et une partie de la mémoire du monde — ses parfums, ses rythmes, ses couleurs.
C’est grâce à eux tous qu’il y a chez nous des dizaines de restos, de snacks et de commerces espagnols, grecs, italiens, marocains, chiliens, indiens, pakistanais, polonais, turcs,… Grâce à eux que les musiciens qui nous font danser sont souvent blacks, italos, latinos, beurs, californiens… Grâce à eux que les maisons sont construites, que les ménages sont faits, que les enfants sont gardés… Grâce à eux que mes ami(e)s sont parfois catalans, tunisiens, suisses, congolais, américains, québécois, juifs polonais… C’est toute cette richesse-là, aussi, que nous pouvons accueillir. Celle qui nous fait voyager sur place.
Celle qui fait de nous les vecteurs d’une culture universelle qui pourra indéfiniment croire en chacun de nous sans jamais en priver personne.
Qui ne nous parle ici que de « misère » ?

Nous en avons presque fini, mais il y a un mot dont nous n’avons pas encore parlé. Ce mot, ce petit mot, c’est « toute ».
Et c’est pourtant la clef de l’imposture. Car qui pourrait porter sur ses épaules toute la misère, toute la richesse ou même toutes les frites du monde ?
Avouez que ça vous fatigue rien que d’y penser !
Alors qu’une partie de la misère du monde — surtout si c’est aussi une partie de sa richesse — cela devient tout de suite plus facile à accepter, non ? Les candidats réfugiés sont aujourd’hui entre 10000 et 20000 par an en Belgique. Soit, proportionnellement, entre 0,1% et 0,2 % de la population belge.
Imaginez une grande salle où vivraient et travailleraient un millier de personnes. Tous les ans, une ou deux personnes supplémentaires pousseraient la porte et se mêleraient aux mille autres.
La vie de la cité s’en trouverait-elle bouleversée ?
Les gens seraient-ils plus riches, plus heureux, plus libres, plus travailleurs — que sais-je ! — s’ils laissaient enfermer ces nouveaux venus dans un camp de prisonniers ?
Ou bien, est-ce une partie d’eux-mêmes, une partie de leur propre humanité, qu’ils auraient ainsi jetée en prison ?
Je laisserai le mot de la fin à Michel Rocard, l’ancien Premier ministre socialiste français, à qui l’on attribue généralement la citation que nous venons de commenter ¬— mais que l’on cite amputée de sa conclusion. Dans « Le Monde » du 24 août 1996, Michel Rocard écrivait en effet : « La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part ». En restituant la phrase dans son intégralité, on lui rend je crois aussi son sens. Le seul compatible avec le cœur et la raison.

Quand Jeepé eut terminé, il y eu un grand silence. Si on avait pris les paris, personne n’aurait pu prévoir ce qui allait se passer. Un coup de feu, un renvoi, une punition, des applaudissements ? Ce fut seulement Delith qui repris tranquillement la parole :
— « Vous voyez bien , jeunes gens, que ce sujet n’était pas impossible à traiter ? ».
Puis il regarda Jeepé droit dans les yeux :
— « Je ne suis pas d’accord avec tous vos arguments, Jean-Pierre mais vous avez exprimé les vôtres avec justesse et conviction. Et on voit que vous avez travaillé. Bravo. Je vous ai mis 17/20 ».
Décidément, Jeepé ne comprendrait jamais rien aux profs.

(1) Il s’agit bien sûr de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme adoptée par l’ONU en 1948. Article premier : “Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.*

12. Mardi 13 h 35, à la salle des profs.

La « salle des profs » avait généralement la quiétude laborieuse des salles d’étude à la veille des examens. On y parlait à voix basse, comme dans les églises et les bibliothèques publiques. Avec une patience de moines copistes, les profs y corrigeaient religieusement les épreuves, au Bic rouge, devant une tasse de café souvent renouvelée et pourtant toujours tiède. Du « Max Havelaar / Commerce Equitable », bien sûr.
A tour de rôle, selon un rituel immuable, ils se levaient pour solliciter la machine à café, déposaient une tasse fumante au chevet de leurs copies, puis la laissaient refroidir sans y toucher.
Une offrande secrète aux Dieux de l’orthographe ? Pas très efficace, dans ce cas !

