06 octobre 2026
C’EST (VRAIMENT) VOUS QUI LE DITES par toi, vous, eux et elles
POUET-POUET (ET LE MÉPRIS) par Jean-Claude Englebert-Cahen (sur FB)
Ce matin, comme à peu près tous les matins, je me rendais à mon travail, à Liège.
J’étais presqu’arrivé quand j’ai été arrêté par un barrage d’élèves devant une école secondaire. Elles et ils déployaient des banderoles et exigeaient des automobilistes un coup de klaxon.
L’un portait d’ailleurs un panneau “Klaxon”.
Me voyant sur mon petit vélo, un autre a dit “il a pas de klaxon”.
J’ai crié “Pouet, pouet, pouet, pouet, pouet”.
Elles et ils ont ri.
J’ai vu un panneau “Fuck Glatigny”.
J’ai crié “Fuck Glatigny”
(ce n’était qu’un slogan, hein, pas une promesse!)
J’ai vu une banderole “Free Palestine”.
J’ai crié “Free Palestine”.
(là, c’est le contraire)
Nous étions toutes et tous bien contents de nous rencontrer, en ce compris les collègues (en soutien? pour veiller que tout se passe bien?) qui m’ont dit “Merci monsieur”.
Et je suis passé.
Est-ce que les 40 ans qui me séparent de ces jeunes m’autorisent à leur dire quelque chose?
Oui, une seule.
Sachez identifier le mépris lorsqu’il se présente à vous, et considérez-le comme une marque de perte de crédibilité, une réaction qui ne mérite aucun respect.
Quand on vous dit que “vous ne savez pas”, c’est du mépris.
Quand on parle du soi-disant luxe dans lequel vous vivez, de tous ces gadgets qu’on vous a fourrés entre les mains et dont les générations précédentes ne disposaient pas, c’est du mépris.
Quand on vous dit que vous êtes “instrumentalisé·es”, c’est du mépris.
J’en viens même à penser que, si à 20 ans, on ne t’a pas dit que tu étais instrumentalisé, tu as raté ta vie.
Et qui parle, bon sang?
Des vieux, comme moi et même souvent plus jeunes que moi. Qui ont voté “pour l’ordre et la sécurité” comme disait l’autre et qui vous ont fourré dans les pattes un des plus dégueulasses gouvernements que nous ayons connu.
Des vieux surs de leur poids démographique. Le poids d’un boulet que vous n’avez pas à porter.
Des vieux qui ont eu une vie meilleure que celle qui s’ouvre à vous.
Avec des équipes enseignantes moins insécurisées.
Avec la promesse d’un diplôme sur lequel compter.
Avec un réchauffement climatique qui ne faisait pas flipper.
Avant une politique guerrière absurde (j’ai connu la précédente).
“Je sais pas quel monde on vous laissera
On fait de notre mieux seulement parfois
J’ose espérer que cela suffira
Pas à sauver votre insouciance
Mais à apaiser notre conscience
Pour le reste, je me dois de vous faire confiance”
Je ne sais pas si quelque chose pourra apaiser ma conscience. Mais je sais que, quand mon réveil sonnera demain à 5h 20, pour aller enseigner à vos aîné·es de quelques années, ce sera pour essayer de trouver.
Je vous embrasse.
LE FAUTEUR DE TROUBLES par Julien Truddaïu (sur FB)
« Certains de ces jeunes » ? Georges-Louis Bouchez ne répond pas aux élèves mobilisés à Liège mais les invisibilise.
Des élèves prennent la parole pour demander des classes moins nombreuses, suffisamment de professeurs, une véritable écoute des élèves et des parents, une école accessible à toutes et tous, et des décisions qui construisent leur avenir au lieu de le détruire. Plusieurs dénoncent aussi les conséquences des économies dans l’enseignement, la hausse du minerval et le coût croissant des transports.
La réponse du président du MR ? Parler de « fauteurs de troubles », désigner des parents supposément absents et agiter la suspension des allocations familiales.
C’est une nouvelle fois une tentative d’enfumage classique : déplacer le débat de la destruction organisée du service public d’enseignement par la ministre de l’enseignement vers la morale individuelle de quelques jeunes et de leurs familles.
Plutôt que de répondre à une question simple (pourquoi des élèves en arrivent-ils à se mobiliser pour avoir des profs, des classes vivables et un avenir accessible ?) monsieur Bouchez préfère rejouer son numéro favori : punir les pauvres, culpabiliser les parents et faire passer une revendication collective pour un problème d’ordre public.
