Interview d’Olivier Terwagne : BRASSENS BRASSÉ À LA CHIMAY

Dans le (petit) monde de la chanson belge francophone, Olivier Terwagne a un profil très particulier. Entre la poésie purpurine et la Chimay Bleue, entre les essais littéraires et la musique populaire, ce dandy wallon est aujourd’hui invité en France pour chanter Brassens à Vaison-la-Romaine, mais se lève à sept heures du mat’ pour enseigner l’histoire à des ados corolos.
Les deux pieds dans un terroir, la tête dans les nuages, et les mains dans le cambouis (ou le piano du bouiboui).
On entend encore parfois, dans ses arrangements musicaux, un cor ou une trompette, comme un écho lointain des fanfares locales qu’il accompagnait à 15 ans de la main gauche (“en fait, ils avaient besoin d’une basse, pas d’un pianiste”).
Avec trois bouquins et quatre CD’s au compteur, cet (encore) trentenaire féru d’histoire et de philosophie joue aussi du piano, de la guitare et de l’accordéon, et vient de sortir un nouvel album où ses arrangements “réinventent” les chansons de Georges Brassens : “Féérie pour d’autres mondes“. Bienvenue dans l’univers contrasté d’Olivier Terwagne, un OVNI wallon qui gagne à être connu.

Comme au pire moment du confinement covidien, on perd d’abord vingt-cinq minutes à se “trouver” sur l’application Zoom. J’ai l’image, mais pas le son. Il se fige soudain, comme une victime du rayon de Zorglub. Puis j’ai le son, mais pas l’image. Olivier change de place, de pièce, d’appareil. Je le charrie : “Perdu au fond de tes campagnes ?“. Pas du tout. Il est dans un café à Charleroi, “une ville en chantier perpétuel, exactement entre Bruxelles et Chimay“, où il habite et travaille depuis quelques années. Mais dans ce café, visiblement, le Wifi local hoquette et tire la langue. Ouf ! L’image se stabilise enfin. J’ai même le son. C’est carrément Byzance ! Et je pousse sur le bouton “ON“…

Photo Louis Jacques

Claude : On s’est rencontré pour la première fois à Chimay, à un concert-spectacle festif organisé autour des 70 ans d’Albert Delchambre, un autre “régional de l’étape”, et on avait sympathisé dans les coulisses. Tu peux nous résumer ton parcours ? Tu es originaire du coin, je crois ?

Olivier: Oui, je suis originaire de Chimay et j’ai grandi entre Chimay et Couvin.
J’ai d’abord appris le piano et la musique, je ne pensais pas encore à la chanson. J’ai commencé par jouer Bach, et puis j’ai appris seul tout ce qu’on n’apprend pas dans les Académies, les accords, les harmonies, les gimmicks, la production, en jouant au piano les succès de l’époque.

Claude : Tu faisais ça parallèlement à tes études ?

Olivier : Oui, j’ai fait mes Humanités à Chimay, puis j’ai étudié l’Histoire et la Philo à l’Unif tout en enseignant à mi-temps dans un collège technique et professionnel du côté de Namur.
Et je continuais en même temps à jouer du piano. Mais rien comme compositions ou “créations”. J’accompagnais simplement les groupes qui avaient besoin d’un clavier, comme une fanfare locale près de Chimay. Cela allait de l’Ave Maria de Gounot à des musiques de fanfare, ou de la variétés françaises, comme “L’Eté Indien” de Joe Dassin ou “C’est un beau roman, c’est une belle histoire…”, des reprises du “Big Bazar”.
Je me souviens d’avoir fait un spectacle entier autour de Michel Fugain. C’est un bon exercice pour entrer dans l’univers de la “variété”. On te dit “joue en funk ! Joue en reggae !”, et toi tu dois suivre !

Claude: On est en quelle année, là ?

Olivier : A la toute fin des années ’90. J’ai quatorze, quinze ans.

Claude : Qu’est-ce qui t’a vraiment fait basculer du côté de la chanson ?

photo Lara Herbinia

Olivier : Ado, j’écoutais Gainsbourg, Brassens, Barbara, Serge Reggiani mais aussi de la musique classique, du rap américain (Dr Dre, Eminem) et beaucoup de musique de films (Morricone, Williams). Plus tard, j’ai découvert les belges, dont toi, par d’autres connexions (rires). Et mon tonton était un grand fan de Jacques-Ivan Duchesne !
J’avais aussi découvert la poésie, Rimbaud, grâce à une prof de français, et puis toute la poésie surréaliste belge, Norge, et le “nouveau roman”, Claude Simon.
D’un côté, je composais des instrumentaux, de l’autre, j’écrivais des textes, mais je ne faisais pas le pont entre les deux. Le premier déclic, cela a d’ailleurs été… Brassens.
J’ai découvert quelques textes “orphelins”, et j’ai mis des musiques dessus.
Puis j’ai fait la même chose avec les textes de jeunesse de Rimbaud, ceux qui étaient plutôt bucoliques : les prairies, un voyage en train, Charleville Mézières…
Pour mes “vraies” premières chansons (que je ne chante plus aujourd’hui et qui ne sont d’ailleurs jamais sorties), il faut attendre vingt-deux ans, quand je suis déjà à l’Unif. Mais à l’époque, je ne les chantais pas en public.

