17 septembre 2026
C’EST (VRAIMENT) VOUS QUI LE DITES par toi, vous, eux et elles
UN LIVRE, UNE PIZZA par Mousse Ouriaghli
Je ne pensais pas qu’une pizza pouvait m’emmener aussi loin.
C’était chez Alessandro, rue de la Victoire.
Alessandro, c’est un Sicilien au caractère bien accroché.
Une certaine carapace, une force qui se voit tout de suite.
Mais derrière, il y a une vraie générosité, une tendresse qu’on découvre peu à peu.
Et puis il fait de bonnes pizzas.
Ce jour-là, j’étais avec un musicien.
Je ne vais pas vous dire son nom, mais c’est un très bon musicien.
Entre deux bouchées, il commence à me parler d’un livre qu’il avait lu :
« Un cours en miracles ».
Je ne connaissais pas.
Je pensais que ça allait être une histoire de miracles, de religion, de grandes révélations.
Pas vraiment.
Il me parle surtout de notre manière de regarder les choses.
Tu sais, me dit-il, quand quelqu’un ne répond pas à un message, le seul fait certain, c’est qu’il n’a pas répondu.
J’ai souri.
Parce qu’après, on commence.
Il m’en veut.
Il ne veut plus de moi.
Je ne compte pas.
Et parfois, on arrive même jusqu’à :
Encore quelqu’un qui m’abandonne.
Alors qu’au départ, il y avait simplement…
Un message sans réponse.
Le miracle, m’explique-t-il, ce n’est pas forcément que quelque chose change autour de toi. C’est parfois que tu changes la manière dont tu regardes ce qui t’arrive.
J’ai trouvé ça assez juste.
Et surtout, il y avait cette petite phrase :
Je ne sais pas.
Je ne sais pas pourquoi cette personne ne répond pas.
Je ne sais pas ce qu’elle pense.
Je ne sais pas ce que cette porte fermée signifie.
Et finalement, ne pas savoir est peut-être parfois plus léger que de fabriquer une réponse qui nous fait du mal.
Il me parle aussi du pardon.
Pas comme une façon de dire que tout était bien.
Plutôt comme une manière de ne plus attendre que quelqu’un vienne réparer quelque chose en nous.
J’ai pensé à toutes ces blessures qu’on peut transporter pendant des années.
On peut avoir été blessé sans être obligé de rester quelqu’un de blessé.
Ça ne change pas le passé.
Mais peut-être que ça laisse un peu de place pour la suite.
Pendant ce temps-là, Alessandro passe derrière nous, pose une pizza sur une table, plaisante avec quelqu’un, repart en cuisine.
La vie continue.
Une pizza.
Une conversation.
Un livre.
Et soudain, je regarde les choses un peu autrement.
Je ne peux pas obliger les gens à répondre.
Je ne peux pas faire revenir toutes les personnes qui sont parties.
Je ne peux pas refaire les années passées.
Mais je peux encore marcher, chanter, aimer, écrire, rencontrer.
Je peux encore changer de regard.
Peut-être que le miracle est là.
Pas dans une vie qui devient enfin parfaite.
Mais dans cette capacité à continuer d’accueillir ce qui vient.
Même une conversation inattendue.
Même une rencontre.
Même une bonne pizza.
Et puis franchement…
Tant qu’il y a une table, quelqu’un en face et quelque chose de bon à partager, la vie mérite encore qu’on lui ouvre la porte.
RIMA HASSAN ET LA FAUTE DU MINISTRE DE L’INTÉRIEUR par Antoune Léaument (sur Youtube)
LA « LIBRE » ET LES VISITES DOMICILIAIRES par Julien Truddaïu
Stop Visites domiciliaires (la saison 3 arrive…)
Hier matin des citoyen·nes ont sonné à la porte du domicile du Vice-premier Prévot à 5:30 du matin déguisé en policier·es.
Merci à Dorian de Meeûs d’expliciter si clairement le danger du projet de loi sur les visites domiciliaires.
Dans l’édito de La Libre de ce jour, il défend le domicile comme lieu de vie privée, de famille et de protection contre l’intrusion. Une maison, écrit-il, n’est pas un cabinet ministériel, elle est partagée avec des proches et des enfants « qui n’ont pas choisi d’entrer dans le débat public ».
C’est précisément ce que défendent les juristes, policiers, magistrats, citoyennes et citoyens opposés aux visites domiciliaires.
Car donner à la police et, plus largement, aux autorités publiques le pouvoir d’entrer dans un logement pour y rechercher une personne en vue de son expulsion, ce n’est pas une anodine « visite » mais bien une intrusion dans une intimité familiale, avec tout ce qu’elle peut comporter de peur, de contrainte, d’arrestation et de séparation. Et ce sont, là aussi, des enfants et des proches qui n’ont rien demandé qui en subissent les conséquences.
Oui, le domicile d’un ministre mérite d’être protégé. Celui d’une famille sans papiers aussi.
L’action militante d’hier à 5 h 30 simulait une visite domiciliaire. Elle est restée sur le pas de la porte du vice-Premier ministre. Le projet de loi, lui, donnerait aux autorités le droit de franchir cette porte dans le logement de personnes sans papiers.
Les Engagés doivent cesser de se rendre complices de cette atteinte scandaleuse aux droits fondamentaux.