Encore une belle sortie du « MR toujours à l’écoute » !
UN DEMI-TOUR SUR L’AUTOROUTE par Gabrielle Cathala (sur X-Twitter)
Ruffin finit chez De Villepin ! Après avoir été éjecté de LFI, après avoir été recalé par le PS, François Ruffin a finalement trouvé son dernier point de chute : Dominique de Villepin. Quelle trajectoire !
Il nous aura vendu la « gauche populaire », juré qu’il fallait rompre avec les appareils, dénoncé les compromissions… pour finir à aller chercher sa respectabilité politique dans les bras de l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac.
À ce stade, ce n’est plus un virage politique : c’est un demi-tour sur l’autoroute. LFI l’a largué. Le PS n’en a pas voulu. La droite chiraquienne lui ouvre finalement la porte. Après avoir passé des années à expliquer qu’il fallait changer de monde, Ruffin vient surtout de changer de camp.
JÉSUS ET TRUMP par Robert De Niro (X-Twitter)
Dans l’ensemble du Nouveau Testament, il n’y a qu’un peu moins de mille mentions de Jésus. Dans la première moitié des dossiers Epstein, il y a 38 000 mentions de Trump, de sa famille et de son club privé. 38 000. Qu’est-ce qu’il cache ?
Une intéressante émission de Médiapart en libre accès sur la répression du mouvement lycéen en France (abonnez-vous !)
LES DENTS ET LES ONGLES DE PHILIPPE par Geoffroy Dussart (sur FB)
Philippe, avec le nom d’un prince devenu roi, tu as marqué notre génération, les 50 balaiyards. Tu m’as fait beaucoup rire et parfois déçu.
Mélenchon te file des boutons, le RN n’est pas ta tasse de thé ; tu préférerais peut-être un PS anti-LFI ou un Édouard Philippe : héritiers de Macron qui édentent, manchotent (du verbe *manchoter* : rendre manchot) et éborgnent les jeunes qui pourraient avoir l’âge de tes petits-enfants.
Ne te voulant aucun mal, j’aimerais pourtant qu’aux prochaines élections, en France, ton corps soit couvert de boutons, de pustules et de points noirs. Et comme tu le sais, puisque tu l’as dit dans le sketch sur l’acné, tes petits-enfants pourront t’embrasser sur les ongles et les dents.
Bien à toi
JEAN-LUC MÉLENCHON À HEC (HAUTES ÉCOLES COMMERCIALES) (sur Youtube)
Un grand moment autour de la question de « la dette ». Un débat particulièrement intéressant, parce que JLM a face à lui de nombreux étudiants libéraux et de droite (pléonasme), et qu’il s’efforce de les convaincre avec des arguments économiques qui sont aussi « entendables » dans « leur » monde à eux (mais pas que).
LA GUERRE DES BOUTONS par Yvi Marlin (sur FB)
Vu son sens de l’ humour je pense que Geluck est très intelligent. Et pourtant!
J’ aimerais bien qu’il me dise ce qui chez Mélenchon lui provoque cette éruption cutanée.
Quels sont les points du programme du sieur Mélenchon qui lui fichent ces sacrés boutons .
(S’il s’agit de pustules je peux proposer un remède)
un programme qui est bien moins extrême que celui de Mitterrand et le seul qui soit solide question écologie.
En fait j’attends vainement une personne politique ou simplement “anti” qui me donne des arguments valables et surtout pas du style : dictateur, antisémite, et tout à l’avenant
Si on me dit que mettre le smic à 1700 euros ou la retraite à 60 ans est irréaliste et utopique, je pourrais comprendre,
Si on me dit que taxer les riches les fera fuir (bien que je ne sois pas d’accord), je comprendrais,
Qu’on me dise que refuser le nucléaire n’est peut-être pas à faire actuellement, je peux le comprendre.
Mais je n’entends aucun arguments valables et intelligents. Je n’entends que de monumentales conneries.
Je ne suis certes pas en accord sur tous les points du programme mais quant à me donner des boutons, loin de là.
Je comprends que ce monsieur donne des boutons à des Bolloré ou Arnaud.