Claude : En même temps, tu as toujours été passionné par la littérature, et tu as publié je crois plusieurs bouquins ?

Olivier : J’en ai publié trois, aux éditions bruxelloises “Traverses” dirigées par l’auteur Daniel Simon : “Momentanément Absent”, écrit pendant le confinement autour d’un éternel déménagement, “Mal Blessée”, un récit par la fille cachée de Nietzsche et de Amy Winehouse, et “Soleils sur le Nihil”, mon tout premier. Ce sont des livres hybrides, entre poésie et chroniques philosophico politiques sur l’actualité.

Claude : Et en musique ? Je ne crois pas connaître tous tes albums.

Olivier : J’ai d’abord enregistré un petit EP avec un groupe qui s’appelait “Chimères Bleues” (ndlr : haha!). Avec François Degrande, on mélangeait l’espagnol et le français et on s’inspirait beaucoup d’Atahualpa Yupanqui, qui est un peu le “Brassens” argentin, tout un univers inspiré par les milongas. On chantait aussi des textes de Garcia Lorca, de Machado. Mon partenaire jouait de la guitare, moi de l’accordéon.
Puis j’ai commencé à enregistrer sous mon propre nom, après hésité entre quelques “pseudos”, comme “Léon”, tout court, le prénom de mon grand-père, qui est aussi mon second prénom. Quatre albums depuis 2015 : “Mnémosyne”, avec le titre “Le désert du Trop Tard”, qu’on a pas mal entendu sur la Première, puis “Cartes de Vacances”, “Idoles”, et le quatrième, avec uniquement des pièces instrumentales au piano, “Ephémérides”.
J’ai aussi composé la bande originale du film de Stefan Thibeau sur Marcel Moreau et une autre pour son film sur Jan Bucquoy, “Tout va bien !”. Et puis mon cinquième album vient de sortir, celui auquel tu as participé, qui est une “recréation” musicale autour de l’univers de Georges Brassens.

Claude : Tu as un parcours assez atypique parmi les chanteurs wallons. Des clips et des chansons qui s’adressent plutôt à un public dit “populaire”, je pense à “cartes de vacances” ou à ta chanson “la Chimay blanche, mon chat et moi”, et de l’autre côté, des publications littéraires ou philosophiques nettement plus intellos. Comment concilies-tu les deux ?

Une triple entrée dans le texte des chansons

Olivier : Oui, c’est une dualité qui n’est pas toujours facile à incarner. Mais j’aime bien les chansons polysémiques qui peuvent se lire à différents niveaux. “Cartes de vacance”, tu peux lire ça comme un couple qui se dispute avant de partir en vacances mais aussi comme une réflexion sur le “vintage”, la cosmologie (« nous ne sommes pas le centre »… » « la route marche aussi ») et le temps qui passe.
Avec “cartes de vacances”, on peut avoir le sentiment que j’ai voulu faire une chanson dite “commerciale” (ce que je conteste), mais en fait, cela n’a pas marché du tout. La chanson qui a le plus passé sur la Première, qui est la seule radio nationale qui me passe, c’est “le désert du trop tard”, un texte un peu ésotérique dans une ambiance à la Dominique A. J’aime bien que le texte ait différentes couches de lecture, qu’on n’y entre pas comme dans un moulin.
Une de mes grandes sources d’inspiration, c’est quand même Alain Bashung, qui écrivait avec Jean Fauque des textes à triple entrées. “La nuit je mens”, cela parle à la fois de la résistance dans le Vercors, de la non communication du couple, le tout saupoudré de jeux de mots, d’images qui flirtent avec l’érotisme.

Claude: Avec ce parcours atypique, comment trouves-tu ta place entre ces deux pôles qui sont constitutifs de l’univers de la chanson, à savoir le public d’un côté, et l’industrie musicale de l’autre ? Dans quels circuits tournes-tu ?