TRUMP ET KENNEDY par Bernie Sanders (sur X Twitter)
Un juge fédéral a ordonné la suppression du nom de Trump du Kennedy Center. Maintenant, notre président narcissique menace de le FERMER à moins que la Cour suprême n’annule cette décision. Désolé, M. Trump : nous ne vivons pas dans une dictature. La Cour suprême ne vous rend pas de comptes.
LA « CONNASSE » par Sophie Tlk (sur FB)
C’est l’histoire d’une femme qui se fait traiter de connasse et qui est condamnée par la justice en 72h.
L’histoire se passe sur LinkedIn. Un réseau professionnel de l’enfer où les émojis fusée et étoile filante sont utilisés 14 fois par publication et me donnent envie d’envoyer certaines personnes en orbite. Tara reçoit un message de Nicolas B. : “Nous animons le Band of Brothers membership […] il s’agit d’un écosystème businessman B to B pour vous permettre de créer des opportunités business et plus encore”. Trop de mots de la start-up nation ici qui m’inciteraient à répondre avec des émojis “vomi”.
Mais voilà, il est effectivement peu probable que Tara rejoigne un machin qui s’appelle Band of Brothers, nom qui a tous les airs d’un Boys Club. Tara a créé une association qui lutte contre la précarité menstruelle. Une lutte sociétale peu susceptible d’intéresser les “brothers”. Alors Tara lui a juste dit tout ça mais poliment. Et Nicolas B., qui ne supporte pas le “non”, l’a traitée de connasse. Alors Tara a affiché sur sa page l’insulte de cet homme qui ne supporte pas qu’une femme lui refuse quelque chose (un lundi sur la planète terre).
Et Nicolas a porté plainte contre Tara. Oui l’insulter ne suffisait pas, il fallait la mettre à terre. En moins de 72h, elle a été condamnée par la justice. 1500 euros à verser à l’homme qui l’a traitée de connasse. 72h. Jamais la justice n’est aussi rapide. Des hommes nous menacent de mort et de viol publiquement sur les réseaux sociaux : jamais la justice ne les condamne en 72h. Et une question me vient à l’esprit : qui Nicolas connaît-il de haut placé pour bénéficier d’un jugement aussi rapide ?
Nous vivons dans un pays où la justice est visiblement infestée, entre autres, par des défenseurs du patriarcat. Le ministre de la justice lui-même est une immonde raclure qui usait de sa position dominante pour abuser des femmes précaires en leur promettant un toit sur la tête en échange d’une fellation. Et je maintiens que si la justice ne nous protège pas, et donc ne respecte plus le contrat social que nous avons passé avec elle, nous devrons nous débrouiller par nous-mêmes pour nous protéger de tous les Nicolas B.
LA CASSE DE « L’ÉTAT SOCIAL » par Xavier Löwenthal VI
L’État belge démantèle son système contributif pièce par pièce : suppression des nominations statutaires, généralisation des flexijobs exonérés de cotisations, plafonnement de l’indexation des salaires et des pensions, malus pension pour qui n’a pas assez travaillé, limitation à deux ans des allocations de chômage.
Chaque mesure, prise isolément, se justifie par la soutenabilité budgétaire. Prises ensemble, elles convergent vers un seul mouvement : le retrait de l’assurance sociale au profit de l’assistance résiduelle, communalisée, sous condition.
Ce retrait ne s’accompagne d’aucune contrepartie universelle. Ce n’est pas une allocation de base qui remplace le salaire différé : c’est un vide, comblé localement, à budget dégressif, par des CPAS déjà débordés dans les villes qui en ont le plus besoin. Charleroi absorbe. Pepinster organise des séances d’information. Le ministre parle de pic de réforme ; les présidents de CPAS parlent de saturation.
Le pari implicite (l’activation vers l’emploi comblera le manque) s’effondre sous ses propres chiffres : taux d’emploi quasi stagnant, industrie et services en recul, objectif de 80 % en 2029 déconnecté d’une trajectoire à 72,9 %.
Et pendant ce temps, l’IA fait ce qu’a toujours fait la technologie livrée à un rapport de force dégradé : elle augmente la productivité et laisse le partage de la valeur à la discrétion de ceux qui la détiennent déjà. Prime salariale de 56 % pour les postes exposés qui la maîtrisent, dévalorisation pour les juniors et les tâches répétitives, aucune convention collective mise à jour. Le gain existe ; la redistribution est morte (depuis longtemps).
Un État qui cesse de taxer le travail, qui cesse de financer la retraite par le travail, qui n’a plus besoin du plein emploi pour fonctionner, et qui refuse dans le même geste d’organiser un revenu inconditionnel, qui définance les services de première ligne et tout l’associatif, qui parie sur une augmentation du taux d’emploi de plus en plus chimérique, que construit-il ? Quel est son projet, sinon une société à deux vitesses où une minorité capte la rente productive pendant qu’une majorité croissante est gérée, non intégrée, laissée pour compte ?
JEAN-LUC MÉLENCHON : INTERVENTION DE CLOTURE AU COLLOQUE SUR « LA RÉVOLUTION CITOYENNE »
RESPECTER LE CHOIX DES ÉLECTEURS par Bally Bagayoko (sur X Twitter)
Vaulx-en-Velin, Vénissieux et Saint-Fons : respecter le choix des électeurs.
Consternation, colère et soutien total à Abdelkader Lahmar, maire LFI de Vaulx-en-Velin, à Idir Boumertit, maire LFI de Vénissieux, ainsi qu’à leurs équipes municipales.