A chaque sonnerie de fin de cours, le brouhaha empressé des élèves débordait du couloir et envahissait brusquement la pièce. Quelques manteaux passaient en coup de vent, jetaient un coup d’œil à l’horaire mural ou à leur casier, échangeaient deux bises et trois nouvelles.
Puis, comme une boule de verre secouée par un enfant farceur, la « salle des profs » retrouvait sa tranquillité ouateuse d’Atomium sous la neige.
Rien de tout cela aujourd’hui. A l’Athénée, l’arrestation de Princess avait fait l’effet d’une bombe à fragmentation. Chacun en avait reçu un éclat dans le corps ou le cœur. Les élèves, mais aussi les professeurs.
Aussi, le Préfet avait-il aujourd’hui convoqué d’urgence une réunion d’information pendant « l’heure du midi ».
Dans la salle des profs, l’air avait soudain pris la densité électrique des salles de meeting. C’était la guerre : chacun était sommé de choisir son camp.
Sonia, la prof d’Histoire Géo, avait, il est vrai, placé la barre très haut.
Echevelée et frémissante, dans une robe en laine noire qui moulait sa cinquantaine épanouie, elle s’était levée de sa chaise d’indignation :
— « Ces gosses arrêtés dans les écoles et enfermés dans des camps, avant d’être renvoyés en enfer, vous savez à quoi cela me fait penser ? Aux lois de Vichy et à la déportation ! ».
Marc, le prof de Gym, sembla l’approuver d’une subtile allégorie aquatique :
— « Quand quelqu’un est en train de se noyer, je ne lis pas les panneaux pour savoir si les baignades sont autorisées. Je me jette à l’eau pour lui sauver la vie ! ».
Chacun apprécia mentalement son geste et son courage, mais Melle Blizard, la secrétaire administrative, cru bon de préciser :
— « Il ne s’agit pas de se baigner ». Ce qui, comme à son habitude, n’était pas faux, mais ne voulait rien dire.
Parmi les profs, tout le monde savait que Sonia, d’ascendance juive, avait laissé les deux tiers de sa famille dans les camps d’extermination nazis. L’ombre de ses grands-parents, de son père et de trois arrière-cousines plana donc un instant dans la salle. L’émotion du passé nourrissant l’indignation présente, sa position semblait moralement imprenable.
Mais monsieur Delith, le prof de Français du second cycle, qui était régulièrement candidat sur les listes communales du MR, ne se laissa pas démonter :
— « Excusez-moi, Sonia, mais c’est un amalgame typiquement stalinien ! ».
Ce qui ne l’empêcha pas d’en commettre un autre dans la foulée :
— « C’est toujours la même chose, avec vous : dès qu’on n’a pas votre opinion, on est un nazi ! Que je sache, la Belgique n’est pas une dictature fasciste, mais une démocratie parlementaire. Si les lois sur le droit d’asile vous déplaisent, trouvez une majorité politique pour les modifier. C’est cela, la démocratie ! ».
— « Et le Vlaams Belang ! » cria vaguement quelqu’un par la porte du couloir, où les trois derniers fumeurs du corps professoral, devant une fenêtre ouverte, avaient improvisé un bar fumoir clandestin.
La remarque, de toute façon trop elliptique pour peser sur le débat, fut masquée par une exclamation indignée :
— « Je n’ai jamais été stalinienne ! » protesta Sonia. Et de fait, pour avoir fréquenté les Jeunes Gardes Socialistes entre 1974 et 1976, elle s’identifiait à Trotski plutôt qu’au piolet de son assassin.
Monsieur Bernard, le nouveau Préfet, tenta de botter en touche :
— « En tant qu’individu, Sonia, je respecte et partage votre émotion, et je ferai personnellement tout ce qui est en mon pouvoir pour aider cette élève ! ».
— « C’est-à-dire : rien » traduisit aussitôt Marc à l’oreille de sa voisine.
— « …Mais en tant qu’institution scolaire, nous n’avons pas à prendre position sur une affaire qui concerne avant tout la Justice ! ».
Monsieur Delith s’engouffra aussitôt dans la brèche :
— « J’ajouterai que cette famille ne sera pas renvoyée à Buchenwald, dans je ne sais quel camp de la mort, mais chez elle, dans un de ces pays affreux où nous allons passer nos vacances ! ».
Personne ne songea à lui répliquer que l’Afrique Centrale, où les guerres civiles faisaient chaque année quelques dizaines de milliers de morts, n’était pas particulièrement un lieu de villégiature. Mademoiselle Agnès, le prof de morale, s’était à son tour lancée dans le débat.
Depuis quelques minutes, cette blonde mousseuse, dont la lenteur d’élocution exaspérait les élèves et les collègues, était visiblement troublée. Déchirée entre ses « bons sentiments » et ce qu’elle tenait pour « un raisonnement logique », elle cherchait à sortir du piège qu’elle avait elle même creusé sous ses pas :
— « Toute l’année, je m’esquinte à expliquer aux élèves le bien fondé de la démocratie. La nécessité d’avoir des règles communes. Et l’obligation de les respecter. Comment pourrais-je les appeler à désobéir à cette même Loi ? ».
— « Et comment feras-tu respecter la Loi si elle incarne l’injustice ? » s’énerva Sonia. «Il ne s’agit d’ailleurs pas de la Loi, mais de son interprétation administrative. En plus, au-dessus de toutes les lois nationales, il y a la Charte Universelle des Droits de l’Homme et de l’Enfant. Que la Belgique a signée. Et qui garantit, par exemple, la libre circulation des personnes, le droit à l’éducation et le droit à un procès équitable. Quel crime ont donc commis Princess et son petit frère, pour être, ainsi, arrachés à leurs amis et à leurs professeurs pour être jetés en prison ? ».
Monsieur Delith lui-même sembla méditer la question. Et Marc, qui était aussi délégué CSC, en profita pour enfoncer le clou :
— « Contrairement à ce que vient de déclarer monsieur le Préfet, j’estime que la responsabilité de notre école est institutionnellement engagée. Comment mener à bien un projet pédagogique si l’Etat lui-même vient kidnapper nos élèves à l’entrée des salles de cours ? ».
Il y eut un frémissement dans la salle. Cet appel à la conscience professionnelle des profs avait secoué les indécis, et pendant une interminable seconde, l’assemblée sembla très majoritairement basculer du côté des « insurgés ». L’école allait-elle « officiellement » protester contre l’expulsion de Princess ? Il s’en fallut d’un cheveu, d’un geste, d’un regard, mais un prof de latin, dont j’ai heureusement oublié le nom, cru bon d’ajouter :
— « C’est Antigone ! Un conflit entre la morale et la Loi ».
— « Pas du tout ! » répliqua, aussi sec, son voisin. « Antigone, c’est un conflit entre le conformisme religieux et la liberté politique. La modernité n’est pas toujours du côté de la jeunesse ! ».
C’était bien possible. En attendant, plus personne ne savait de quoi on était en train de parler. C’est alors qu’on entendit, à l’extérieur, le son caractéristique d’une voix dans un mégaphone. Et c’est un membre de la fraction professorale Marlboro-Gauloises, aux premières loges à la fenêtre du couloir, qui vint donner l’alerte à la porte de la classe :
— « Monsieur le Préfet ! …Il y a une manifestation devant l’école » !
Il aurait tout aussi bien pu crier « Au feu ! » : tous les profs dévalaient déjà les escaliers.

