INTERDIT AUX BLANCS ET AUX TARTUFFES

 

Tempête dans un verre d’eau. Mais tempête quand même. Le collectif Imazi·Reine, jeune association féministe bruxelloise, organisait une rencontre virtuelle réservée aux personnes discriminées, ce qui excluait « les personnes blanches » et quelques autres. La formulation pouvait surprendre. Moi-même, elle m’a surpris. Mais ce que j’en pense « moi-même » n’a strictement aucun intérêt, comme je m’en explique à la fin de ce billet.

 

En revanche, ce qui ne m’a pas surpris, ce sont les réactions pavloviennes d’un petit groupe remuant qui rêve d’importer en Belgique la croisade française contre le « séparatisme », les « islamo-gauchistes » et autres « indigénistes » accusés d’avoir « pris le pouvoir » dans nos universités sous l’influence pernicieuse d’une idéologie d’inspiration anglo-saxonne (quelle horreur), le tout orchestré en sous-main par les Frères musulmans (suivez mon regard) auxquels la lâcheté de nos responsables laisserait libre cours.

 

Pourquoi Tartuffes ? Parce qu’on ne se souvient pas que ces chevaliers de la mixité en toute circonstance et de la Laïcité majuscule se soient jamais offusqués d’une institution qui constitue encore aujourd’hui la colonne vertébrale de la laïcité organisée en Belgique, dont la plupart des ateliers sont interdits aux femmes, et un certain nombre interdit aux hommes.

 

L’avant-dernier président du Centre d’Action Laïque (1) ne fut-il pas auparavant grand maître du Grand Orient, la principale obédience de la franc-maçonnerie belge, qui était encore à ce moment-là intégralement fermée aux femmes ?

 

La non-mixité, un scandale à géométrie variable

 

Justification de cette fermeture, selon le chevalier de Ramsay (1736) (2) : il ne fallait pas que les hommes soient distraits dans leurs travaux par une présence féminine qui les aurait mis inévitablement en compétition érotique, provoquant chez eux « l’oubli de la fraternité ». Pareil, sans doute, pour le vénérable Cercle Gaulois qui partage cette « non-mixité » tellement bien de chez nous.

Toutes différentes sont évidemment les motivations des réunions en « non-mixité » qui s’organisent dans la nouvelle mouvance antiraciste. Celle-ci n’est que la conséquence logique de la prise de conscience que notre société est le lieu de plusieurs systèmes de domination : de classe, de genre et de « race ». Renverser ces dominations serait impossible sans la constitution d’une conscience collective des personnes les plus concernées et celle-ci ne peut s’élaborer que dans des lieux « non mixtes » qui leur sont réservés. Ce qu’on appelle parfois des « safe spaces » dont nos Tartuffes disent ne pas vouloir, mais personne ne les force.

Avoir recours à la « non-mixité » ne veut pas dire que les hommes seraient forcément indifférents à la cause des femmes ou qu’ils seraient tous des oppresseurs en puissance. Ni que les « les personnes blanches » ne pourraient aspirer à une société sans racisme et qu’il faudrait les écarter du combat pour une telle société. Mais leur position face à un racisme qui ne les vise pas directement n’est forcément pas la même que celle des personnes qui y sont confrontées quotidiennement sans pouvoir y échapper. Pour celles-là, combattre le racisme est une question de survie sociale.

De même que « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » (Marx et Engels, Manifeste communiste), de même que les féministes ont écrit sur leurs calicots « ne me libère pas, je m’en charge », des mouvements qui s’affirment décoloniaux proclament que « ce qui est fait pour nous sans nous est fait contre nous [3] » pour revendiquer le droit de définir par eux-mêmes leur chemin d’émancipation..

Il y a huit ans, des antiracistes tout à fait respectables ont cautionné l’opération sans rien remarquer d’incongru. Ce ne serait heureusement plus possible aujourd’hui.

Cette évidence passe toujours mal. Jamais on n’aurait osé mettre deux hommes à la tête d’une plateforme féministe. Pourtant, quand, en 2012, à l’initiative de la ministre Fadila Laanan (PS), fut mise sur pied une « plate-forme francophone de lutte contre le racisme », on veilla à la faire piloter par un binôme politiquement correct « à la belge » : un homme, une femme, l’une issue du monde laïque/socialiste, l’autre du monde associatif chrétien.

Mais les deux faces du binôme étaient aussi belgo-belges l’une que l’autre. Il y a huit ans, des antiracistes tout à fait respectables se sont prêtés à une telle opération sans rien remarquer d’incongru. Il me semble que ce ne serait plus possible aujourd’hui. Et c’est heureux.

S’il veut l’emporter dans une société travaillée par le populisme identitaire, l’antiracisme doit pouvoir s’appuyer sur deux jambes : d’une part celle d’un mouvement autonome des personnes « racisées » qui se prennent en charge, d’autre part celle d’un « mouvement généraliste qui devra refléter la prise en compte de la lutte contre les discriminations ethnoculturelles à l’intérieur d’un champ plus large de luttes pour l’égalité ».

Pour les « personnes blanches » (c’est-à-dire non directement concernées) qui souhaitent militer contre le racisme, il y a largement de quoi faire dans les lieux naturellement mixtes – partis politiques, organisations syndicales, associations de quartier, clubs sportifs, comités de parents d’élèves…

Quant à la façon dont a été formulée l’initiative d’Imazi-Reine, j’ai juste envie de dire ceci : les éventuelles maladresses de personnes qui ont décidé de se prendre en main pour conquérir leurs droits sont infiniment plus fécondes que la prétention au magistère moral d’une caste de conseilleurs qui sont rarement les payeurs.

 

Henri Goldman

( leblogcosmopolite.mystriking.com/blog/ )

 

(1) Henri Bartholomeeusen

(2) Ecrivain écossais, c’est un des fondateurs de la franc-maçonnerie française.

(3) Formule attribuée le plus souvent à Nelson Mandela, mais parfois aussi à Gandhi. Source introuvable.

 

1 Commentaire
  • colette decuyper
    Publié à 09:06h, 21 décembre

    que cela fait plaisir de lire enfin des articles où une autre pensée est développée et consruite – merci à vous d’élever le niveau es medias

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