Dans ces deux grandes villes populaires de la métropole lyonnaise, les électeurs ont fait un choix clair au mois de mars. À Vaulx-en-Velin, Abdelkader Lahmar l’a emporté avec 50,49 % des voix, soit 5 369 suffrages, contre 49,51 % pour Hélène Geoffroy : 104 voix seulement séparaient les deux listes.
À Vénissieux, Idir Boumertit a obtenu 34,11 %, soit 4 020 voix, contre 33,90 % et 3 995 voix pour Michèle Picard : 25 voix d’écart.
Aujourd’hui, ces deux victoires pourraient être remises en cause. La rapporteure publique du tribunal administratif a recommandé l’annulation des deux scrutins en raison d’irrégularités concernant d’autres listes : à Vaulx-en-Velin, des bulletins de la liste centriste de Christine Bertin sont concernés ; à Vénissieux, ce sont des déclarations de domiciliation concernant la liste RN-UDR de Quentin Taïeb qui sont mises en cause.
C’est une situation profondément préoccupante. Les équipes municipales LFI n’ont pas à payer le prix d’irrégularités qu’elles n’ont pas commises. Lorsque des manquements d’autres listes peuvent, après coup, conduire à remettre en cause un résultat acquis avec 104 voix d’avance dans une ville et seulement 25 dans l’autre, nous devons nous interroger sur l’efficacité du contrôle du processus électoral et sur les responsabilités de chacun. Cette situation est d’autant plus grave qu’elle intervient dans des territoires où l’abstention et la défiance démocratique sont déjà fortes. Comment demander aux citoyens de croire dans le vote si le résultat de leur suffrage peut être fragilisé par les irrégularités des autres ? C’est une raison supplémentaire de combattre l’abstention et de restaurer la confiance dans notre démocratie locale. Et comme si cela ne suffisait pas, une troisième commune insoumise est aujourd’hui dans le collimateur : Saint-Fons, dirigée par le maire LFI Hadi Mebarki.
L’audience concernant Saint-Fons est prévue à la fin du mois de septembre. À ce stade, nous ne connaissons donc pas encore l’avis du rapporteur public.
Mais cette nouvelle procédure appelle toute notre vigilance. Car si les trois communes insoumises de la métropole lyonnaise — Vaulx-en-Velin avec Abdelkader Lahmar, Vénissieux avec Idir Boumertit et Saint-Fons avec Hadi Mebarki — étaient successivement fragilisées par des procédures susceptibles de remettre en cause le choix des électeurs, nous serions en droit de nous interroger politiquement sur ce qui est en train de se jouer. Trois villes populaires conquises par les Insoumis. Trois élections aujourd’hui sous pression. Je ne veux pas préjuger des décisions de justice à venir. Mais je ne me fais pas d’illusion sur l’enjeu politique : il faut empêcher que ces procédures successives aboutissent à un véritable « strike » contre les trois communes insoumises de la métropole lyonnaise. Les électrices et les électeurs doivent donc se tenir prêts et disponibles. Si de nouvelles élections devaient être organisées, nous devrons être nombreux à nous mobiliser pour défendre leur choix et mettre en échec le plan politique de ceux qui voudraient profiter de cette situation pour faire reculer LFI dans ces villes populaires. Nous apportons donc notre soutien plein et entier à Abdelkader Lahmar, à Idir Boumertit, à Hadi Mebarki et à leurs équipes municipales. Leurs victoires sont celles des électeurs de Vaulx-en-Velin, de Vénissieux et de Saint-Fons.
Elles doivent être respectées. La démocratie ne peut pas être à géométrie variable. Chaque voix compte. Chaque électeur doit être respecté. Le choix des habitants doit être protégé. Soyons prêts à nous mobiliser.
LE DIESEL, LES NOCES ET MOSCOU par Rudy Demotte (sur FB)
Donald Trump, ou cette Russie qui revient toujours par la fenêtre
Je suis tombé de ma chaise en découvrant que Donald Trump venait de demander à Volodymyr Zelensky de ne plus frapper les installations russes produisant du diesel, au motif que ces attaques contribueraient à faire monter les prix et, selon ses propres mots, « feraient du mal au monde ». Il faut parfois relire une déclaration plusieurs fois, non parce qu’elle serait particulièrement complexe, mais simplement pour s’assurer qu’on en a correctement compris le sens : Trump a bien déclaré, le 13 septembre, « Ne frappez pas le diesel. Cela fait du mal au monde », avant d’ajouter que la pénurie actuelle ne venait pas du Moyen-Orient.[1]
Ça, il fallait oser le dire, venant de celui qui a imprudemment mis le feu – au propre et au figuré – dans le golfe persique, en prétendant mener une guerre de quelques jours qu’il présentait presque comme « une balade de santé ». Lui qui a installé un processus de pénurie des carburant durablement dans le paysage mondial et dopé l’inflation planétaire. Le voilà maintenant qui vient faire la leçon à un pays agressé en se défaussant hypocritement de toute responsabilité.
C’est cette dernière précision qui m’a réellement laissé interdit, parce qu’elle ramène presque immédiatement à une question que j’ai déjà eu l’occasion d’aborder, sans jamais la formuler tout à fait ainsi, dans plusieurs publications précédentes : celle de la relation si particulière que Donald Trump entretient depuis maintenant une décennie avec la Russie et, plus encore, avec Vladimir Poutine.
Je me suis souvent interrogé sur cette indulgence persistante, sur ces égards qui semblent survivre aux circonstances les plus diverses et sur cette succession de décisions ou de déclarations qui, sans constituer chacune la preuve de quoi que ce soit, paraissent avec une régularité troublante épouser les intérêts de Moscou.