Mais à des personnes un tant soit peu humanistes et qui ne pensent pas qu’a leurs gros sous, je comprends vraiment difficilement.. J’ aimerai bien rencontrer un des 100 phrygiens qui s’occupent du programme
(Je ne peux pas puisqu’ils sont anonymes par définition) car dans la vie et le comportement des gens, je ne comprends pas tout il est vrai. Si j’aurais su, j’aurais pas venu.
LE BOURGEOIS ET LE PROLÉTAIRE par Maco Meo (sur FB)
M’enfin vous avez l’air de découvrir que les bourgeois, ça parle comme des bourgeois, ça pense comme des bourgeois, ça vote comme des bourgeois ! C’est quand même pas si difficile de penser les choses avec une lecture de classe. Vous êtes en galère perpétuellement? Ou vous avez peur d’y basculer? Vous louez votre force de travail ? Ou vous aimeriez bien mais les patrons n’en veulent pas, ils préfèrent exploiter des étudiants ou des flexijobs ou automatiser l’emploi parce que la machine ne tombe jamais malade ou en cloque? Eh bien, grande nouvelle: vous n’êtes pas un bourgeois, mais un prolétaire. Bref. Philippe Geluck est un bourgeois.
UN DOCTORAT EN MENSONGES SUR CNEWS par Mr Mondialisation
Envie de rire de bon matin ? La droite est tout foufou. Ils ont trouvé une jeune réac qui ment comme elle respire en direct à la télévision, mais avec la conviction d’un Pascal Praud. Exactement ce qu’il leur manquait !
Cette séquence lunaire vient de CNews, sans surprise.
Louise Montangon lâche concernant Sciences Po : « cours de 6 mois dans l’année tellement ils font de blocages » avant d’ajouter que « plus personne n’a envie de travailler avec eux » et qu’ils « finissent tous collaborateurs parlementaires chez La France insoumise ». Trois contrevérités à l’heure de la réalité alternative qu’on vous déconstruit par les faits.
“6 mois à cause des blocages”
Sciences Po organise officiellement son année en deux semestres de 12 semaines d’enseignement, soit 24 semaines de cours. C’est le fonctionnement normal prévu par l’établissement. Pour 2026-2027, les cours vont du 7 septembre au 9 décembre, puis du 23 janvier au 26 avril. Ce calendrier est établi avant les manifestations actuelles. Bref, premier mensonge grossier.
Et même le blocage temporaire de Sciences Po dont elle parlait ce jour-là ne signifie pas nécessairement une journée d’enseignement perdue : le 7 octobre par exemple, les cours ont été donnés en distanciel par les professeurs. Mais bon, à ce stade, c’est anecdotique.
« Plus personne n’a envie de travailler avec eux »
L’enquête 2026 de Sciences Po indique que 57% des diplômés 2025 en activité avaient trouvé leur emploi AVANT même d’obtenir leur diplôme, et que 58 % de ceux travaillant en France étaient déjà en CDI six mois après leur sortie. En CDI ! Par ailleurs, leurs débouchés sont très diversifiés : 54% dans le privé, 26% dans le public seulement, 11% dans les ONG/associations et 10% dans les organisations internationales.
Ainsi, « ils finissent tous collaborateurs parlementaires chez LFI » est évidemment faux par définition, même pris autrement que comme une boutade à deux balles. La majorité des diplômés concernés travaillent dans le secteur privé dans les six mois… C’est un des taux les plus élevés.
Bref aucune donnée n’indique une telle chose. Ça sort d’un esprit politiquement malade.
Conclusion, tout est faux de A à Z, mais affirmé avec conviction par une jeune de droite au cerveau lessivé, donc ça passe crème. Tout sur la forme, rien sur le fond. Et aucun des journaleux du Figaro ou de CNews ne fera évidemment son travail de base en vérifiant les déclarations. Ils savent que leurs lecteurs gobent tout sans esprit critique. Mais bon, qui croit encore qu’il y a des journalistes au Figaro ?
