UN SCANDALE D’ÉTAT DERRIÈRE UNE VITRE CASSÉE par Claude Semal

Ce n’est plus une fenêtre d’Overton : c’est une baie vitrée grande ouverte.
Ce n’est pas encore la dictature, mais ce n’est plus tout-à-fait la démocratie.
En évoquant l’interdiction de La France Insoumise, la plus importante formation de gauche en France, la droite française est en train de basculer du côté obscur de la force.
Et je ne parle pas seulement de David Lisnard, le maire de Cannes, l’halluciné du Plateau des Mille Vaches, qui doit fumer la moquette de son bureau (ou des bouses de taureau) avant chaque interview.
Dans cette campagne présidentielle, il dispute désormais à Retailleau l’expression politique de la droite extrême – dont la porosité avec l’extrême-droite n’a jamais été aussi claire.

Non, je parle aussi du Premier Ministre de Macron, Sébastien Lecornu, et du second personnage de l’État, le président du Sénat Gérard Larcher – celui-là même qui, en cas de démission anticipée de Macron, devrait quitter son siège en or à 35.000 euros, son menu cinq services et ses quatre cuisiniers attitrés, pour assumer provisoirement la fonction de chef de l’état. Mais la cuisine de l’Élysée n’est pas mal non plus.

Que cette double incarnation de la droite-cassoulet-Champagne puisse envisager, le fut-ce qu’une seule seconde, de dissoudre le principal parti d’opposition de gauche, avec ses 70 députés, ses deux sénateurs et sa cinquantaine de maires, alors même que l’extrême-droite raciste est déjà aux portes du pouvoir – voilà qui insulte l’idée même de République et de démocratie. Et c’est hélas aussi un bon indicateur de l’état de délabrement idéologique et institutionnel dans lequel Macron a précipité son pays tout entier.

Car enfin, je ne sais pas si vous mesurez bien le niveau de dinguerie de ce « ballon d’essai ».
Est-ce qu’ils croient vraiment aux bobards quotidiens de CNews ? Rien, absolument rien, ni dans le programme, ni dans les discours, ni dans les actes des dirigeants de La France Insoumise ne nourrit l’ombre d’un début de « justification » d’une mesure aussi liberticide – qui ferait illico basculer la France dans le rang des dictatures.
Car c’est dans les dictatures qu’on interdit et qu’on emprisonne les partis d’opposition – pas dans les démocraties !

Ce que j’ai pour ma part toujours entendu dans la bouche des dirigeants insoumis, ces dernières semaines comme depuis la fondation de LFI, c’est au contraire un appel répété aux mobilisations de masse, à l’éducation populaire et aux actions NON-VIOLENTES.
Pas seulement au nom de certains principes moraux « abstraits » – qui peuvent, il est vrai, varier avec les circonstances historiques (1). Mais parce qu’en démocratie, seule une stratégie non-violente permet de mobiliser le plus grand nombre – ce qui est la clé de voûte de toute la stratégie insoumise.
Alors que toute action « violente », même symbolique, effraie les indécis et isole les combattants.
Le courage, ce n’est donc pas nécessairement de jouer aux cowboys et aux indiens avec les CRS. Le courage, c’est peut-être parfois cet homme immobile (ou cette femme ?) qui attend, bras ouverts, une charge de CRS – qui finiront, décontenancés, matraques en l’air, par s’arrêter à un mètre de lui.

Au-delà des provocations orchestrées le week-end dernier par la police elle-même – car de nombreuses vidéos ont montré que des prétendus « casseurs » n’étaient souvent que des policiers déguisés –, si la colère populaire s’est parfois spontanément tournée vers des signes extérieurs de richesse et de pouvoir, c’est principalement pour deux raisons.
La première, c’est l’incapacité criminelle et congénitale des divers gouvernements Macron de répondre positivement à la moindre revendication sociale.
C’est vrai pour les lycéens et les étudiants : le gouvernement a laissé pourrir la situation pendant trois semaines, sans jamais solliciter même une rencontre.
Ce fut aussi le cas les années passées, face aux mobilisations massives contre la réforme des pensions, rejetée par 80% de la population et la totalité des syndicats.
Ce mépris de classe et ce cynisme, c’est un marqueur très sûr du Macronisme.
Quand ton seul but dans la vie est d’enrichir les très riches, tu n’as plus jamais d’argent pour ne pas appauvrir les plus pauvres.
Mais en face, quand tu n’es jamais écouté, tu finis par balancer un pavé dans une vitrine, avec trois poubelles qui brûlent dans le fond – parce comme ça, tu sais au moins que tu passeras au JT de 20 heures.