Je tournais en réalité depuis longtemps autour d’une question sans avoir trouvé le mot qui me semblait suffisamment juste pour la poser. Peut-être l’ai-je aujourd’hui : la « redevance ».
Cette succession d’attentions, de complaisances, de relations économiques, de convergences et maintenant d’étranges générosités autour de sa propre famille finit par produire quelque chose qui ressemble, sinon à une dette, du moins à une forme de redevance diffuse.
Une redevance envers Moscou ?
Les différentes enquêtes américaines n’ont jamais démontré clairement que Donald Trump était l’obligé de Vladimir Poutine. Robert Mueller a établi que la Russie était intervenue dans l’élection présidentielle de 2016 de manière, selon les termes mêmes de son rapport, « vaste et systématique », et il a documenté de nombreux contacts entre des personnes liées à la campagne Trump et des interlocuteurs russes ; il n’a, en revanche, pas établi l’existence d’une conspiration criminelle entre cette campagne et le gouvernement russe.[2]
Il existe cependant un moment où l’accumulation des faits devient elle-même un élément politique : la réunion de la Trump Tower, la proposition russe de fournir des informations compromettantes sur Hillary Clinton, le projet immobilier poursuivi à Moscou pendant la campagne présidentielle, Helsinki, les déclarations complaisantes – ou admiratives- répétées sur Poutine, les hésitations concernant l’Ukraine, puis cette tendance à exercer sur Kyiv des pressions beaucoup plus ostensibles que celles qui sont adressées à Moscou.
Lorsque je regarde ces faits ensemble, je ne parviens plus à considérer leur orientation presque toujours identique comme un simple bruit de fond.
Et voilà que le diesel vient ajouter une pièce à cette collection déjà fort bien garnie.
LE POMPIER, LE DIESEL ET L’INCENDIE DU GOLFE
Il existe, soyons sérieux, une part de vérité dans le raisonnement de Donald Trump. Les frappes ukrainiennes ont endommagé les capacités russes de raffinage et contribuent effectivement à la tension sur le marché international des carburants. Reuters rappelle que la Russie était encore, en 2025, le deuxième exportateur mondial de diesel par voie maritime et que la réduction de ses capacités pèse donc nécessairement sur les cours.[3] Si je veux critiquer Trump sérieusement, je dois aussi reconnaître la parcelle de réalité sur laquelle il construit son argument ; elle existe, même si elle ressemble assez rapidement à l’arbre derrière lequel on tente de dissimuler une forêt en flammes.
Car cette réalité en rencontre une autre, légèrement plus encombrante : depuis le déclenchement de la guerre contre l’Iran, le 28 février, le golfe Persique connaît une déstabilisation majeure, plusieurs installations énergétiques ont été touchées, le passage par le détroit d’Ormuz a été profondément perturbé et les exportations de carburants provenant de la région ont chuté. Avant l’escalade de ces deux conflits, la Russie et le Golfe représentaient ensemble près de 45 % du commerce maritime mondial de diesel et, selon l’analyse publiée par Reuters le 15 septembre, leurs exportations nettes combinées étaient, en août, inférieures d’environ 1,6 million de barils par jour à leur niveau de février.[3]
À cela s’ajoute désormais la situation en mer Rouge, où la progression des Houthis au Yémen fait peser une menace supplémentaire sur Bab el-Mandeb, pendant que le trafic par Ormuz demeure profondément perturbé et qu’un oléoduc saoudien permettant précisément de contourner ce détroit a lui-même été frappé. Le Brent dépassait de nouveau les 107 dollars le 15 septembre.[4][5]
Et je devrais donc considérer que tout cela n’a guère à voir avec le prix des carburants ?
On peut évidemment le soutenir ; il faudra simplement prévenir les pétroliers, les assureurs maritimes, les raffineurs et les marchés financiers qu’ils se sont collectivement trompés de crise.
La contradiction devient d’autant plus spectaculaire que Donald Trump lui-même, lorsqu’il évoque la fin de la guerre contre l’Iran, affirme que « le prix de l’essence va tomber comme une pierre ».[6] J’avoue avoir quelque difficulté à suivre cette souplesse du raisonnement : lorsque Trump parle de l’Iran, la fin de la guerre fera s’effondrer le prix des carburants ; lorsqu’il parle de l’Ukraine, leur hausse ne vient plus du Moyen-Orient. La causalité économique semble ainsi disposer, à Washington, d’un passeport diplomatique qui lui permet de changer de nationalité selon l’interlocuteur.
Mais le moment le plus délicieux, si ce qualificatif peut être employé à propos d’une guerre, est venu de Moscou elle-même. Le Kremlin s’est naturellement félicité de la demande américaine adressée à Zelensky, tout en reconnaissant, par la voix de Dmitri Peskov, que les turbulences énergétiques mondiales provenaient principalement de l’instabilité dans le golfe Persique. Surréaliste !
Nous en sommes donc vraiment là ?
Le Kremlin remercie Donald Trump de protéger les raffineries russes tout en corrigeant son analyse des causes de la crise pétrolière mondiale. Je reconnais que, même après des années à observer la politique internationale, la situation conserve quelque chose d’assez fascinant : Vladimir Poutine n’avait probablement pas imaginé que défendre ses intérêts énergétiques pourrait un jour exiger si peu d’efforts.
