UNE SEMAINE CULTURELLE EN FRANCE par Claude Semal

 

« Oui, mais… Ça branle dans le manche ! », comme le proclame élégamment la chanson, « … les mauvais jours finiront ! ». Elle va être longue, cette campagne présidentielle en France. Quelle semaine ! C’est l’ensemble du corps social français qui semble soudain pris de convulsions, de tremblements ou de hoquets, à tous les étages de l’édifice, comme si chacun pressentait et préparait, dans son pré carré particulier, les prémisses de la « mère des batailles » à venir.

Sale coup pour la liberté de la presse et la liberté d’expression. Le journaliste Jean-Baptiste Rivoire, créateur du média « Off-Investigation », vient d’être condamné par le tribunal de Versailles à verser 142500 euros à son ancien employeur, Canal +, pour rupture de la « clause de confidentialité ». Une close, à la durée parfois illimitée, que l’oligarque d’extrême-droite Vincent fait désormais signer à des centaines de journalistes après avoir « racheté » leurs médias. Rivoire, pour sa part, avait brièvement témoigné de son « vécu » professionnel dans un reportage de Reporters sans Frontières. On peut lire dans le « courriel des lecteurs » son témoignage et un appel à la solidarité (1). Car pour dénoncer « l’extrême-droitisation » des médias, il est indispensable que celles et ceux qui en ont été exclu·es puissent au moins en témoigner !

Sale coup pour la liberté artistique. Après la mainmise de Bolloré sur Grasset, c’est vers le cinéma que le milliardaire réac étend aujourd’hui ses catholiques tentacules cathodiques. Le projet est toujours le même, et il est partagé par d’autres richissimes financiers : prendre le contrôle de l’ensemble de la sphère « médiatique et culturelle » pour préparer l’arrivée au pouvoir de la droite la plus extrême.
600 artistes et techniciens du cinéma, dont Raymond Depardon, Juliette Binoche et Adèle Haenel, ont ainsi signé une tribune (2) pour s’inquiéter du rachat de la chaîne ses cinémas UGC par Bolloré (à 34% en octobre 2025, en totalité d’ici 2028) alors qu’il contrôle déjà, via Vivaldi, Canal + et Studio Canal (des acteurs majeurs de la production cinématographique en France).

Maxime Saada, le « bras droit » de Bolloré à Canal +, a aussitôt répliqué en affirmant qu’il ne « travaillerait désormais plus avec les 600 signataires » ! Une « liste noire » maccartiste a ainsi été ouverte en plein Festival de Cannes, où malgré un « dress code » particulièrement bourgeois (smoking, nœud pap et haute couture), les artisans du cinéma expriment encore parfois quelques indignations sociales plus ou moins parfumées.
Cette « liste noire » a révélé quelques lâchetés attendues, les plus opportunistes cherchant d’abord à garer leurs fesses, mais elle a aussi remobilisé aussi une autre partie de la profession, 650 nouveaux signataires ralliant à leur tour la Tribune « Zapper Bolloré » en moins de 24 heures. Parmi eux, le réalisateur Robin Campillo, Palme d’Or à Cannes pour « 120 battements par minute ». Je prévois encore, sur ce front-là, quelques épisodes croquignolesques. Où l’on découvrira, comme en 1940, pourquoi tous les Français ne furent pas des résistants.

Autre signe que la lutte des classes passe aussi désormais par la terrasse du Carlton…
Le biopic consacré au grand résistant Jean Moulin, incarné à l’écran par Gilles Lellouche dans un film de la sélection officielle, a fait quelques vaguelettes lors de sa présentation à la presse.
Interrogé par un journaliste du site décolonial « Parole d’Honneur », « ne pensez-vous pas que pour honorer la vie et les actions de Jean Moulin, il faudrait aujourd’hui combattre le Rassemblement National ?», Gilles Lellouche a répondu : « Elle n’est pas un peu orientée, votre question ? Je n’ai pas de réponse à ça ». Et le réalisateur hongrois, Lazlo Nemes, de surenchérir : « Nous ne sommes pas là pour commenter la politique française !».

Ben voyons. Comment un Jean Moulin, qui participa au Front Populai re, et préféra se trancher la gorge plutôt qu’obéir aux ordres de l’occupant nazi, aurait-il pu ne pas combattre l’extrême-droite – et un parti, le « Rassemblement National », qui fut fondé par d’anciens miliciens et Waffen SS ? C’est très curieux (ou très « prudent »), cette façon de vouloir absolument « dépolitiser » la geste nationale en minimisant la résistance antifasciste – au moment où l’actualité, bien à rebours, devrait au contraire nous pousser à nous en inspirer. La fois prochaine, messieurs les cinéastes, faites plutôt un film sur la collaboration : vous vous sentirez plus proches de vos personnages.