Olivier : En littérature, j’ai un éditeur, mais en musique, je suis en autoproduction, ce qui est parfois un peu compliqué. Je serais évidemment ravi d’avoir un label, en Belgique comme en France.
Je tourne surtout dans la région Chimay / Philippeville / Namur. J’ai fait quelques grosses “premières parties” (Bertrand Belin, Daran, Saule…).
J’ai aussi fait la première partie de Michel Jonasz, mais là c’était dans un autre créneau, autour de l’œuvre de Georges Brassens, avec tous les Festivals en France qui lui sont consacrés. À Vaison la Romaine, à Perpignan, à Paris,… Mais là, ce qu’on attend de toi, c’est que tu chantes du Brassens, pas tes propres chansons, tu peux en glisser une ou deux à toi, ça passe ou sa casse, mais tu es d’abord là comme interprète. Et encore, il y a toujours quelques « ayatollahs « qui t’expliquent “qu’on ne peut pas chanter Brassens comme cela !”, « qu’il se serait retourné dans sa tombe ».
Mais bon, moi je ne fais pas du “cover” (1), ce n’est vraiment pas ça ma démarche.
Pour les labels, le contact le plus sérieux que j’avais, c’était avec Pierre Van Braekel, du label “30 février”, on avait pas mal échangé depuis trois ou quatre ans, je lui envoyais des morceaux, il me faisait des retours, c’est grâce à lui que j’avais fait les deux premières parties de Saule, mais il est malheureusement décédé cet été (2).
Récemment, j’ai aussi eu la chance de composer la bande originale du film “Tout va bien!” de Stefan Thibeau, sur le cinéma de Jan Bucquoy, avec une petite structure professionnelle et un “vrai” budget. C’est Alice on the Roof qui interprète le générique de fin sur une de mes chansons.

Claude : Tu continues toujours ton boulot de prof ?

Olivier : Oui, oui, mais plus dans le Technique, j’enseigne à présent l’Histoire et la philo dans un collège d’humanités générales à Charleroi (plus précisément à Loverval). Idéalement j’aimerais tout lâcher, c’est ce que je pensais faire en 2019, mais pendant le confinement, heureusement que j’avais mon boulot d’enseignant, sinon je ne sais pas comment j’aurais fait. J’ai des élèves entre 15 et 18 ans, c’est très intéressant, et c’est une autre façon d’être utile à la société.
J’ai aussi un spectacle sur l’écologie (“L’écologie quand il est trop tard”) que je présente parfois avec deux amis (Guillaume Lohest et Matthieu Peltier).
Mais bon, cela implique aussi une certaine hygiène de vie, quand tu as un concert en semaine, et que tu dois te lever à sept heures le lendemain pour enseigner, tu as intérêt à ne pas traîner trop longtemps au bar après ! Et tu ne peux pas faire ce boulot à moitié en songeant à autre chose : tu es seul face à trente adolescents toutes les 50 minutes de 8h20 jusqu’à 16h30 !

Claude : Tes projets ?

Olivier : Je viens de sortir deux “titres célibataires” pour un prochain album, “Voyage dans le temps” (dont un clip, en janvier 2022) et « Confidences » (juillet 2022). J’ai aussi un texte qui va sortir prochainement dans une revue belge de promotion de la poésie (“Lisez vous le Belge”), et un autre projet au cinéma avec Stefan.
Et puis, dans l’immédiat, je participe à un spectacle de théâtre sur les cent ans de la Maison du Peuple à Wihéries, avec la Roulotte Théâtrale, où j’interprète des chansons socialistes du XIX ème siècle à l’accordéon. Je collabore régulièrement avec eux depuis plusieurs années et plusieurs spectacles.
Cela me fait de multiples vies en parallèle, mais l’objectif principal reste quand même pour moi la chanson, cette alchimie particulière entre un texte et une musique. C’est l’art qui me plaît le plus, c’est celui aussi où tu rencontres le plus directement ton public.
Dimanche passé, j’étais encore à Paris pour chanter lors de la remise du prix des “Amis de Georges”, ce qui m’a donné l’occasion de chanter quatre chansons et de rencontrer Yves Duteil et Claude Lemesle, un des plus grands paroliers français.
J’avance comme ça, de rencontres en rencontres, de façon un peu artisanale sans doute, mais qui, mises bout à bout, forment je crois un réel parcours d’artiste.

propos recueillis pas Claude Semal le 28 septembre 2022

(1) “Reprises” en français. Répertoire où le chanteur (ou le groupe) tente de “reproduire” le plus fidèlement le “son” de son modèle. Cela se pratique beaucoup dans le rock, mais aussi dans la chanson française. Johnny, par exemple, a d’inimitables “imitateurs”.
(2) Manager et producteur mouscronnois, Pierre avait fondé l’agence Nada Booking et avait notamment travaillé avec Girls in Hawaï, Saule et Deus. Il est mort accidentellement cet été à 59 ans lors d’une sortie à vélo.

Le site d’Oliver :https://www.olivierterwagne.be/fr/

CHANSON INTERPRETEE PAR ALICE ON THE ROOF

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