QUAND LES RUSSES ARRIVENT AU MARIAGE
C’est dans ce décor qu’une autre histoire est apparue, et elle pourrait presque passer pour une anecdote mondaine si elle ne mettait en scène le fils du président des États-Unis, plusieurs centaines de milliers de dollars, une île privée et un personnage assez proche de Vladimir Poutine pour que celui-ci l’ait personnellement décoré quelques semaines auparavant. Que demander de plus ?
À ce niveau, même un scénariste prudent commencerait probablement à retirer quelques éléments, par crainte de manquer de vraisemblance.
Le 14 septembre, les journalistes Justin Elliott, Brett Murphy, Joshua Kaplan et Alex Mierjeski, de ProPublica, ont révélé qu’Umar Kremlev, président russe de l’International Boxing Association, avait financé pour plusieurs centaines de milliers de dollars une partie substantielle des festivités entourant le mariage de Donald Trump Jr. et Bettina Anderson aux Bahamas : location d’une île privée, réception, hébergement, feu d’artifice, tandis que des membres de son entourage auraient également participé à l’organisation.[7]
Le couple n’a pas véritablement contesté le cœur de l’affaire. Bettina Trump a expliqué à l’Associated Press qu’il s’agissait d’un « cadeau de mariage extraordinairement généreux de la part d’un ami » et que Kremlev avait offert deux soirées de célébration.[8]
Je veux bien entendre l’explication. Elle est même touchante : nous ne sommes donc pas en présence d’un homme appartenant aux cercles du pouvoir russe qui finance une partie des festivités du fils du président américain, mais d’un ami qui se trouve, par une de ces coïncidences dont cette histoire est décidément prodigue, appartenir aux cercles du pouvoir russe.
La défense insiste également sur le fait que Kremlev n’a pas payé la cérémonie familiale proprement dite, mais les festivités qui l’ont entourée.
Une nuance ? Certainement.
Elle a simplement la superficie d’une île privée.
UN « AMI » REMARQUABLEMENT BIEN ENTOURÉ
Le Guardian a consacré le 15 septembre un portrait à cet ami dont la générosité mérite effectivement quelques présentations.[9] Umar Kremlev a progressé dans les milieux les plus politiquement connectés de Russie, entretenu des relations avec les Night Wolves, le club de motards ultranationaliste notoirement proche du Kremlin, et avec Alexeï Rubezhny, haut responsable du service fédéral chargé de la protection des dirigeants russes. Sa Fédération russe de boxe s’est également entourée de personnalités du premier cercle du pouvoir, parmi lesquelles Igor Setchine, patron de Rosneft et compagnon de longue date de Vladimir Poutine.[9]
Kremlev a ensuite pris la tête de l’International Boxing Association, organisation qui sera finalement privée de sa reconnaissance par le Comité international olympique après des années de controverses portant notamment sur sa gouvernance et son financement. Quelques semaines avant le mariage, Vladimir Poutine lui avait personnellement remis l’Ordre de l’Amitié, ce qui ne constitue certes pas une preuve d’allégeance politique, mais permet, à mes yeux, de situer l’homme un peu plus précisément que ne le ferait la formule charmante de « cher ami ».
Plus intéressant encore, Kremlev et Donald Trump Jr. n’avaient pas attendu les noces pour se découvrir une affection commune. En septembre 2025, l’IBA avait organisé leur rencontre à Istanbul et publié un communiqué annonçant, avec une retenue qui force le respect, « un tournant pour le sport mondial », puisque Kremlev et Donald Trump Jr. venaient d’« unir leurs forces » ; l’organisation précisait même que leur rapprochement « ne resterait pas symbolique ».[10]
Huit mois plus tard, Kremlev finançait une partie substantielle des festivités du mariage de Donald Trump Jr.
Symbolique ? Plus vraiment.
Sur ce point au moins, l’IBA n’avait pas menti : la relation avait trouvé un moyen de paiement.
Rien de cela, je veux une nouvelle fois y insister, ne démontre qu’une faveur ait été demandée en retour, et aucun élément publié ne permet d’affirmer que Vladimir Poutine aurait organisé quoi que ce soit. Mais je considère qu’une démocratie raisonnablement soucieuse de ses règles éthiques ne devrait peut-être pas attendre de découvrir un contrat rédigé sur papier à en-tête du Kremlin, avec la mention « influence politique contre location d’île et feu d’artifice », avant de s’autoriser quelques interrogations.
« SI C’EST CE QUE VOUS DITES, J’ADORE »
Car cette histoire serait moins troublante si elle ne me rappelait pas irrésistiblement quelques épisodes antérieurs. En juin 2016, Donald Trump Jr. reçoit une proposition de rencontre destinée à fournir à la campagne de son père des informations compromettantes sur Hillary Clinton ; le courriel de Rob Goldstone précise que ces informations s’inscrivent dans le soutien de la Russie et de son gouvernement à Donald Trump.
La réponse de Junior est devenue célèbre : « Si c’est bien ce que vous dites, j’adore ça. »[11]
Quelques jours plus tard se tient la réunion de la Trump Tower avec l’avocate russe Natalia Veselnitskaya. Lorsque l’affaire est révélée, une première explication assure que la rencontre portait principalement sur les adoptions d’enfants russes ; puis les courriels apparaissent et, en août 2018, Donald Trump finit lui-même par reconnaître que son fils avait rencontré des Russes « pour obtenir des informations sur un adversaire ».[11]
Je me souviens de l’étonnement que cette succession d’explications avait déjà suscité à l’époque. Les adoptions avaient, semble-t-il, connu entre-temps une remarquable croissance politique.