La seconde raison, c’est l’incroyable désorganisation des forces de l’ordre – en sous-effectifs partout et tout le temps. Ce furent donc les « forces du désordre », plutôt, qui ont barré l’accès des lieux de concentration autorisés (pourquoi ?), gazés les cortèges « officiels » avant même qu’ils ne démarrent (pourquoi ?), désertés les artères commerçantes (pourquoi ?) et même évité parfois d’intervenir pendant certains pillages en cours (pourquoi ?). Au point que l’on puisse légitimement se demander si Macron et Lecornu n’ont pas sciemment provoqué cette politique du pire, pour pouvoir ensuite « criminaliser » l’opposition et s’octroyer les pleins pouvoirs. C’est un scénario plausible.

Les véritables « casseurs » de la France, ce ne sont d’ailleurs pas ces quelques centaines de pilleurs de vitrines. Ça, ce sont souvent des larcins d’opportunité, des « crimes de pauvres ».
Hier, au tribunal qui solde actuellement les émeutes, le vol d’une paire de baskets a coûté un an de prison ferme (2). Ces vitrines défoncées, cela entretient toujours la peur, la confusion et une sournoise haine de classe ; cela éveille d’inutiles colères médiatiques contre « la racaille » ; et c’est finalement du bois de chauffage pour le Rassemblement National.
Mais ça, ce n’est jamais que de la « casse » pour contrats d’assurance, « Carglass répare, Carglass remplace », une tornade qui passe, un mal aux dents de 48 heures pour vitrier.

Les véritables « casseurs » du pays, ce sont ceux qui, depuis dix ans et plus, démolissent pierre à pierre tous les services publics – les écoles, les postes, les hôpitaux, les pompiers, les transports publics, les services d’aides sociales…
Ce sont ceux qui ont encouragés et permis la désertification industrielle – des régions entières comme bombardées au napalm, avec tous leurs habitants aujourd’hui au chômage.
Ce sont les 13.000 millionnaires français qui ne payent pas d’impôts.
Et c’est le hold-up invisible des milliards d’euros de la fraude fiscale.
Les voilà, les véritables « casseurs » – ceux qui cassent un pays entier, et pas seulement une vitrine.

Il y a toutefois un autre scandale. Un scandale dans le scandale. Un scandale qu’on pourrait qualifier « d’État ».
Car cela ne suffisait pas aux Macronistes de faire porter à la gauche radicale la responsabilité des convulsions sociales provoquées par sa propre politique.
Macron a voulu en outre criminaliser La France Insoumise, sa principale opposition de gauche, en poussant les services de renseignements à mentir pour l’impliquer faussement dans l’organisation de ces délits.
La Procureure de la République de Paris, Madame Laure Beccuau, a immédiatement pris à contre-pied le gouvernement, qui avait accusé « l’extrême-gauche et l’ultra gauche » d’être à l’origine de tous ces débordements, en précisant qu’elle ne « pouvait absolument pas confirmer » ces allégations (19/10, dans la matinale de TF1).
Mais ce sont surtout les révélations du site d’information Médiapart, qui a publié plusieurs témoignages concordant de hauts responsables policiers, qui conduisent aujourd’hui le Ministre de l’Intérieur (Nunez) et le Ministre de la Justice (Darmanin) sur le banc des accusés (4).

Dans un document écrit que Médiapart a pu consulter, un commissaire des Renseignements Territoriaux s’étonne en effet : « Quand on nous demande texto d’écrire que c’est LFI qui est derrière le mouvement, alors que c’est objectivement faux de l’avis général des RT, forcément on (est face) à des décisions politiques ».
Le responsable national d’un syndicat de policiers surenchérit : « J’ai été très étonné par ces accusations concernant LFI qui serait responsable du chaos de samedi et des saccages. Je ne vois pas ce qu’a à voir LFI dans l’histoire de ce fiasco. C’est dangereux de politiser ainsi un échec aussi grossier et surtout de ne pas en assumer l’entière responsabilité. Pourtant, je ne porte pas LFI dans mon cœur compte tenu des attaques incessantes contre les policiers. »
Pas copain avec LFI, mais pas d’accord non plus pour lui faire porter le chapeau… « parce que c’est objectivement faux ».