Ce problème « d’incarnation » d’un personnage devrait également très bientôt se poser avec le biopic consacré à Gisèle Halimi, la brillante avocate de gauche féministe et décoloniale, qui sera interprété à l’écran par Charlotte Gainsbourg. Or la comédienne a par exemple signé en 2025 une tribune s’opposant à la reconnaissance de l’état palestinien (3). Et elle est mariée à un farouche partisan d’Israël, Yvan Attal, dont les récents propos sur les Palestiniens m’ont semblé particulièrement pestilentiels pendant les massacres à Gaza : « Les Palestiniens fonctionnent en miroir : ils veulent un génocide car ils nous envient la shoah » (à Radio J) (4). Comment une telle actrice, dans un tel environnement, pourrait-elle publiquement défendre les positions propalestiniennes et les combats de Gisèle Halimi ?

Depuis que la joyeuse bande d’humoristes regroupée autour de Guillaume Meurice ont fait exploser par quatre l’audience de « Radio Nova », cette rafraichissante bouffée d’oxygène, d’impertinence et de fantaisie au milieu du troupeau des médias « bolloréïsés », son équipe et son propriétaire, le millionnaire « de gauche » Matthieu Pigasse, sont de plus en plus souvent la cible de leurs multiples concurrents « réacs ». Cela se savate dans tous les coins, et l’excellent Akim Omiri est particulièrement doué pour renvoyer les balles à cette armée de zombies médiatiques.
Une autre fine lame de cette joyeuse équipe, Pierre-Emmanuel Barré, alias « sale con », vient de recevoir (« à l’unanimité ») le Prix Humour de la SACD. Qui vient de lui être aussitôt retiré pour une vanne assez réussie contre Sophia Aram, la moins drôle des « humoristes » de France Inter, connue surtout pour mettre de virtuels guillemets digitaux au mot « génocide ».
Dans sa dernière chronique, Pierre-Emmanuel avait ainsi absurdement convoqué une Kangoo jaune pour l’écraser à un feu rouge virtuel. « Quelle violence !», ont aussitôt geint les pleureuses médiatiques officielles. « Quand on met des guillemets à un véritable génocide, on mérite bien de se faire écraser par une Kangoo imaginaire », a répliqué « Sale Con », avec un incontestable à-propos.

C’est officiel. Les campagnes municipales de LFI à Marseille, Toulouse et Roubaix ont bien été impactées par les attaques numériques hybrides d’une officine israélienne relayées sur les « rézozozios » par des milliers de faux profils. Certains « agents » étaient également actifs sur le terrain. Le quotidien « Libération » y a consacré trois pages dans son édition du 20 mai 2026, à la suite d’une enquête menée conjointement avec le quotidien de gauche israélien « Haaretz ». Techniquement, l’opérateur numérique est une société (« BlackCore »), sans véritable existence concrète, mais localisée en Israël. Le commanditaire précis de cette campagne reste en outre à épingler. L’attaque la plus spectaculaire a visé Sébastien Delogu à Marseille. Des affiches collées en rue l’accusaient de viol, et renvoyaient au faux site d’une certain « Sophie ».
Rien de tout cela n’avait la moindre once de réalité – mais on peut imaginer l’impact négatif et démobilisateur que cela a pu avoir sur le début d’une campagne – quand on doit consacrer du temps et de l’énergie à combattre de telles diffamations et de tels bobards.

Chez François Piquemal à Toulouse, quatre faux sites ont relayé des informations « bidon » sur son bilan communal. Plusieurs fausses « publicités » islamophobes et mensongères ont en outre été publiées sur les sites « Vinted », « Candy Crush » et « La Dépêche du Midi » la veille de l’élection, avec notamment des images de femmes en burqa, pendant la « période de silence » où il ne pouvait pas répliquer.
Ici aussi, il y avait probablement aussi « des agents » sur le terrain, puisqu’un « chahut », avec insultes et huées devant les caméras, a été orchestré le jour de la cérémonie de commémoration des victimes de Mohammed Merah.
Pour toutes ces raisons, le candidat insoumis vient d’introduire un recours en annulation pour l’ensemble du scrutin à Toulouse.

Selon le Canard Enchaîné du 19 mai, le rapport « officiel » sur ces attaques contre LFI aurait en outre été « caviardé » et mis au placard pour ne pas permettre à la France Insoumise de « rebondir » autour de cette question. « Trois mois après les Municipales », conclut le Canard, « la justice n’a toujours pas cru bon d’intervenir contre l’étrange boîte israélienne qui a orchestré la déstabilisation ». Tiens donc.

Claude Semal, le 22 mai 2026

(1) Off Investigation
(2) https://www.liberation.fr/culture/depardon-binoche-haenel-600-professionnels-du-cinema-denoncent-lemprise-de-bollore-sur-le-septieme-art-20260511_FZW7WRBEXNDPVK5MAUTSFF6EHE/
(3) https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/charlotte-gainsbourg-ma-mere-et-la-palestine-par-jean-yves-halimi-20251002_4T4WE3RK2ZHGFKONKSORTGW43Y/
(4) https://www.instagram.com/reels/DH27DRoifQN/

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