MOSCOU, PENDANT QUE L’ON EXPLIQUAIT QU’IL N’Y AVAIT PAS MOSCOU
Il y eut aussi cette autre affaire, que le vacarme permanent de la présidence Trump a presque réussi à banaliser : pendant que Donald Trump se présentait à la présidence des États-Unis en affirmant publiquement n’avoir aucune relation d’affaires avec la Russie, son organisation poursuivait un projet de Trump Tower à Moscou. Le rapport Mueller documente que Michael Cohen continuait à travailler sur ce projet pendant la campagne et que Trump ne lui avait jamais demandé de l’abandonner.[12]
Plus embarrassant encore, Cohen expliquera aux enquêteurs qu’une sorte de « ligne officielle » s’était installée autour du candidat afin de le présenter comme n’ayant aucune relation avec la Russie. Il existait donc simultanément un projet commercial à Moscou et une communication politique destinée à expliquer qu’il n’y avait rien à voir du côté de Moscou, exercice qui possède au moins le mérite d’illustrer assez parfaitement la différence entre la géographie immobilière et la géographie électorale.
HELSINKI : CROIRE POUTINE, PUIS RECTIFIER
En juillet 2018, Donald Trump rencontre Vladimir Poutine à Helsinki alors que les services de renseignement américains ont conclu que la Russie était intervenue dans l’élection présidentielle de 2016. Poutine le nie et le président des États-Unis, debout à côté de lui, explique que son homologue russe a formulé un démenti « extrêmement fort et puissant ».[13]
John McCain, sénateur républicain que l’on pourra difficilement soupçonner d’avoir été un militant clandestin d’Hillary Clinton, réagit alors en déclarant que « jamais auparavant un président ne s’était abaissé aussi misérablement devant un tyran ».[13]
Je crois que cette phrase de McCain mérite encore aujourd’hui d’être relue, parce qu’elle rappelle que le malaise provoqué par Helsinki dépassait très largement les frontières du Parti démocrate. Donald Trump rectifiera ses propos le lendemain, ce qui est certes préférable à ne jamais les rectifier, même si certaines corrections possèdent cette petite faiblesse de survenir une fois que la photographie historique a déjà été prise.
CE QUE LES ENQUÊTES ONT RÉELLEMENT ÉTABLI
Il faut pourtant résister à la tentation de simplifier cette histoire, parce que je considère que la réalité est suffisamment embarrassante pour que nous n’ayons nul besoin de l’améliorer. Robert Mueller n’a pas établi l’existence d’une conspiration criminelle entre la campagne Trump et le gouvernement russe ; mais son rapport établit également que « le gouvernement russe est intervenu dans l’élection présidentielle de 2016 de manière vaste et systématique », tout en documentant de nombreux contacts, propositions, relations d’affaires et rencontres entre des personnes appartenant à l’environnement de Trump et des interlocuteurs russes.[2]
Le Sénat américain a ensuite consacré une enquête bipartisane considérable aux opérations russes de 2016.[14] Je refuse donc le choix confortable entre les deux récits simplistes qui nous ont été proposés pendant des années : soit Donald Trump serait un agent russe dont Poutine posséderait mystérieusement la télécommande, soit toute l’histoire russe aurait été inventée par quelques démocrates traumatisés par leur défaite. Les enquêtes n’ont démontré ni la première proposition ni la seconde.
La Russie est réellement intervenue, les contacts ont réellement existé, le projet immobilier moscovite a réellement été poursuivi, Helsinki a réellement eu lieu et, aujourd’hui, un homme personnellement décoré par Vladimir Poutine a réellement financé pour plusieurs centaines de milliers de dollars des festivités entourant le mariage du fils du président américain.
Une théorie ? Non.
Ce sont des faits.
CETTE ÉTRANGE « REDEVANCE »
C’est ici que je reviens au mot que j’ai choisi plus haut pour tenter de nommer une interrogation qui, elle, m’habite depuis bien plus longtemps : cette éventuelle « redevance » de Donald Trump envers la Russie. Je ne parle pas nécessairement d’une dette financière, encore moins d’un mystérieux dossier enfermé dans un coffre du Kremlin, car cette représentation appartient davantage au roman d’espionnage qu’à l’analyse politique.
Ce qui m’intéresse est quelque chose de plus diffus, et peut-être aussi de plus difficile à saisir : ce que peuvent produire, avec le temps, des relations économiques, des services reçus, des habitudes, des flatteries, des fréquentations, des convergences d’intérêts et cette familiarité qui finit parfois par rendre naturel ce qui, observé de l’extérieur, ne l’est pas du tout. L’influence ne nécessite pas toujours qu’une enveloppe change de mains dans un parking souterrain ; il suffit parfois que certaines portes s’ouvrent suffisamment souvent pour que celui qui les franchit finisse par oublier qu’elles auraient pu rester fermées.
C’est dans cette perspective que le cadeau de Kremlev me trouble. Frank Montoya Jr., ancien responsable du contre-espionnage au FBI, interrogé par ProPublica, le formule sans détour : « Cela devrait être inconcevable pour le fils du président. »[7] Je trouve la phrase forte précisément parce qu’elle ne prétend démontrer ni espionnage ni corruption ; elle rappelle seulement qu’il existe, dans une démocratie, des choses que l’on devrait refuser pour ne jamais avoir à expliquer ensuite pourquoi on les a acceptées.
