UNE UNION QUI (RE)VIENT DE LOIN

Mais quels Tartuffes ! Que ce soit dans la presse des millionnaires ou à la télévision d’état, une flopée d’éditocrates parisiens, qui reprochait en permanence à la gauche de “ne pas être capable de se rassembler“, lui reproche aujourd’hui de l’avoir fait. Au bal des faux-culs, on se bouscule toujours autant au portillon.

 

Comme beaucoup de Belges, je me suis toujours passionné pour la vie politique française. Et je me suis toujours intéressé aux débats et aux combats qui traversaient les différents partis de gauche.
Je n’oublierai jamais cette nuit de printemps où, avec trois camarades liégeois, nous avons roulé toute la nuit, dans une vieille 4L pourrie, pour aller humer au petit matin, Place de la République à Paris, les fumerolles des feux de la victoire du 10 mai 1981.
Mitterrand et l’Union de la Gauche venaient de gagner l’élection présidentielle, et les flics débonnaires avaient laissé la joie populaire déborder dans les rues.
Militants de gauche en Belgique, cette victoire nous avait semblé être un peu la nôtre.
Nous avions voulu être présents “là où cela se passait”, et respirer en passant quelques bouffées du vent de l’Histoire.
Mais à cinq heures du matin, tous les lampions étaient déjà éteints.
A défaut de champagne, nous avons ramené de Paris quelques courbatures, la bagnole nous ayant aussi servi de chambre d’hôtel. Ainsi va la vie des joyeux combattants de l’ombre.

En France, l’ambiance est certes fort différente aujourd’hui.
C’est Emmanuel Macron qui vient de gagner l’élection présidentielle, sur une ligne très “libérale”, face à une candidate d’extrême-droite qui, au second tour, a quand même rassemblé 40% des électeurs sur un programme ouvertement xénophobe (la “préférence nationale”, ce n’est jamais que l’organisation de l’apartheid en France, même si beaucoup de gens ont sans doute voté pour elle pour d’autres raisons).
“L’alliance des gauches”, qui vient de se construire autour de la France Insoumise, n’en est pas moins historique, et à vrai dire, un peu inattendue.
Elle n’a été possible que parce que Mélenchon, du haut de ses 22%, a eu l’intelligence de “jeter à la rivière” les rancunes et les insultes de la campagne présidentielle.
Parce qu’il avait le rapport de forces nécessaire pour “imposer” cette alliance à des partenaires affaiblis et dispersés.
Et parce qu’il a rapidement eu l’intuition que, face à un Emmanuel Macron élu “par défaut” face à Marine Le Pen, l’opposition avait la possibilité de transformer le Parlement un véritable contre-pouvoir.
Pour peu évidemment qu’elle remporte dans la foulée les élections législatives, présentées illico comme le “troisième tour” de l’élection présidentielle.
D’où cette affiche de Mélenchon, qui a dû en surprendre plus d’un : “Élisez-moi premier ministre !”.
De l’aïkido politique face au fonctionnement archaïque et pyramidal de la Vème République.

Jean-Luc Mélenchon

Car dans le système électoral français à deux tours, “la force va la force”.
Il a été conçu pour amplifier la victoire des partis majoritaires, d’abord en filtrant l’accès au second tour, ensuite en faisant élire massivement leurs députés. D’où l’effet “raz de marée” qui accompagne souvent la victoire du parti présidentiel.
Ce ne sera sans doute pas le cas cette fois-ci, tant Macron semble avoir polarisé sur lui, en un seul quinquennat, quelques solides exécrations populaires.
Trois blocs politiques, de force pratiquement équivalente, ont en effet cette fois émergé des urnes : le bloc “libéral”, le bloc “d’extrême-droite”, et le “bloc populaire”.
Or avec des scores plutôt riquiqui à l’élection présidentielle, si les socialistes (30 députés), les communistes (11 députés) et les Verts (pas de députés dans cette chambre-ci) voulaient faire élire ou réélire des députés, ils avaient “objectivement” intérêt à s’allier à la France Insoumise (17 députés) pour se partager les 577 circonscriptions du pays.
C’est cet accord historique, qui vient d’être conclu entre Générations (l’ex-mouvement de Benoit Hamon), la France Insoumise, les Verts, le Parti Communiste Français et le Parti Socialiste, sous le label commun NUPES (Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale).
Et cela, autour d’un embryon de futur programme gouvernemental.
Le pari est risqué pour la direction du Parti Socialiste, qui paiera sans doute cet accord au prix d’une scission de son aile “hollandiste”, tant l’anti-mélenchonisme viscéral semble devenu l’ADN des éléphants “centristes” de ce parti.
Pour Mélenchon, c’est au contraire la victoire d’une ligne “radicale” qui, en quinze ans, a complètement inversé le rapport de forces au sein de la gauche française.
Mais c’est aussi, paradoxalement, le retour à une stratégie “d’union des gauches” que la théorie “dégagiste” de la “révolution citoyenne” avait quelque peu mise entre parenthèse.
Quelques dates clés pour mieux comprendre les méandres, les contradictions et les intuitions stratégiques de ce parcours.