13. Mardi, 13h 55. La manifestation.

Quand, bien des années plus tard, Anna repenserait à cette manifestation, c’est le mot « kaléidoscope » qui lui viendrait à l’esprit. Une macédoine d’images, de sons et d’émotions. Comme sur la vidéo que Carole a tournée ce jour-là-là.
Trois quarts d’heures où ils avaient vécu à 200 à l’heure.
Comme ils y croyaient tous !
Anna se repasse souvent la bande. Dès que Jeepé avait réussi à cadenasser la porte, la camionnette avec les instruments et la sono s’était garée en double file devant l’école. En dix minutes, il y avait plus de deux cent cinquante personnes autour d’eux !
On voit Mousse sur le toit du véhicule avec un mégaphone en train d’haranguer les élèves et les parents. Très à l’aise, comme s’il avait toujours fait ça. Puis les drapeaux rouges et verts des travailleurs de l’hôpital. Sept ou huit « minimes » du Club de foot qui posent pour la caméra en rigolant, agenouillés devant Saïd, avec leur maillot de L’Union et leur pancarte jaune et bleue : « Libérez Steve ! ».
Le visage de Gilbert Mortier. Sympa : il était venu avec une équipe télé de la RTBF. Et trois groupes musicaux « concurrents » qui venaient soutenir le Django Band !
Puis on voit Mamée, Karel et trois élèves distribuer les tracts. Anna qui répond à une journaliste. Maître Olivier, qui dépasse toute la foule d’une tête, et a l’air de se demander ce qu’il fait là-haut.
Les caméras de Télé Bruxelles et de RTL-TVI.
Jeepé qui vient chercher sa contrebasse dans la camionnette, et qui lève les bras, acclamé par quelques manifestants. Mamée encore, qui discute avec deux flics. On n’entend pas les paroles, mais on devine qu’elle leur fait la leçon.
Et bien sûr, Anna, Mousse et Jeepé qui jouent devant la porte fermée, avec tout le premier rang qui frappe dans les mains. Derrière le Django Band, deux grands calicots qu’on allait voir, le soir même, dans trois journaux télévisés différents : « Libérez Cynthia, Princess et Steve ! » et « Rendez-nous notre chanteuse !».
En fin de bobine, on voit Papa et John qui négocient avec le directeur de l’école. Les clés des cadenas lui furent remises vers 14 h 50. Le concierge en avait déjà scié deux avec une scie à métaux.
À quinze heures, la porte était rouverte et la manif terminée.
En fin d’après-midi, deux amis de Papa (un député ECOLO et un sénateur PS) avaient directement pris contact avec le cabinet du Ministre de l’Intérieur. Par l’intermédiaire de Karel et de l’Union St Gilloise, un député régional MR avait activement soutenu leur démarche.
À 20 heures 30, Papa recevait un coup de fil du sénateur ECOLO. Le sénateur avait l’air très confiant sur la suite du dossier.
Papa est venu annoncer la bonne nouvelle au Django Band avec un grand sourire :
— « Ça a l’air de pouvoir s’arranger ! ».
Ils se trompaient malheureusement tous.