TOUJOURS DANS LA MÊME DIRECTION
Revenons donc une dernière fois au diesel. Ce qui me trouble n’est finalement pas que Donald Trump puisse se tromper sur les causes d’une hausse des carburants ; les présidents ne sont pas des raffineurs et personne ne leur demande de connaître chaque tuyau reliant le golfe Persique à une pompe de Pennsylvanie. Ce qui me frappe est ailleurs : dans la direction remarquablement constante de ses erreurs, de ses indulgences et de ses priorités.
Lorsqu’il faut choisir entre exercer une pression sur Kyiv et en exercer une sur Moscou, le mouvement semble étrangement souvent s’effectuer vers Kyiv ; lorsqu’il faut expliquer le prix du diesel, Trump désigne les frappes ukrainiennes contre les raffineries russes tout en minimisant une crise moyen-orientale dont les données montrent qu’elle a profondément amputé l’offre mondiale ; lorsqu’il faut juger l’ingérence russe en 2016, il accueille à Helsinki les dénégations de Poutine avec une bienveillance qui stupéfie jusqu’à son propre camp ; et lorsqu’un homme du système russe finance les festivités du mariage de son fils, cet homme devient simplement « un cher ami ».
Pris séparément, chacun de ces faits peut être expliqué, nuancé, relativisé, replacé dans son contexte. Je l’ai d’ailleurs fait tout au long de ce texte, parce que je préfère une question solide à une certitude fabriquée. Mais c’est précisément lorsque je prends du recul que mon malaise demeure : non parce que j’aurais découvert la preuve cachée qui permettrait enfin de résoudre l’énigme Trump-Russie, mais parce que, depuis dix ans, les mêmes anomalies semblent obstinément s’aligner dans une direction familière.
Alors, une « redevance » envers Moscou ?
Vous êtes capables de vous faire une opinion par vous-mêmes.
Mais après dix années de Trump, de Poutine, de projets immobiliers, de contacts russes, d’Helsinki, d’Ukraine, d’indulgences répétées et maintenant de cadeaux de mariage, je ne peux pas davantage faire semblant de trouver la question absurde. Ce serait même, à mes yeux, la véritable imprudence : confondre l’absence de preuve définitive avec l’obligation de ne plus réfléchir.
Car une démocratie ne s’abîme pas nécessairement dans un gigantesque mensonge que chacun peut immédiatement identifier ; elle peut beaucoup plus tranquillement s’habituer à une succession d’anomalies dont chacune, considérée séparément, trouve toujours quelqu’un pour nous expliquer qu’elle est parfaitement normale. Et si, pour une fois, on regardait le dessin ?
Rudy
LES SOURCES ET RÉFÉRENCES DE CE BILLET
[1] Reuters, 13 septembre 2026, déclarations de Donald Trump demandant à Volodymyr Zelensky de cesser les frappes contre les installations russes produisant du diesel et affirmant que la pénurie ne provenait pas du Moyen-Orient.
[2] Robert S. Mueller III, Department of Justice, Report on the Investigation into Russian Interference in the 2016 Presidential Election. Le rapport établit l’intervention russe « vaste et systématique » et documente les contacts avec la campagne Trump, sans établir de conspiration criminelle entre celle-ci et le gouvernement russe.
[3] Ron Bousso, Reuters, 15 septembre 2026, analyse du marché mondial du diesel, du poids combiné de la Russie et du Golfe et des pertes récentes d’approvisionnement.
[4] Reuters, 15 septembre 2026, hausse du pétrole après l’attaque de l’oléoduc Est-Ouest saoudien et nouvelles inquiétudes concernant l’approvisionnement mondial.
[5] Reuters, 15 septembre 2026, perturbations du trafic à Ormuz et Bab el-Mandeb sur fond d’intensification du conflit au Moyen-Orient.
[6] Reuters, 13 septembre 2026, déclarations de Trump sur l’Iran et sa prédiction d’une chute du prix de l’essence après la fin de la guerre.
[7] Justin Elliott, Brett Murphy, Joshua Kaplan et Alex Mierjeski, ProPublica, 14 septembre 2026, enquête sur le financement des festivités entourant le mariage de Donald Trump Jr. par Umar Kremlev et témoignage de Frank Montoya Jr.
[8] Jill Colvin, Associated Press, 14 septembre 2026, confirmation par Donald Trump Jr. et Bettina Trump du financement par Kremlev de deux soirées de célébration et présentation de cette dépense comme un cadeau d’un ami.
[9] The Guardian, 15 septembre 2026, portrait d’Umar Kremlev et de ses relations dans les cercles du pouvoir russe.
[10] International Boxing Association, septembre 2025, communiqué officiel consacré au rapprochement entre Umar Kremlev et Donald Trump Jr., annonçant que leur alliance « ne resterait pas symbolique ».
[11] The Guardian, 5 août 2018, retour sur la réunion de la Trump Tower, les courriels de Donald Trump Jr. et la reconnaissance par Donald Trump de l’objet de la rencontre.
[12] Robert S. Mueller III, Department of Justice, éléments du rapport concernant le projet Trump Tower Moscow et les déclarations de Michael Cohen.
[13] Reuters, rétrospective sur les relations entre Donald Trump et Vladimir Poutine, comprenant le sommet d’Helsinki de juillet 2018 et la réaction de John McCain.
[14] U.S. Senate Select Committee on Intelligence, enquête bipartisane sur les opérations russes et l’ingérence dans l’élection présidentielle américaine de 2016.
