VOULONS-NOUS ENCORE PENSER ? par Patrick Dupriez (sur FB)

Le dirigeant iranien Khamenei est mort sous les bombes israélo-américaines Et, avec lui, une partie de son entourage et d’autres dignitaires de ce régime tortionnaire, sanguinaire, obscurantiste qui vacille mais résiste..
Difficile d’échapper à ce sentiment que la langue allemande appelle le « schadenfreude », la satisfaction qu’on peut ressentir face au malheur ou à l’échec d’autrui.
Un partie de la population iranienne célèbre la mort de ses tyrans, danse son espoir de liberté et de fin du totalitarisme religieux d’un système fondé sur la répression et la violence depuis plus de quatre décennies.
Et nous pouvons ressentir cette joie, la partager, la faire résonner solidairement avec d’autres bonheurs de l’histoire, quand nous jubilons des émotions bouillonnantes de la libération et de l’espoir, même traversées d’ambiguïtés.
Les bombes tombes, appellent d’autres bombes, tuent des innocents – nombreux – embrasent un pays, une région, obscurcissent le monde dans un fatras de menaces, au milieu des décombres du droit international.
Dans ce paysage de chaos, où seul le rapport de force brutal semble faire horizon politique, face à cet incendie de colères internationales, la peur peut nous envahir.

Il n’est pas possible d’ignorer ou de nier les émotions qui nous traversent. Mais elles peuvent nous piéger dans un tunnel dangereux qui empêche de penser, où la célébration des morts identifiés comme ennemis dispense de toute analyse critique.
Certains cherchent même à nous enfermer dans ce tunnel, au risque d’en (GL) boucher la sortie, à nous imposer ce cadre binaire : se réjouir ou être accusé de complicité ; simplifier à l’extrême ou devenir un ennemi.
Affirmer l’évidente illégalité de l’intervention américano-israélienne en Iran, n’est pas soutenir le régime des mollahs ; s’indigner des crimes de guerre commis par Israël à Gaza et en Cisjordanie ne signifie pas la moindre sympathie pour le Hamas ; condamner l’impérialisme criminel de Vladimir Poutine ne justifie nullement celui de Trump ou d’autres logiques de puissance unilatérales. Le débat démocratique exige cette distinction permanente entre analyse et allégeance.
Réduire toute discussion à un choix de camp revient à exporter la logique de guerre dans le champ de la pensée elle-même. Or une société qui cesse de penser, qui se contente de formules orwelliennes opposant un « bien » abstrait à un « mal » absolu, abdique sa responsabilité intellectuelle et politique, renonce à se choisir un futur démocratiquement.

L’histoire récente – Irak, Lybie, Afghanistan… – a montré et remontré pourtant combien des interventions militaires menées sans mandat clair, sans plan de transition crédible et sans vision de reconstruction peuvent déboucher sur des conséquences dramatiques pour les pays attaqués comme pour le monde… Il serait très exceptionnel que des bombardements génèrent un changement de système et l’émergence d’une démocratie portée par le peuple concerné…
Dire la vérité, respecter les instances de décisions démocratiques, disposer d’un mandat international, d’une stratégie de sortie et d’un projet politique pour l’après-conflit n’est pas seulement une exigence juridique, c’est une nécessité morale et stratégique.
On peut à la fois se laisser toucher par l’espoir d’un futur meilleur pour le peuple d’Iran (et les autres victimes du terrorisme soutenu par les Gardiens de la révolution) et s’inquiéter de ce que la logique militaire unilatérale et illégale dit du monde et fait au monde. On le doit, même.

En se contentant de célébrer la mort d’un tyran par une intervention militaire extérieure et assimilant toute remise en cause de celle-ci à un camp ennemi, on refuse de réfléchir aux conséquences mais on expulse aussi du débat public les solutions alternatives. On referme le tunnel de la pensée. Ceux qui tentent de nous imposer ce cadre sont des irresponsables !
La communauté internationale dispose d’une gamme d’outils préalables à la force militaire : négociations diplomatiques, sanctions ciblées, confiscations d’actifs, poursuites judiciaires internationales, inscription d’organisations comme terroristes, soutien aux sociétés civiles, renforcement des mécanismes d’enquête et de justice… Les Gardiens de la révolution iranienne n’ont été inscrits sur la liste européenne des organisations terroristes qu’en janvier 2026, preuve que les instruments juridiques existent mais qu’ils sont souvent tardivement ou frileusement mobilisés.

Le droit international n’est pas, comme certains le prétendent, une protection des régimes totalitaires. Il constitue au contraire leur antidote, à condition d’être appliqué de manière cohérente et constante. Mais ce cadre juridique est inopérant lorsque les grandes puissances le contestent, l’instrumentalisent ou… l’anéantissent. Trump affirmait même, ce 27 février, que, s’ils se rendaient, les dirigeant iraniens échapperaient à la justice…
Lorsque des gouvernements – États-Unis, Israël en tête – affaiblissent les institutions multilatérales ou méprisent les décisions des juridictions internationales, ils alimentent un cercle vicieux qui nous menace tous. Plus le droit est discrédité, plus la loi du plus fort s’impose. Plus les doubles standards sont visibles, plus la confiance dans la justice internationale s’effondre.

Ce cercle vicieux crée un monde où seule vaut la brutalité, un monde où chacun sait qu’il ne faut plus compter sur la justice et l’équité puisque le cynisme est règle et que tout est permis, un monde où il ne faudrait plus réfléchir à un futur commun mais seulement choisir son camp. C’est précisément cette dérive qu’il faut éviter en éconduisant – absolument ! – ceux qui veulent nous empêcher de penser et de défendre simultanément les deux exigences : l’espoir d’un futur meilleur pour le peuple iranien et pour toutes les victimes des systèmes de répression, et la critique des logiques militaires unilatérales qui prétendent résoudre des problèmes politiques par la guerre.

« Si le seul outil à votre disposition est un marteau, vous tendez à voir tout problème comme un clou. », écrivait Abraham Maslow. Mais le monde n’est pas un clou… Il est complexe, traversé de contradictions, d’intérêts divergents et d’aspirations légitimes.
Il est possible de ressentir la joie face à la chute d’un tyran tout en interrogeant les conditions et les conséquences de sa disparition. Notre responsabilité collective est donc de refuser le tunnel intellectuel qui transforme chaque événement en justification automatique de la force, de refuser aussi bien le cynisme qui banalise la violence que l’angélisme qui ignore les rapports de puissance.
L’avenir du Moyen-Orient – et au-delà – dépendra moins de la satisfaction immédiate d’une chute que de la capacité des acteurs internationaux à construire des transitions politiques stables, encadrées par le droit et soutenues par une stratégie de reconstruction.
Y croire a aujourd’hui un parfum de naïveté utopique : pourtant, il n’y a pas d’autre horizon planétaire désirable que celui que permettra une détermination constante à défendre le dialogue multilatéral, les droits humains universels et l’approfondissement des règles et moyens du droit international, de façon juste et cohérente.
L’espoir est chevillé à mes pensées et je ne sais pas ce que la séquence actuelle va apporter au peuple iranien et aux autres du Moyen Orient. Mais prenons garde à l’obscurité du tunnel du renoncement à la réflexion. Voulons-nous, pouvons-nous, encore penser ?

Patrick Dupriez (sur FB)

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