Première étape : 2005, le référendum français sur la Constitution Européenne. Contrairement à une idée reçue, il ne s’agissait pas dire “oui ou non” à l’Europe.
Mais d’accepter ou de refuser un traité et une constitution qui coulaient dans le bronze l’ordre libéral comme seul horizon indépassable de la construction européenne.
Les principaux dirigeants de la droite et du parti socialiste font campagne pour le “oui”.
Les Verts sont beaucoup plus partagés.
Dans le camp du “non”, on trouve “logiquement” l’extrême-droite (sur une base “bêtement” nationaliste), mais aussi toute la gauche anti capitaliste et internationaliste, qui voit dans ce traité l’impossibilité d’encore mener des politiques nationales progressistes (PCF, LCR, José Bové…). Aux côtés de Marie-Georges Buffet (PCF) et d’Olivier Besancenot (LCR, aujourd’hui NPA), Mélenchon est de tous les meetings. Très minoritaire au sein du PS, il s’engage pourtant à fond dans la campagne pour le “non”. Divine surprise : malgré une propagande médiatique pratiquement à sens unique pour le “oui”, le “non” l’emporte à 54,5 %.

2008 : Jean-Luc Mélenchon quitte le Parti Socialiste à près le Congrès de Reims, où la motion “de gauche” (B. Hamont) n’a fait que 18%. Il estime que François Hollande a cadenassé les débats au sein de ce parti pour le transformer en “parti démocrate” centriste “à l’américaine” (2).

2008 : La même année, Jean-Luc Mélenchon crée, avec quelques centaines de militants socialistes, révolutionnaires et écologistes (Martine Billard, Corinne Morel Darleux…), le Parti de Gauche, qui se définit lui-même comme un “parti creuset”. C’est là que s’opèrera un travail théorique à mes yeux essentiel, l’articulation entre le “vieux” programme socialiste, souvent productiviste, et les impératifs écologiques d’aujourd’hui (la “règle verte” et la sauvegarde de notre écosystème : ne pas prendre à la nature plus que ce qu’elle peut nous rendre). C’est le véritable acte de naissance de l’éco-socialisme.

2009 : Aux élections européennes de 2009, le “Front de Gauche” regroupe le Parti de Gauche, le PCF, la Gauche Unie et quelques autres mouvements sur une ligne “anticapitaliste” (résultats : 6,5 % et cinq élus, dont Mélenchon).
Le “Front de Gauche” s’inspire notamment de l’expérience de “Die Lincke” en Allemagne, une scission “de gauche” du parti social-démocrate allemand.
Jean-Luc Mélenchon sera aussi le candidat commun de ce même Front de Gauche aux élections présidentielles de 2012, avec un résultat encourageant de 11%. Cela faisait longtemps que la gauche radicale n’avait pas obtenu un résultat à deux chiffres.

2010 : Mais ce conglomérat de sigles et de partis ne permet pas à Mélenchon d’initier la “révolution citoyenne” qu’il appelle de ses vœux, sur le modèle de certains pays latino-américains (Equateur, Bolivie, …). En 2010, il publie chez Flammarion “Qu’ils s’en aillent tous !”, au titre explicitement “dégagiste” et “provocateur”.
Influencé par le “populisme de gauche” (les livres de Chantal Mouffe), il en appelle à une “révolution citoyenne”, qui dépasserait les anciens clivages gauche / droite, pour mobiliser “le peuple” entier contre l’extrême minorité qui concentre et confisque aujourd’hui tous les pouvoirs.
Il approfondira cette thèse dans un autre livre, “L’Ère du Peuple”, en 2014.
Cette théorie, qui affirme aussi vouloir réhabiliter la “conflictualité” et “les affects” en politique, convoque dès lors son propre imaginaire.
Dans ses meetings, Mélenchon va peu à peu abandonner une certaine posture “gauche radicale” (drapeaux rouges et “Internationale”) pour plutôt mettre en avant une symbolique “révolution française”(drapeaux tricolores et “Marseillaise”…). En y ajoutant bien sûr ses propres symboles (le fameux “Phi” des insoumis).