POURQUOI JE SOUTIENS LA FRANCE INOUMISE par Florence Mendez (sur FB)
[long, chiant mais nécessaire, vous voilà prévenus]
Certain·es d’entre vous se posent peut-être la question : pourquoi, en tant que Belge, est-ce que je m’intéresse à la politique française, et pourquoi ai-je choisi de militer en faveur de LFI ?
Tout d’abord, il faut savoir que, souvent, ce qui se passe en France finit également par se produire en Belgique. Ici, il ne reste malheureusement plus grand-chose de notre cordon sanitaire. Des partis et des responsables politiques collaborent avec une extrême droite qui se cache parfois sous d’autres noms, mais dont le projet reste le même. Et des médias, en manque de buzz, leur ouvre grand la porte de leurs plateaux.
Ensuite, j’ai une relation très particulière avec la France. Elle m’a offert une jolie carrière, mais surtout, j’ai de la famille et des ami·es qui y vivent, et je suis inquiète pour eux.
Alors, pourquoi LFI ?
Je n’ai pas d’affect particulier pour Jean-Luc Mélenchon et je ne suis pas d’accord avec l’entièreté de son programme et certaines de ses décisions. Je suis cependant persuadée qu’il est le seul à pouvoir gagner face à Marine Le Pen.
Mais ce n’est pas non plus une simple question de « faire barrage ». Je pense que LFI incarne une gauche de rupture, pas révolutionnaire, mais plus tout à fait réformiste non plus. Et je crois qu’on a besoin d’un peu plus qu’un petit coup de peinture sur un système qui arrive en bout de course.
Je pense aussi que la gauche dite « modérée » porte une part de responsabilité dans la montée de l’extrême droite. Si elle avait fait son travail au lieu de renoncer à une partie de ses combats et de faire des cadeaux aux grands patrons, nous n’en serions peut-être pas là.
Ce n’est donc pas un choix par dépit. J’aurais probablement soutenu La France insoumise même dans une autre configuration que celle de l’urgence actuelle.
Je ne crois pas non plus au portrait effrayant que dressent de LFI celles et ceux à qui ce mouvement fait peur. Et j’ai du mal à considérer sérieusement LFI comme de « l’extrême gauche » quand une partie de son programme ressemble finalement à ce que proposait encore la gauche il y a quelques décennies. Mettre sur le même plan LFI (ou le PTB en Belgique) et les dictatures communistes est d’une mauvaise foi abyssale, qui prouve toutefois la fragilité de l’argument.
Depuis vingt ans, on assiste en France à une normalisation de l’extrême droite, dans laquelle les médias ont une immense responsabilité. Et dans le même temps, on dépeint Mélenchon comme le diable en personne. On en arrive même à un stade où se dire antifasciste devient suspect ou controversé. C’est la dernière étape d’un plan savamment orchestré pour remettre les fascistes au pouvoir.
Je ne peux pas entendre que LFI et le RN « se valent » parce qu’ils seraient « deux extrêmes ». Je ne le crois pas une seconde.
Si le RN arrive au pouvoir, je pense que beaucoup de gens vont en souffrir : les plus pauvres, les personnes racisées, les femmes et minorités de genre, les personnes LGBT+, les opposant·es politiques… Et je m’inquiète aussi de ce que cela pourrait signifier pour les services publics, la culture et les libertés. Si LFI arrive au pouvoir, au pire on reste sur un statut quo, et la déception sera immense, au mieux la société sera transformée et on pourra enfin obtenir plus de justice sociale et fiscale.
Et je vais vous dire quelque chose : je ne place pas particulièrement ma confiance en Mélenchon.
Je la place dans les militant·es.
J’ai confiance en eux pour se faire entendre, pour défendre les droits de toustes et, s’il le faut, pour se retourner contre celui qu’ils auront aidé à installer à l’Élysée s’il se montre indigne de la confiance qui lui a été accordée.
Que vous aimiez ou non Mélenchon a finalement assez peu d’importance. Il s’agit de donner le pouvoir à quelqu’un qu’on pourra continuer à interpeller, à contester et, nous, la rue, obliger à le partager, sans craindre pour nos vies face à la police.
Et si vous avez le privilège de vous dire que Marine Le Pen au pouvoir ou non ne changera pas grand-chose à votre vie, alors pensez à tous ceux pour qui cela pourrait tout changer, et pas en bien. Parmi eux, il y a probablement des gens que vous aimez, des gens bien, à qui vous allez faire perdre des droits fondamentaux.
Ne soyez pas dupes. L’extrême droite propose des solutions simples à des problèmes compliqués et désigne des boucs émissaires : les immigré·es, les personnes racisées, les personnes LGBT+, les chômeur·euses… Pendant que tout le monde regarde dans cette direction, on oublie de parler de ceux qui concentrent toujours plus de richesses et de pouvoir.
Voilà. Vous savez pourquoi je m’engage.
Mon humour engagé serait bien creux s’il ne débouchait jamais sur un engagement concret, et je n’ai pas vraiment l’habitude de faire les choses à moitié.
Je précise enfin que je n’ai pas écrit tout ceci pour débattre de Mélenchon. Ce n’est pas le but de ma démarche, et je ne prétends pas non plus que LFI est au-dessus de toute critique.
Je voulais simplement vous expliquer pourquoi j’ai décidé, moi, de militer en faveur de La France insoumise.
Au moins, ça a le mérite d’être clair.
FÊTE DE L’HUMA : débat entre Matjilde Panot (LFI) , Stéphane Peu (PCF) et Nicolas Fromont (Frustration Magazine)


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