NATACHA par Sophie Weverbergh (sur FB)
Je ne prends plus les transports en commun. Ou beaucoup plus rarement. J’ai pris le métro mardi à la gare du Midi et j’ai rencontré Natacha. Natacha est liégoise, elle a travaillé comme institutrice des années durant avant d’être victime d’un AVC dont elle porte aujourd’hui des séquelles visibles et audibles. Cognitivement, Natacha n’a rien perdu de ses facultés, rien de rien, elle est capable d’articuler son récit, elle m’explique l’accident, la vie, l’homme qui fout le camp avec les enfants, la très grande dépression qui s’en suit, le gouffre au fond duquel (nécessairement) elle croise d’autres personnes violentées et souvent violentes ; en quelques minutes, cette femme me brosse le portrait de l’homme terrible (dont elle est évidemment terriblement amoureuse) qui la traine à Bruxelles et l’y abandonne quelques mois plus tard. Natacha est à la rue. C’est-à-dire nulle part. Elle me demande si elle doit retourner à Liège – franchement, je n’en sais rien. Elle me demande si j’ai à manger mais ce matin-là je n’ai rien. Elle m’explique que ça fait deux jours qu’elle n’a pas dormi parce qu’elle n’a pas eu la «chance» d’être tirée au sort par l’administration du Samu Social – et la rue c’est dangereux pour les femmes, elle doit faire gaffe tout le temps, bouger tout le temps. Elle m’explique ça alors que je l’entraine vers le distributeur de billets qui lui permettra au mieux l’auberge de jeunesse ce soir-là. Je m’excuse platement de ne pas pouvoir faire plus – « Je veux pas être indécente et obscène, mais la vie est rude pour moi aussi, on les sent bien passer les fins de mois ». Elle me répond de ne pas m’en faire.
« C’est toujours ceux qui galèrent qui donnent », elle dit. « C’est comme ça ».
Natacha s’éloigne, son énorme sac en bandoulière, un bandana noir noué dans ses cheveux blonds, elle est jolie, elle est intelligente, elle trouve la force d’être comme on dit « coquette » (je ne le suis plus depuis un bon moment moi), je la regarde partir et je me demande comment on peut en arriver là – pas elle ; nous. Nous autres qui laissons s’éloigner cette femme avec en poche de quoi acheter un café noir et une nuit qui le sera plus encore. C’était mardi. Ce matin, vendredi, Philippe me dépose à Bizet d’où je prends le métro pour rejoindre le campus où je bosse. Dans les escalators me devancent quatre personnes. Et soudain ça coince. Les corps s’arrêtent net et manquent de s’empiler d’ailleurs et j’entends avant de comprendre : j’entends comment ça râle sec, les gens piaffent, ils veulent avancer. Une navetteuse dit putain à voix haute – elle va rater son métro et son train putain. Je me hausse sur la pointe des pieds pour voir et ce que je vois me sidère. Deux personnes ont étendu une couverture au bas des escalators, à l’endroit où la soufflerie les atteint et les réchauffe un peu. Elles gênent le passage. Elles gênent tout court. On leur demande de bouger merde. Elles bougent. La couverture rose se soulève comme une anémone immense – elle ressemble comme deux gouttes d’eau à celle que Murielle m’offrit peu avant de mourir. Les deux personnes trainent leur couche un peu plus loin sans objecter le moins du monde qu’elles sont à leur place là où ça souffle chaud. Les gens leur soufflent le froid. À mort. Et je suis en colère, à mort. Moi aussi je dis putain. Pas parce que les personnes à la couverture me gênent mais parce que les autres qui foncent vers la rame qui fonce vers un monde qui fonce me terrifient. Je pose mon sac à dos à mes pieds.
Un type me passe à côté et lorgne vers mon gros bagage noir comme si (sait-on jamais) il contenait une bombe – c’est vrai que finalement j’ai une gueule de terroriste. Il me regarde l’air de se dire mais qu’est-ce qu’elle fout cette conne. Je le regarde et mon regard est certainement plus noir que tous les cafés et toutes les nuits du monde. Le cow-boy s’avance mains en poche ventre en avant vers les personnes qui se sont posées un peu plus loin. « Les gars », il commence. Et sa familiarité me dégoute. Putain. Il y a un homme. Et une femme visiblement en grande souffrance et dans un état de santé qui ne laisse augurer rien de bien pour l’hiver qui s’en vient. Il y a un homme et une femme et le type dit « Les gars » – j’attache trop d’importance au langage sans doute, mais ce monosyllabique me fait l’effet d’une gifle. Je n’entends pas distinctement ce que l’agent de sécurité exige ou propose (la sécurité certainement pas) – il répète les gars une fois encore et c’est mort, je m’éloigne. Je prends ma photo songeant que ceux qui passent sans voir ni rien regarder jamais me reprocheront d’être voyeuriste. J’en ai rien à foutre. Je fais l’image que je retouche à mort (à défaut de pouvoir retoucher la réalité). Lorsque je la scrute un peu plus tard, je remarque le mot écrit en lettres blanches. Voilà, je songe. Voilà l’odieuse idée qu’on se fait du CONTACT en Belgique.