14. En guise d’épilogue

48 heures plus tard, à 16 h 30, Cynthia, Princess et Steve étaient « rapatriés » au Nigéria par le vol British Airways pour Lagos. Jeepé et Anna n’ont pas pu les revoir à l’aéroport. On est sans nouvelles d’eux depuis.

Le concours « A star is born » a été gagné par « Les Gazelles », un groupe vocal féminin maroxellois. Très chouette, d’ailleurs. Elles ont dédié leur Prix a Princess.
Gilbert Mortier a trouvé l’émission très réussie et très émouvante.

Quinze jours plus tard, Mamée a dû être hospitalisée pour des troubles cardiaques. Elle va mieux et elle est rentrée chez elle. Mais elle doit se reposer et éviter les émotions fortes.

L’équipe des minimes de l’Union s’accroche à la huitième place du classement. Mais sans Steve, le Club n’a marqué que trois goals en six matches. Karel et Saïd s’arrachent les cheveux. Tom a marqué son premier but en championnat. Ca le console un peu.

Anna n’a plus rien écrit dans son journal intime. Elle voit souvent Carole et Marina. Elles veulent faire un documentaire sur les Centres Fermés.
Elle a envoyé trois longues lettres à Princess, mais elle n’a pas encore reçu de réponse. Elle ne sait pas si les lettres lui sont parvenues.

Mousse a composé son premier morceau de musique. Il l’a appelé « Black Queen ».

Madame Blizard s’est cassé la jambe au ski. On s’en fout, mais je me suis dit que ça vous amuserait de le savoir.

Papa rêve d’aller au Nigéria avec Anna cet été. Il fait des recherches de billets d’avion sur Internet. L’aller-retour coûte 4360,00 euros par personne.

Il manque toujours six infirmières dans l’hôpital de John. Ils n’arrivent pas à trouver du personnel.

Fly-tox a fait un peu d’eczéma. Depuis que Mamée est revenue de l’hôpital, il ne la quitte plus d’une semelle.

Tous les personnages de cette histoire ont été inventés. Mais j’ai rencontré beaucoup de vraies personnes pour vous la raconter.

Je tiens en particulier à remercier le « Comité de soutien à Anar et Hanna », une journaliste mongole et son petit garçon, qui ont été réexpédiés en Mongolie après avoir vécu quatre ans en Belgique.
Sa demande d’asile avait été refusée. Ils ont passé quatre mois dans un Centre Fermé malgré la mobilisation de tous leurs amis.

J’ai pris certaines libertés littéraires avec les faits. Les conditions de détention de Cynthia, Princess et Steve évoquent plutôt celles des Centres 127 et 127 bis que celles du Centre de Vottem. Mais dans la réalité, je crois que c’est encore pire.
Jamais, par exemple, Anna n’aurait pu rendre visite à Princess.
Le 12 octobre 2006, à Strasbourg, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la Belgique pour « traitement inhumain et dégradant » parce qu’elle avait incarcéré, pendant deux mois, une fillette de 5 ans avant de la renvoyer toute seule au Congo.

Le jour du reportage sur la manifestation, la petite brune du bus 71 (celle du premier chapitre) a reconnu Jeepé à RTL-TVI. Elle a retrouvé le site du Django Band sur Internet. Elle a écrit à Jeepé, qui lui a répondu. Hier, ils ont été boire un café ensemble. Mais bien sûr, Jeepé pense encore très fort à Princess. C’est parfois bizarre, la vie.

Voilà. Mon livre se termine ici. Mais l’histoire continue.
Peut-être écrirez-vous la suite ?

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