Selon « Le Figaro », Manuel Bompard, le coordinateur de LFI, a donc déclaré sur France-Inter : « Je vais saisir la Cour de justice de la République contre le ministre Nuñez, parce que fabriquer des faux documents… faire ce qu’on appelle de l’abus d’autorité, c’est-à-dire donner des consignes qui vont au-delà de ses prérogatives, ce sont des délits ». « Si les renseignements territoriaux produisent des rapports mensongers, si on leur demande d’écrire à l’intérieur de ces rapports des choses qui sont fausses (…) ça s’appelle un scandale d’État », a-t-il martelé (5).

Nunez a depuis présenté sa démission. Macron l’a refusée. Et passez muscade. Chez ces gens-là, cela s’appelle « faire de la politique ».
Les deux clowns méchants sont donc toujours en place pour le sketch suivant.
Prochaines manifestations : le samedi 24 octobre (gilets jaunes et étudiants), le 3 novembre (journée d’action nationale des lycéens) et le 6 novembre (grève interprofessionnelle nationale à l’appel des syndicats).
Et ce sera encore « la faute à Mélenchon ». D’ailleurs, je l’ai entendu chanter une Marseillaise à la fin de tous ses meetings : « … Aux armes, citoyens ! … Formez vos bataillons ! ». Ce n’est pas une preuve de preuve, ça ?

Dans la vidéo de son « Moment Politique », ne ratez pas sa réponse ci-dessous.

Claude Semal, le 22 octobre 2026

NOTA BENE : dans ce même numéro, lire aussi mon édito LA LACRYMOCRATIE par Claude Semal

(1) Bon, je n’aurais sans doute pas écrit la même chose en 1943 dans le maquis du Vercors, ni dans la Sierra Maestra en 1958. Il est vrai aussi qu’en 58, j’avais quatre ans.
(2) https://www.blast-info.fr/articles/2026/17-octobre-des-milliers-de-casseurs-au-tribunal-de-marseille-le-mensonge-s-effondre-5QlmJBjtR66OfutlKThiFA
(2) https://www.blast-info.fr/articles/2026/17-octobre-le-gouvernement-ordonne-les-juges-repriment–tYOE8TATAuu6kgRrN9l5A
(3) https://www.20minutes.fr/politique/4255610-20261019-violences-17-octobre-procureure-paris-tempere-gouvernement-profil-ultragauche-casseurs
(4) https://www.mediapart.fr/journal/france/191026/nous-demande-d-ecrire-que-lfi-est-derriere-le-mouvement-autour-du-17-octobre-la-fabrique-d-un-bouc-emissai
(5) https://www.lefigaro.fr/politique/violences-urbaines-lfi-veut-attaquer-laurent-nunez-en-justice-apres-des-revelations-de-mediapart-20261020

MERCI POUR CE MOMENT* par Claude Semal*

* C’est évidemment une référence ironique au livre de l’ex compagne de François Hollande.

« Le Moment Politique » est une conférence bimensuelle de Jean-Luc Mélenchon qui est régulièrement suivie en ligne par plusieurs centaines de milliers de personnes. C’est toujours intéressant. Mais ce mardi 20 octobre, au lendemain de la mobilisation massive 17 octobre, dans ce contexte politique particulièrement tendu, et au moment où Nunez, Lecornu et Larcher ont mis sa tête à prix, Jean-Luc nous a improvisé une « master class » de feu sur l’historique du mouvement lycéen, la doctrine du maintien de l’ordre, les menaces de guerre et les manifestations à venir.
Si ce n’est déjà fait, écoutez au moins cela une fois dans votre vie. Il y a de l’humour, du fond, des arguments et de l’énergie.

MASTER CLASS DE J-L MÉLENCHON : “LES MÉTHODES NON-VIOLENTES SONT CELLES QUI PERMETTENT DE RASSEMBLER »

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