INTERVIEW ANTOINE LÉAUMENT PAR CANARD RÉFRACTAIRE
NON. JAMAIS IL NE FAUT TAILLER LE COSTUME DE L’EXTRÊME DROITE par Rudy Demotte (su FB)
En ces jours si préoccupants, j’éprouve une angoisse démocratique à la lecture et à l’écoute de certains leaders de droite. Pour être plus précis, les propos de Monsieur Retailleau m’inquiètent de plus en plus.
Je m’engage rarement dans les querelles politiques internes, qu’elles soient françaises ou belges. J’ai pris mes distances avec les pensées affidées ou partisanes. Je n’ai pas pour autant renoncé à mes convictions : je suis progressiste. Je me reconnais dans l’héritage des Lumières, dans cette idée que les êtres humains doivent pouvoir vivre en égaux, penser librement, contester le pouvoir et le voir limité par des règles.
Je crois en la liberté, l’égalité et la fraternité. Aucun de ces concepts n’étant à mes yeux sécable des autres.
Je suis Belge et francophile. En Belgique francophone, les partis démocratiques maintiennent depuis plus de trente ans un cordon sanitaire contre l’extrême droite, et nos médias refusent de lui ouvrir leurs antennes en direct. Ce choix a ses critiques. Il repose pourtant sur une conviction simple : on ne banalise pas ceux qui veulent réduire le pluralisme.
Cela dit, les tentations de d’aucuns – à droite- d’emprunter la phraséologie trumpienne, ici et maintenant, montre que nous ne sommes pas à l’abri de cet écueil. Vu sous cet angle, ce qui se dit aujourd’hui en France résonne d’autant plus fort.
Il y a un moment où la réserve cesse d’être une vertu. Elle devient une excuse pour ne pas regarder ce qui se passe. C’est précisément pour cela que je me sens obligé d’écrire aujourd’hui. Voici donc les faits qui me poussent à réagir.
Des lycéens protestent en France contre la dégradation de leurs conditions de scolarité. Des violences et des dégradations ont aussi accompagné certains blocages ; elles doivent être condamnées et, lorsqu’il y a délit, poursuivies. Mais Bruno Retailleau, candidat des Républicains à l’élection présidentielle, a choisi de parler d’autre chose : La France insoumise serait « fascinée par la violence », appellerait « à la sédition » et tenterait d’« organiser l’insurrection ». Il a même proposé de mettre dans le débat public la question de son interdiction. [1]
La formule est spectaculaire. C’est aussi son intérêt politique : pendant qu’on disserte sur l’insurrection, qui écoute encore les élèves ?
Je n’ai pas besoin d’approuver les propos ou la stratégie de LFI pour trouver cette proposition profondément inquiétante. Un parti se combat par la contradiction et par le vote. Ses membres répondent devant la justice des infractions qu’ils commettent ou provoquent.
Envisager son interdiction exige tout autre chose qu’une accusation lancée au micro : le Conseil d’État rappelle combien une dissolution porte atteinte aux libertés et combien les faits imputés à un groupement ainsi que la proportion de la mesure doivent être examinés avec rigueur. [2]
Retailleau a poursuivi en qualifiant les blocages de « répétition générale » de ce qui pourrait se produire si Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national, gagnait la présidentielle de 2027. [1] Le déplacement est saisissant. Dans cette hypothèse, ce n’est plus l’exercice du pouvoir par l’extrême droite qui semble appeler sa vigilance. C’est la réaction de ses opposants.
Cette inversion n’arrive pas de nulle part. En décembre 2025, Bruno Retailleau affirmait déjà que le Rassemblement national appartenait à « l’arc républicain », contrairement à LFI. [3] On peut refuser toute alliance avec le RN et contribuer malgré tout à lui offrir une forme de respectabilité. Les mots préparent parfois ce que les accords n’ont pas encore décidé.
Le reste du discours éclaire cette pente. Retailleau a opposé un « droit à la ressemblance » au droit à la différence et décrit la société multiculturelle comme une menace de fragmentation. [4] Son programme propose la suppression du droit du sol, le retour à l’assimilation, l’inscription des « racines judéo-chrétiennes » dans la Constitution, des quotas migratoires et des restrictions d’accès aux prestations sociales.