2016 : Création de la “France Insoumise”. Jean-Luc Mélenchon espère ainsi initier le mouvement qui sera capable de porter et d’exprimer ce projet politique ambitieux : “la révolution citoyenne”.
Mélenchon définit étrangement son organisation comme une structure “gazeuse”, qui allie une totale liberté d’initiative horizontale (“une seule consigne : pas de consigne”), avec une verticalité assumée dans les prises de décision (même “bien entouré”, dans la théorie populiste, c’est le “chef” qui incarne la ligne. A mes yeux, ce n’est d’ailleurs pas son aspect le plus sympathique).
Mais s’il est “gazeux”, qu’est-ce qui donne alors sa cohérence au mouvement ?
Trois choses : le programme, le programme et le programme. La “bible” des cadres et des militants.
Jacques Généreux (pour le volet économique) et Charlotte Girard (pour le reste) vont alors coordonner un formidable travail d’enquête. Dans tous les secteurs de la vie sociale, ils rencontrent et enregistrent des centaines de “grands témoins”. Ce travail intellectuel collectif sera à la base du programme de “L’Avenir en Commun”.
Aujourd’hui encore, il est souvent cité, par de nombreuses associations sociales et écologiques, comme celui qui exprime le mieux leurs propres objectifs. Et pour cause.
Mélenchon avait eu quelques fortes intuitions programmatiques. Avec Généreux et Girard, ils vont lui donner un contenu sectoriel concret.
Quelques balises essentielles : la transition et la planification écologique, la 6 ème République, la “règle verte”, la sortie du nucléaire, l’éradication de la pauvreté, la pension à 60 ans, le SMIC à 1400 euros net, la fin des fermes-usines, une révolution fiscale, la lutte contre le racisme, la défense des services publics, une politique extérieure indépendante (3).

Une manifestation de la France Insoumise

2017. Seconde campagne présidentielle. Jean-Luc Mélenchon est cette fois le candidat de la France Insoumise, mais est toujours soutenu par le PCF. Formidables meetings dans tout le pays. Grands moments de mobilisation populaire. Toute la France est là, dans sa diversité, les jeunes et les vieux, les crollés et les gaulois, les prolos et les intellos. Mélenchon termine tous ses meetings par quelques lignes de poésie.
A Marseille, dos à la Méditerranée, il fait souffler le vent de l’histoire devant 50.000 personnes.
Il termine à 19,50 %, dans le quatuor de tête, à quelques centaines de milliers de voix du second tour. Un résultat inespéré pour un programme aussi “radical”.
Mais Mélenchon n’est pas un intermittent du spectacle.
Il se fout de complètement “témoigner” ou de remplir les salles. Il veut gouverner. Pour lui, cette seconde campagne présidentielle est donc un échec.

2018. En octobre, démarrage en France du mouvement des “Gilets Jaunes”.
Est-ce enfin le début de cette “révolution citoyenne” que Mélenchon a si souvent appelée de ses vœux ? Il a certainement dû le croire.
Mais c’est ici aussi que, paradoxalement, le “populisme de gauche”, tel qu’il avait été jusque là “théorisé”, a brusquement rencontré en France ses propres limites.
Pourquoi ? A cause de l’enracinement de l’extrême-droite et du Front National dans l’hexagone, bien antérieur à la naissance du Parti de Gauche et de la France Insoumise.
Cette part d’ombre de la société française. Celle qui trouve son origine dans le poujadisme, la colonisation, l’OAS et la collaboration. Cette extrême-droite “populo” que la “gauche de gouvernement” n’a jamais vraiment voulu ou su comprendre et combattre – parce qu’elle la méprise en fait profondément.
Or certains “gilets jaunes”, pas tous, mais quand même pas mal, ont préféré choisir, comme expression politique, les guignols du Rassemblement National que les “partageux” de la France Insoumise. Damned ! Ce n’est pas ce qui était prévu.
La “France Insoumise”, profondément antiraciste et anticapitaliste, est en effet “à gauche”, vraiment à gauche et nulle part ailleurs.