Plusieurs de ces propositions font écho à celles du RN, même si les deux programmes ne se confondent pas. [5]
Je connais la différence entre une droite, la droite conservatrice et l’extrême droite. Elle mérite d’être défendue, y compris par ceux qui ne sont pas de droite. Mais cette différence s’affaiblit lorsque l’immigration devient l’explication commode de presque tout, que les juges sont présentés comme des obstacles et qu’un adversaire électoral est décrit comme un danger dont il faudrait envisager la disparition.
L’extrême droite porte aujourd’hui les habits de l’honorabilité. Ce qui me trouble, c’est qu’elle trouve aussi des tailleurs hors de ses rangs.
Cette respectabilité dispose de puissantes vitrines. Vincent Bolloré, industriel milliardaire, a constitué un ensemble médiatique comprenant notamment CNews, Europe 1 et Le Journal du dimanche. Pierre-Édouard Stérin, entrepreneur milliardaire, finance avec le projet Périclès une stratégie d’influence qui vise, selon les enquêtes de presse, à rapprocher la droite classique et l’extrême droite. [6]
Je ne prétends pas que ces hommes commandent la droite française. Leur pouvoir sur une partie du débat public est déjà un sujet assez grave. Quand les mêmes thèmes circulent sans relâche entre antennes, journaux, formations et réseaux politiques, la répétition finit par tenir lieu de preuve. Ce qui paraissait excessif hier devient familier aujourd’hui, puis raisonnable demain. C’est ainsi qu’on déroule un tapis rouge : rarement d’un seul geste, souvent à force de petits pas.
L’historien Johann Chapoutot, spécialiste de l’Allemagne nazie, invite à regarder ces mécanismes dans Les Irresponsables, consacré aux années qui précèdent la nomination d’Hitler, puis dans La Bascule, consacré aux premiers mois de 1933. [7]
Comparer n’est pas confondre. La France d’aujourd’hui n’est pas l’Allemagne d’alors. L’histoire aide pourtant à comprendre le danger d’élites politiques persuadées de pouvoir utiliser une force autoritaire tout en la gardant sous contrôle.
L’histoire oblige aussi à la précision. Le patronat allemand n’a pas soutenu Hitler comme un seul homme avant 1933. Des dirigeants conservateurs et des libéraux déboussolés ont, en revanche, facilité sa nomination en croyant pouvoir le contenir ; une large part des milieux économiques s’est ensuite accommodée de l’abolition des libertés et de l’élimination des syndicats. [8] Voilà la leçon de prudence : ceux qui pensent tirer avantage d’un pouvoir autoritaire oublient qu’il ne leur appartiendra pas.
Montesquieu, philosophe des Lumières, écrivait que « le pouvoir arrête le pouvoir ». [9] Une démocratie a besoin de cette friction : des juges indépendants, des médias libres, des oppositions qui peuvent s’exprimer, des citoyens qui peuvent manifester. Ce ne sont pas des contrariétés infligées aux gouvernants. Ce sont nos protections contre leur éventuel abus.
Le danger dépasse la France. Le rapport 2026 de l’institut V-Dem relève un recul de la liberté d’expression dans 44 pays et décrit une dégradation préoccupante de la démocratie aux États-Unis. [10] Partout, la même question se pose : combien de signes faudra-t-il encore pour que nous cessions d’appeler « excès de langage » ce qui habitue les citoyens à moins de liberté ?
Milan Kundera, romancier tchèque, compare dans L’Insoutenable légèreté de l’être la vie humaine à une pièce que l’on jouerait sans l’avoir jamais répétée. Tout s’y vit une seule fois, sans préparation, et l’on ne peut rejouer la scène pour savoir si l’on aurait dû agir autrement. [11] Retailleau parle de « répétition générale ». Une démocratie n’en a pas.
Je n’écris donc pas pour demander à la droite de devenir progressiste. Je lui demande de mesurer ce qu’elle risque de perdre en reprenant les mots de ceux qui méprisent le pluralisme. Et je demande à ceux qui partagent mes convictions de ne pas confondre la lucidité avec l’impuissance.
Je suis inquiet, oui. Mais l’angoisse démocratique n’est pas une posture. Elle peut être le début d’un refus : celui d’apprendre à trouver normal ce qui ne l’est pas. Ce refus commence peut-être par un geste très simple : écouter enfin ce que disent les lycéens.
Rudy


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