Aurélie Trouvé, ancienne présidente d’ATAC-France

2021. Entre une prétendue “gauche de gouvernement”, qui les isole et les insulte, et un mouvement social “spontané”, qui leur préfère parfois l’extrême-droite, les Insoumis devaient impérativement se donner de l’air, sortir de la nasse, élargir leur espace politique. D’autant qu’entretemps, le Congrès du PCF avait renversé l’ancienne direction “unitariste” (Buffet/Laurent), favorable à une alliance avec Mélenchon, pour imposer “son propre candidat”, Fabien Roussel.
Chez les Verts, c’est la ligne “libérale” qui l’a emporté avec Jadot. A PS, la ligne “hollandiste” avec Hidalgo. Et à l’extrême-droite, la candidature de Zemmour élargi un peu plus l’assiette électorale des fachos.
Comment sortir de cette impasse ? Par le haut, en mobilisant la société civile.
En quelques mois, la France Insoumise se métamorphose alors en une “Union Populaire”, qui, autour du programme “L’Avenir en Commun”, s’ouvre largement à des militants syndicaux, écologistes et altermondialistes et à des personnalités “de gauche”.
Son “parlement” de 300 membres, à parité hommes /femmes et insoumis/extérieurs, conduit et structure son action autour de la troisième candidature de Jean-Luc Mélenchon à une élection présidentielle. L’économiste Aurélie Trouvé (ATTAC-France) en assure la présidence, et le communiste Azzedine Taïbi, le maire de Stains, la vice-présidence.

2022. Le résultat est aujourd’hui connu. Mélenchon a terminé la campagne présidentielle à 22 %, 5 points au-dessus des derniers sondages, et à un point seulement de Marine Le Pen.
Jadot (les Verts) plafonne à 4,5 %, Roussel (PCF) à 2,5 % et Hidalgo (PS) à 1,7 %.
Dans la foulée, la France Insoumise a pu négocier sa “Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale”, qui présentera partout ses candidats aux législatives.
Comme disait Marc Twain, “ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait“.
Cette incontestable victoire politique des Insoumis ne solde toutefois fois pas le débat stratégique entre cette “Union de la Gauche” élargie aux socialistes, et les présupposés théoriques de la “révolution citoyenne”, qui les avaient jusqu’ici inspirés.
Elle laisse déjà aujourd’hui sur le côté les militants du NPA de Poutou, qui manqueront à l’Union Populaire, et les militants des quartiers, priés de céder leurs places dans deux cent circonscriptions à ces très récents nouveaux alliés.
Comme toujours dans ces cas là, sur le terrain, la pilule est parfois dure à avaler.

On peut toujours se consoler en se disant que, format œuf d’autruche, elle le sera d’avantage pour les éléphants du PS, qui devront en plus bouffer leur chapeau, leurs défenses d’ivoire et leurs éperons (4).
Mais face à Le Pen et à Macron, cette “union des gauches” était réclamée depuis longtemps par de nombreux électeurs “de gauche” hésitants ou indécis.
Pour les législatives du mois de juin, Mélenchon a donc fixé pour objectif “une majorité de parlementaires”. C’est le sens de la formule “Élisez-moi premier ministre”.
Comme souvent avec lui, la marche est sans doute un peu trop haute.
Mais comme toujours, elle fixe un cap, dynamise les énergies, mobilise les électeurs.
Au “pire”, l’opposition parlementaire en sortira largement renforcée.
Qu’avait-il à y perdre ? On pourra dans six semaines en tirer le bilan.
En attendant, tous ceux qui ont fait un peu de voile savent que, pour naviguer “vent debout”, il faut louvoyer pour atteindre sa destination.
Entre “union des gauche” et “révolution citoyenne”, c’est ce que les Insoumis font depuis quinze ans. Un coup vers la gauche. Un coup vers l’autre gauche. Et jusqu’à présent, malgré tous les vents contraires, le bateau avance.

Claude Semal, le 7 mai 2022

(1) https://www.liberation.fr/france/2005/01/10/la-vraie-campagne-pour-le-non-commence-maintenant_505623/
(2) Voir “Enquête de Gauche”, 2007, aux éditions Balland, qui est le premier livre que j’ai lu de J-L Mélenchon.
(3) Comme observateur “extérieur” à LFI, le départ (discret) de Charlotte Girard est pour moi un “vrai” regret.
(4) “L’ancien patron des socialistes en Vaucluse, le maire de la Tour-d’Aigues Jean-François Lovisolo, estime que (l’accord PS/France Insoumise) “manque de cohérence” et que son parti “se saborde”. Il n’exclut pas de rejoindre La République en Marche” (sur Radio France Bleue). C’est sûr que le socialisme de Jaures et de Blum sera certainement mieux représenté par Macron et Darmanin que par l’Union Populaire. Tout cela est très “cohérent” et pas du tout “suicidaire”. Des Tartuffes comme celui-là, vous allez en entendre quelques uns en France dans les jours qui viennent…

Un passionnant document : une conférence de Mélenchon que le bilan de “Union de la Gauche” qui avait porté Mitterrand au pouvoir en 1981.

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